CHAPITRE DOUZIÈME
aller et de charme^ que la pauvre Mme du Deffand en restait inconsolable quand elle en était privée.
Enfin, au mois de mai, le retour de la belle saison décide Mme de Choiseul à quitter Paris pour retourner dans son cher Chant eloup. Quelque chagrin qu'elle éprouve d^abandonner les amis qu^elle aime^ elle est ravie du séjour qu'elle va faire et de retrouver un peu de ce calme dont elle a tant besoin. Du reste elle ne sera pas seulei le cher abbé l'accompagne ; puis ses amis les plus fidèles vont venir la rejoindre et lui tenir compagnie : Gatti, le petit oncle, la petite sainte, etc*
Mme du Deffand, par contre, est désolée de perdre une amie si chère, et les bonnes causeries au coin du feuj et les charmants petits soupers, si gais, si spirituels et qui faisaient passer si agréablement les heures funestes de la nuit, « Je la regrette, écrit-elle ; depuis quelque temps, je Fai beaucoup vue; elle croyait m'aimer, elle me le disait^ et je lui répondais : Grand* m aman, vous savez que vous m'aimez, mais vous ne le sentez pas. »
Aussitôt qu*elle est seule, l'ennui, le funeste ennui envahit de nouveau et de plus en plus Tesprit de la pauvre aveugle; elle lutte, mais sans succès. « Faites du courage, lui répond la grand'-
maman, c'est ce qu'on a de mieux à faire quand OQ n'en a pas. Entre en faire et en avoir, il y a loin, mais c'est pourtant à force d'en faire qu'on en acquiert. Oh! combien j'en ai fait dans ma vie ! 1
Puis elle donne à son amie quelques conseils pratiques,
« Vous êtes triste et ennuyée parce que vous êtes malade, et vous êtes malade parce que vous êtes triste et ennuyée. Soupez peu, ouvrez vos fenêtres^ promenez-vous en carrosse et appréciez les choses et les gens. Avec cela, vous aimerez peu, mais vous haïrez peu aussi. Vous n'aurez pas de grandes jouissances j mais vous n^aurez pas non plus de grands mécomptes. »
C'était sagement pensé, mais cette souriante et sereine philosophie n'était guère à la portée de Mme du Defîand.
L'enthousiasme de la marquise pour les lettres de Mme de Choiseul ne fait que croître; plus elle en reçoit j plus elle en veut recevoir; jamais on n'a vu tant d'esprit, de bon sens, de finesse. C'est au point qu*on se demande si on a affaire à une simple mortelle.
« Si j'étais dévote, je ferais le signe de la croix