CHAPITRE QUATORZIÈME
année des agneaux qui sont plus gros, plus alertes et presque aussi jolis qu'elle ; un jour elle fait venir ses cent trente moutons sur la pelouse verte qui est devant le château, et les petits enfants leur distribuent du pain et du sel, à la grande joie de l'assistance.
La duchesse a encore bien d'autres soins : elle fait construire depuis trois ans un boudoir dont elle a grande envie; mais, une fois les ouvriers chez elle, elle s'est laissé distraire de son but : elle a fait élever des colonnades, bâtir des écuries, creuser des bassins, si bien que le château n'est plus reconnais sable, mais le boudoir n'est pas fini.
Le printemps fut affreux ; la pluie ne cessait pas et la moisson, qui donnait les plus belles espérances, fut à peu près détruite. Les paysans étaient dans la consternation, le désespoir se lisait sur tous les visages. Mme de Choiseul, toujours bonne et compatissante, se dépouille pour les malheureux, elle donne tout ce qu'elle a ; au trictrac, elle ramasse avec avidité les pièces de six sous qu'elle gagne pour les distribuer aux paysans, a Silva (i) disait
(i) Médecin fort à la mode à cette époque. Les jolies femmes de Bordeaux se plaignaient d'être attaquées de maux de nerfs; Silva, sans prescrire aucun remède, imagina de leur
qu'il n'y avait que les pauvres qui faisaient Taumône, écrivait raimable duchesse. Il n/aurait pas dit cela s'il m'avait vue à Chanteloup! Mais, en général, cela est vrai r il n'y a que ceux qui éprouvent le malheur qui sentent celui des autres, qui les plaignent et les soulagent* >i Mme de Choiseul, qui ne peut soutenir Tidée du malheur même pour les personnes qui lui sont le plus indifférentes, souffre cruellement à l'aspect des misères qui rentourent, et du matin au soir elle parcourt la campagne pour porter aide et assistance à ses compatriotes. Aussi est-elle adorée dans le pays; il n'y s jamais eu d'exemple d'une pareille vénération ; il n'y a qu'elle qui s^en étonne.
Malheureusement la pauvre femme est mal portante et sa ssnté est loin de s'améliorer; il y a dans toutes les lettres de l'abbé une vague mélancolie dont il ne peut se défendre. La duchesse a des rhumes fréquents, des malaises, des langueurs, des maux d'estomac, des insomnies; elle est très faible, très maigre. Chaque jour c'est un nouveau su-
dire que ce pourrait bien être l'épilepsie. Le lendemain toutes se trouvèrent guéries. On lui demandait un jour quel étaît 'e premier médecin de l'Europe, n Chirac, jj répondit-il; puis il ajouta : Cl Dumoulin est le troisième f n