CHAPITRE ONZIÈME
qu'on n*a pas... Vous êtes gaie parce que vous êtes raisonnable; vous êtes heureuse parce que vous avez des sentiments, et vous êtes contente parce que votre conscience ne vous fait jamais le plus petit reproche. Voilà votre vrai bonheur. Il est indépendant de tout état et de toute situation. Votre première éducation a été très bonne, mais celle que vous vous êtes donnée depuis et que vous vous donnez journellement est excellente; votre âge, comme vous me le mandiez il y a quelque temps, fait que votre âme a tout son ressort, et ce ressort vous fait faire un grand usage de vos lumières. Tous vos jugements sont sains, vous vous conduisez toujours en conséquence; nulle passion ne vous emporte, rien ne vous irrite et ne vous décourage; vous êtes le médecin de votre âme, vous connaissez le régime qui lui est propre^ et vous l'observez exactement. » (22 juillet 1766.) Et comme la duchesse lui a conseillé de diriger son esprit, Mme du Deffand répond fort spirituellement par cette phrase exquise : « Ah vraiment ! c'est bien moi qui commande à mon imagination ! . . . Je dépends du hasard. Le dessein de faire ou dire telle ou telle chose m'en ôte la possibilité; je suis bien éloignée d'être comme vous. Je ne tiens
28o DUC ET DUCHESSE DE CHOiSEUL
pas les ressorts de mon âme dans mes mains, t»
Dans son enthousiasme pour sa jeune amie^ Mme du Deffand ne peut résister au désir de faire le portrait de celle qui lui paraît si accompiiej qui lui semble réunir tous les charmes, toutes les séductions* Voici donc ce qu'elle dicte à son secrétaire ; «f Vous me demandez votre portrait, vous n^en connaissez pas la difficulté. Tout le monde le prendra pour le portrait d'un être imaginaire ; les hommes ne sont point accoutumés à croire aux mérites qu'ils n^ont pas« Mais il faut vous obéir, le voici :
« Il n*y a pas un habitant du ciel qui vous ait surpassée en vertus, mais ils vous ont surpassée par leurs intentions et leurs motifs.
« Vous êtes aussi pure, aussi juste, aussi charitable, aussi humble qu'ils ont pu l'être. Si vous devenez aussi bonne chrétienne, vous deviendrez tout de suite une aussi grande sainte. En attendant ^ contentez-vous d'être ici-bas l'exemple et le modèle des femmes.
Il Vous avez infiniment d'esprit, de la profondeur ^ de la justesse; vous observez tous les mou* vements de votre âme,
« Vous voulez en connaître tous les replis ; cette
idée n'apporte aucune contrainte à vos manières et ne vous rend que plus facile et plus indulgente pour les autres.
u La nature vous a fait naître avec tant de chaleur et de passion, qu'on juge que si elle ne vous avait pas aussi donné infiniment de raison ^ et que vous ne l'eussiez pas fortifiée par de continuelles et solides réflexions, vous auriez eu bien de la peine à devenir aussi parfaite, et c'est peut-être ce qui fait qu'on vous pardonne de Têtre,
a Vous avez de la force et du courage sans avoir l'air de faire jamais aucun efïort. Vous êtes parvenue, suivant toute apparence ^ à être heureuse; ce n'est point votre élévation ni votre éclat qui fait votre bonheur, c'est la paix de la bonne conscience, c'est de n'avoir point à vous reprocher d^avoir offensé ni désobligé personne; vous recueilles le fruit de vos bonnes qualités par l'approbation et Testirae générales ; vous avez désarmé l'envie, personne n'oserait dire et même penser qu'il mérite autant que vous la réputation et la fortune dont vous jouissez,
« Il n'est pas besoin de parler de la bonté de votre cœur; on doit conclure, par tout ce qui préjèdei combien il est rempli de sentiments.
38j duc et duchesse de choiseul
« Tant de vertus et tant d'excellentes qualités inspirent du respect et de radmiration, mais ce n*est pas ce que vous voulez; votre modestie, qui
est extrême, vous fait désirer de n*être jamais distinguée, et vous faites tout ce qui dépend de vous pour que chacun se croie votre égal.
«f Comment se peut-il qu'avec tant de vertus et de charmantes qualités vous n'exdtiez pas un empressement général? c'est qu'on se voit arrêté par une sorte de crainte et d'embarras; vous êtes, pour ainsi dire, la pierre de touche qui fait connaître aux autres leur juste valeur, par la différence qu*ils ne peuvent s'empêcher de trouver qu'il y a de vous à eux. m
8 Hélas! répond Mme de Choiseul^ que je suis loin de ressembler à ce portrait écrit avec tant d'esprit^ de feu et de grâce! Mais sans nulle modestie et pour l'honneur inviolable de la vérité, je dois déclarer qu'il n'est pas le mien, j»
Dans sa sincérité, elle fait un retour sur ellemême^ et elle croit devoir en confidence avouer à son amie l'état réel de son âme, lui montrer les dessous de sa conscience; elle le fait en termes délicieux.