CHAPITRE TREIZIÈME
réellement toutes les nations seront à ses pieds. » Mme du Deffand, qui elle aussi a reçu un exemplaire de la Tolérance^ ne cache pas à Voltaire les craintes que lui inspire un sujet aussi audacieux, et elle lui avoue qu'il se fait de grandes illusions quand il s'imagine qu'une pareille pièce pourra être donnée en public. Elle lui dit avec esprit et un véritable don de double vue :
c Jamais on ne permettra la représentation de cette pièce avant que les changements qu'elle a pour but ne soient arrivés \ ils arriveront un jour, mais vous êtes comme Moïse, vous voyez la terre promise et vous n'y entrerez pas : elle sera pour nos neveux. Contentez- vous de la sortie d* Egypte. » (29 juillet 1769.)
Le patriarche ne se bornait pas à écrire sur les sujets les plus dangereux, il lui prenait parfois d'étranges fantaisies. Ne sWisa-t-il pas, un dimanche, à Ferney, où il assistait comme d'habitude à la messe de la paroisse, de monter en chaire et de faire quelques recommandations morales à ses vassaux? L'évêque d'Annecy, prévenu, goûta peu cette intervention du philosophe. Il écrivit au roi pour se plaindre, et l' affaire fit un grand scandale, tant de scandale même que Voltaire nç cxut
pas inutile de recourir à la protection des amis si puissants qu*il avait su se ménager. 11 écrivit donc à Choiseuï une longue apologie de sa conduite, s^efforçant de lui démontrer sa bonne foi, ses intentions si louables I etc. Mais Taffaire était de trop grave conséquence pour qu'on en pût plaisanter ou la prendre à la légère; le duc, qui ne se souciait pas de se compromettre pour son imprudent ami, ne répondit que par un billet des plus secs et fort peu encourageant,
La correspondance entre Mme de Choiseul et Voltaire ne portait pas toujours sur des sujets ptiilosophiques et sérieux.
Un jour, le patriarche écrit à la duchesse pour lui demander un de ses souliers. Assez surprise de cette étrange demande, Mme de Choiseul offre en riant d'en envoyer une paire. Voltaire lui répond :
Anacréon^ de qui le styl Est souvent un peu familier, Dit, dans un c«rtam vaudeville, Sôit à Daphné, soit à Baïhylie, Qu'il voudrait être son soulier.
Je révère la Grèce antique, Mais ce compliment poétique Paraît celui d'un cordonnier.
a Pour moi, madame, qui suis aussi vieux qu'Ana-