‹ Le duc et la duchesse de ChoiseulChapitre 169 sur 244 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

rintermédiaire de Mme du Deffand, Voltaire, au mois de janvier 1768, se trouve amené à écrire directement à la duchesse. Il débute avec beaucoup de modestie et de réserve ; il tâte le terrain avant de se risquer, et pourdissimuler son embarras il adopte le ton badin, où il est passé maître. Du reste, ce n'est pas Voltaire qui écrit, c'est M. Guillemet, typographe de la ville de Lyon, qui tient boutique d'oeuvres littéraires. Comme entrée en matières et pour excuser sa démarche, il envoie deux de ses productions.

a Madame, je vous fais ces lignes pour vous dire qu'en conséquence de vos ordres précis à moi intimés par Mme votre petite-fille, j'ai l'honneur de vous dépêcher deux petits volumes traduits de l'anglais. » Puis, après force compliments discrets, il termine très simplement : « Madame, on dit toute sorte de bien de vous dans notre boutique, mais j'ai peur que cela ne vous fâche parce qu'on ajoute que vous n'aimez point cela. » Et il signe : « Guillemet, typographe de la ville de Lyon. »

Assez flattée d'un commerce épistolaire avec le plus grand génie du siècle, la duchesse se prête de bonne grâce à la plaisanterie. Non seulement elle accepte les deux volumes, mais elle répond

à M. Guillemet sur le même ton de badinage.

Ces en%'ois, qui se renouvelleront fréquemment, d*œu\Tes compromettantes et qui sont presque toutes destinées à être brûlées par la main du bourreau au pied du grand escalier vont charmer les loisirs de Mme de ChoiseuL II y avait là pour Voltaire rinappréciable avantage d'augmenter son intimité avec la femme du premier ministre, mais aussi et surtout de créer entre elle et lui une véritable complicité qui ne pouvait qu'être profitable à A la vieille marmotte des Alpes » .

11 ne faut pas oublier que Voltaire était loin de jouir d une sécurité absolue dans sa retraite de Ferney. En apparence il ne paraissait guère s*en soucier, et dans des brochures incessantes il sapait sans relâche tout l'édifice social tel quiil était alors constitué : système politique, religion, justice, privilèges, il attaquait tout, mais c'était à ses risques et périls, et il ne se faisait pas illusion sur les dangers qu'il courait.

Ses œuvres, il est vrai, paraissaient sous des iioms supposés, mais personne n^ignorait le véritable auteur de ces dangereux pamphlets. Le philosophe ne se laissait pas arrêter dans sa campagne, et il payait d'audace : il niait avec impudence

Page 1