‹ Le duc et la duchesse de ChoiseulChapitre 144 sur 244 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

et d'ennui, je songe à la grand* maman, à sa raison, sa force, son courage; cette pensée est pour moi de l'eau de la reine de Hongrie, elle me réveille et me ranime; mais c'est pour un instant. »

« Eh bien, mais le remède est fort simple, s'écrie Mme de Choiseul, venez me voir. » ' a Rien au monde ne m'empêcherait de vous aller trouver, répond tristement la marquise, si j'étais au nombre des vivants, mais je ne puis prétendre qu'à être, comme M. de Laître, la plus vivante de toutes les mortes, et encore faut-il que je pense à vous pour jouir de cette sorte d'existence. »

a Bon Dieu, ne dites donc pas que vous n'êtes plus du nombre des vivants ! riposte vivement la duchesse... C'est le cœur qui vit, tout le reste n'est que formes. Si à cent ans vous aimez encore, vous serez plus en vie que telle jeune personne de quinze ans fraîche et saine, mais impassive; et si vous aimez on vous aimera mieux qu'elle, et vous aurez plus de raison d'être attachée à la vie, puisqu'on vous aimera. Ne perdez donc pas ce feu sacré qui vous a été donné avec tant d'abondance ; aimez, soyez aimée, vous serez toujours jeune; et que votre grand'maman entre pour quelque

chose dans votre vie et dans ce qui vous y attache, n Puis, emportée par son sujet, elle ajoute cette longue mercuriale et cett ^ jolie leçon de sagesse : a Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant, ma chère enfant? C'est justement par la peine que vous prenez à! éviter^ de prévoir^ de combattre Fennui; vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les moments, et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Si les circonstances vous sont contraires, cédez au torrent et ne prétendez pas y résister; si Ton oppose une digue trop faible en raison du volume d'eau qu'elle doit contenir^ elle sera brisée; mais ouvrez la digue, l'eau s'écoulera et la digue ne sera seulement pas endommagée. Croyez-moi, le mal que Ton se résout à supporter est bientôt passé, et il n'en reste rien après lui. Je ne prétends pas vous dire que j'en sois déjà venue au point de suivre exactement la morale que je vous prêche, mais en vérité, à force de réflexions et j^ose dire de courage, je suis bien près de la mettre en pratique; avec un cœur chaud qui a besoin d^aliment, et une imagination vive qui a besoin de pâture, j^étais plus disposée au malheur et à Tennui que personne; cependant je suis heureuse et je ne

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