CHAPITRE ONZIÈME
assidu des Choiseul; on le voit chez eux presque aussi souvent que l'abbé Barthélémy. Sa naïveté fait la joie de la maison : l'après-midi il joue deux sols à une partie de dames, et quand on lui en souffle une, il pleure et se roule comme un enfant. A la promenade, s'il trouve une branche cassée et la peut mettre en équilibre sur sa main, il fait un quart d'heure en zigzag avec cette compagnie. Il roule comme un égaré dans le salon et s'attrape vingt fois en pinçant la lumière et la portant à sa bouche, parce que c'est de la chandelle. Mais il a vu et sait tant de choses, il est au fond si honnête, si bienveillant, si amoureux de la vie, de l'air, des promenades, qu'il est excellent. Malgré ses excentricités, c'était un très habile médecin; mais il ne se faisait pas d'illusion sur le pouvoir de son art. Il disait un jour au grand-duc de Toscane : « Quand on est malade, c'est une dispute entre le malade et la maladie; on appelle un médecin, qui vient, les yeux bandés, un bâton à la main, pour terminer la querelle. S'il frappe sur la maladie, il guérit le malade ; s'il frappe sur le malade, il le tue. » Barthélémy et Gatti, tous deux bons et indulgents, ont fait accueil à la timide Amélie de Lauzun.
Dans ce cercle restreint et si intime, la vîe est charmante et les heures s'écoulent avec rapidité. Tout le temps qui ne se passe pas à la promenade ou aux soins de la maison, on le consacre à la lec* ture et aux jeux; le trictrac, les dés, les volants» les dames forment d'utiles distractions,
Mme de Choisetil aime à la folie cette vie champêtre, où Ton est toujours content du moment présent et où Ton ne forme pas de projets pour celui qui lui succède, où Ton passe chaque jour à faire ou à dire les mêmes choses sans croire se répéter, où l'on jouit de la paix, de cette douce paix du cœur et de l'esprit, si précieuse et si rare.
Un nouvel hôte^ et non des moins aimables, le chevalier de Boufflers (i), vient tout à coup faire irruption dans le château et en séduire tous les habitants par sa gaieté et son esprit.
Le chevalier, comme à son habitude, se montre plein de verve et de gaieté ; il amuse tout le monde, fait des vers, compose des quatrains pour les dames, mais son assurance et son entrain inti-
(i) Lechevalîerde Boufflers (1738-1815), chevalier de Malte, puis maréchal de camp en 1784. En 17S5, il fut nommé gouverneur du Sénégal. Député aux états généraux en 1789, il éntîtgra en 1792 et vécut î\ Berlin auprès du prince Henri. II ne rentra en France qu^en 1800,