CHAPITRE TREIZIÈME
créon, je vous avoue que j'aime mieux votre cœur et votre tête que vos pieds, quelque mignons qu'ils soient : Anacréon aurait voulu les baiser à cru, et moi aussi, madame; mais je donne net la préférence à votre belle âme.
0 Vous êtes, madame, le contraire des dames ordinaires : vous donnez tout d'un coup plus qu'on ne vous demande; il ne me faut qu'un de vos souliers, c'est bien assez pour un vieil ermite, et vous daignez m'en offrir deux. Un seul, madame, un seul! il n'est jamais question que d'un soulier dans les romans qui en parlent, et remarquez qu' Anacréon dit : a Je voudrais être ton soulier, » et non pas a tes souliers ». Ayez donc la bonté, madame, de m'en faire parvenir un, et vous saurez ensuite pourquoi... Donnez-nous votre protection, madame, et celle du possesseur de vos pieds. »
Ignorant le but du patriarche, Mme de Choiseul, qui croit toujours à une plaisanterie et se méfie, envoie un soulier, mais un soulier énorme, probablement celui d'une paysanne de Chanteloup.
Voltaire s'en étonne et répond non moins gaiement :
c Madame Gargantua, j'ai reçu le soulier dont il a
plu à Votre Grandeur de me gratifier ; il est long d'un pied de roi et d'un demi-pouce; et comme j*ai ouï dire que vous êtes de la taille la mieux proportionnée, il est clair que vous devez avoir 7 pieds 3 pouces i J2 de haut, ce qui, avecles 2 pouces et demi de votre talon, compose une dame de 7 pieds 6 pouces. C^est une taille fort avantageuse ! On dira tant qu'on voudra que la Vénus de Médicis est petite, mais Minerve était très grande! j> (14 août 1769.)
Peu de temps après, la duchesse avait l'explication de l'étrange fantaisie du philosophe : elle recevait une paire de bas de soie fabriquée dans les manufactures de Ferney. Pour se venger spirituellement de la malice de la duchesse, le patriarche envoyait des bas qui pouvaient à peine chausser le pied d'une dame chinoise.
« Madame Gargantua : pardon de la liberté grande! mais comme j'ai appris que Mgr votre époux forme une colonie dans les neiges de mon voisinage, j*ai cru devoir vous montrer à tous deux ce que notre climat, qui passe pour celui de la Sibérie sept mois de l'année, peut produire d'utile.
« Ce sont mes vers à soie qui m'ont donné de quoi faire ces bas; ce sont mes mains qui ont tra-