CHAPITRE DOUZIÈME
je n*ai que très peu d*esprit, et le peu que j'en ai est acquis par la lecture ou par la conversation. J'ai obtenu quelques légers succès en devinant des logogriphes sur les antiquités; mais je vous assure qu'avec toutes les peines que je me suis données un autre aurait été plus loin. Voilà ma confession, qui est très sincère, et qui répond à tous les éloges que vos bontés pour moi vous inspirent. Vous me voyez en la grand'maman comme le père Malebranche voyait tout en Dieu. Je n'ai que le mérite ou le malheur d'être trop attaché à ceux que j'aime. Je dis le malheur, parce que cette extrême sensibilité est une faiblesse, ou plutôt une espèce de malaise, et la plus cruelle à mon avis de toutes celles qui nous affligent; mais il faut toujours revenir à cette belle maxime : V^là qu'est comme v'ià qu^est,
« J'ai cru devoir une fois pour toutes vous parler à cœur ouvert; je n'y reviendrai plus, car je m'ennuie à parler de moi. » (Mai 1768.)
Si Mme du Deffand accable de louanges ses amis, en ce qui la concerne elle fait montre d'une modestie exagérée; à l'entendre, elle serait bien peu à la hauteur de ses correspondants.
a Vous et l'ami d'outre-mer êtes disfnes de la
grand'maman, écrit-elle à l'abbé, mais moi, je ne le suis pas. Je ne suis qu^une chrysalide dont il ne sort qu'un papillon. Je sens toute ma faiblesse, ma puérilitéj le peu de tenue qu'il y a dans mes idées j non par légèreté de caractère, mais par faiblesse d'organe et petitesse d'esprit. Cependant ^ je ne me donne pas moins les airs d'être choquée de la bêtise et de la sottise de tout ce qui m'environne. »
Cette humilité, feinte ou réelle, indigne la grand'maman, qui répond à son tour par les compliments les plus flatteurs.
« Pourquoi donc dit es- vous toujours que vous n*avez point d'esprit, point de force, et que vous n'avez que des éclairs?... Je trouve qu'il est impossible d'avoir plus d'esprit, de Tavoir plus continu, plus facile, plus à la main; d'avoir plus d^imagination, de feu, de force et de grâce que vous en avez. Qui dit force et grâce dit la même chose; car c'est la force qui donne la facilité ^ et la facilité qui donne l'à-propos, la précision, la proportion. C'est tout cela qui fait la grâce ^ tandis que la faiblesse produit les efforts, l'antipode de la grâce. C'est ce que ma faiblesse me fait éprouver. »
Si elle n'a plus le bonheur de posséder la grand'-