‹ Le duc et la duchesse de ChoiseulChapitre 167 sur 244 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

En se mêlant aussi activement d*une querelle où il n^avait que faire, Voltaire s*exposait aux plus graves déboires. Choiseul lui écrivait avec beaucoup de bon sens :

u Ma chère marmotte, votre guerre de Genève m'ennuie à mort et surtout les démagogues, ce qui, en français, veut dire bourgeois.,. Ne vous mêlez point de toute cette querelle : voyez-la de votre tour comme on la voit des capitales et vous n'en aurez pas d'ennui ; d'ailleurs il est toujours plus sage de ne pas entrer dans la querelle des grands et des petits (i). »

Le ministre s*étâit flatté de pacifier d'un geste ce peuple d*liorlogers, mais il rencontra chez ces républicains entêtés une résistance obstinée.

Pour les punir de n'avoir pas accepté la médiation du roi, un cordon de troupes françaises fut chargé de bloquer Genève du côté de la France et de la réduire par la famine. Mais les habitants n'en avaient cure, ils se ravitaillaient comme ils le voulaient par la Savoie, Le seul résultat fut d'affamer Voltaire dans sa terre de Ferney ; aussi écrit-il au ministre avec un désespoir comique ;

(t) 12 mai 1766. Ckoîsetd ei Voltaire ^ par M, Pierre Cal- METTES, Pion, 1900.

ff Le satrape Elochevis environne mes poulaillers de ses innombrables armées, et le bonhomme qui cultive son jardin au pied du mont Caucase est terriblement embarrassé par votre funeste ambition : permettez-moi la liberté grande de vous dire que vous avez le diable au corps. Maman Denis et moi» nous nous jetons à vos pieds. Ce n'est pas les Genevois que vous punissez, c'est nous, Grâce à Dieu ! nous sommes cent personnes à Ferney qui manquons de tout et les Genevois ne manquent de rien... Si votre tête se repose sur les deux oreillers de la justice et de la compassion, daignez répandre la rosée de vos faveurs sur notre disette. »

Choiseul répond fort aimablement :

a Je mande au chevalier de Jaucourt de vous procurer les commodités, aisances, comestibles, et de faire pour vous une exception à la règle générale, parce que vous êtes excepté infiniment dans mon cœur, b — ^^ .

Etle philosophe de se répandre en remerciements enthousiastes sur la bienveillance de a son colonel » j de a son protecteur n , de « son héros » ; il est pénétré de ses bontés, elles sont sa consolation dans ses misères.

Page 1