‹ Le duc et la duchesse de ChoiseulChapitre 195 sur 244 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

La vie de Chanteloup convient infiniment à Gleichen : il se porte comme un ange, vit comme un enfant, pense comme un novateur et court toute la journée dans les forêts comme un daim. Il lit des romans , car le merveilleux le touche infiniment. Malheureusement le baron ne put rester que peu de jours auprès de ses amis ; bientôt il reprenait la route de Paris et l'abbé, toujours plaisant, annonçait ainsi sa visite à Mme du Deffand :

« Il se présentera chez vous un homme qui s'appelle le baron de Gleichen; c'est une espèce d'aventurier qui va de pays en pays, débitant ses agréments et son esprit, et quand il a gagné tous les cœurs, dans une ville ou dans un château, il les laisse là et s'en va d'un autre côté. C'est ainsi qu'ils nous a traités, et comme il vous traiterait de même, je vais tâcher de vous prévenir contre lui. Je crois avoir dit qu'il a de l'esprit, mais il en fait rarement usage, et il a souvent la perfidie d'écouter en silence les bêtises et les platitudes; il fait plus, il s'oublie à tout moment lui-même, et il exagère le mérite des autres, excepté le vôtre et celui de la grand'maman. Vous lui demanderez si cette grand'maman l'a bien accueilli; il baissera la voix et les yeux, et il vous répondra qu'elle l'a

reçu avec beaucoup de bonté; il ne vous dira pas qu'elle était enchantée de le voir, qu'elle était sans cesse occupée de lui, qu'elle Ta vu partir avec le plus grand regret et que nous avons tous partagé ces sentiments. » {2 juillet 1769.)

Mme du Deffand, qui est toujours en correspondance suivie avec Waîpole, le met au courant des lettres qu'elle reçoit de Chanteloup, Elle lui parle souvent de son amie ; son opinion sur elle n'a pas changé, elle n'a toujours qu'un défaut, sa perfection même*

« Je ne vois rien qui ne me confirme dans le plus souverain mépris pour tout ce qui respire (i).

(i) Mme du Deffand, qui reprochait si volontiers à WalpoIe sa. noire misanthropie, n'avait pas sur l'humanité des idées moins amères. Elle lui écrivait le i" avril 1769, après une nuit d'insomnie ■ c Je vous dis que ce monde est détestable, abominable. 11 y a quelques î^^ens vertueux, du moins qui peuvent le paraître tant qu'on n'attaque pas leur passion dominante^ qui est pour l'ordinaire dans ces gens-là l'amour de la gloire et de la réputatioo. Enivrés d^éloges, souvent ils paraissent modestes; mais le soin qu'ils prennent pour les obtenir en décèle le motif et laisse entrevoir la vanité et l'orgueil : voilà le portrait des plus gens de bien. Dans les autres sont l'intérêt, l'envie, la jalousie ^ la cruauté, la méchanceté j la perfidie. 11 n'y a pas une seule personne à qui on puisse confier ses peines sans lui donner une maligne joie et sans s'avilir à ses yeux. Raconte-t-on ses plaisirs et ses succès? on fait naître

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