CHAPITRE QUINZIÈME
Mme de Gramont et toute la coterie qui suivait ses inspirations se prononça contre la nouvelle favorite avec la dernière violence. On a dit qu'elle avait eu un instant l'espoir de prendre un grand ascendant sur l'esprit du roi et que le dépit de se voir supplantée avait motivé son inimitié. Quoi qu41 en soit, elle ne négligea rien pour noircir la favorite : menées sourdes, intrigues, calomnies, tout fut employé. Elle supplia son frère de ne pas fléchir devant l'ignominie de cette nouvelle puissance, et « elle mit à braver le roi et sa maîtresse une arrogance impérieuse et bruyante que ne semblait pas autoriser sa vertu depuis longtemps compromise (i) ». Mme de Beauvau, fière, hautaine, passionnée de gloire, affirma qu'il y allait de la considération à ne pas se déclarer contre la favorite. Et elle se montra aussi acharnée que Mme de Gramont.
Le duc subit docilement la despotique influence de « ses femmes », comme dit Walpole, et il s'éleva avec non moins de violence contre Mme du Barry.
A ce propos, Walpole écrivait plus tard cette
(i) Louis XV, poussé à bout, dit un jour au duc : « Choiseul, dites à votre sœur d'être plus prudente, sans quoi je l'exilerai, n Mais Mme de Gramont ne tint nul compte de l'avis.
pnrase cruelle : « Le duc de Choiseul a perdu le pouvoir ridiculement en bravant une fille de joie pour être agréable à deux femmes qui semblent
penser quW ne peut pas être impunément p
sans être grande dame. »
La duchesse de Choiseul elle*même fit cause commune avec Mme de Gramont, et elle s'empressa de manifester contre la du Barry la plus vive antipathie. Ce sentiment était plus apparent que réel, car la duchesse était trop vertueuse pour ne pas être indulgente, mais elle était jalouse de sa bellesœur^ et ne voulait pas qu'on pût la soupçonner de se montrer moins sévère ni moins ardente contre les ennemis de son mari. Un jour qu'elle interrogeait Walpole et lui demandait s'il n'approuvait pas cette campagne contre Tinconduite du roi, il lui répondît fort délicatement : a Je pense que tout cela est à merveille pour Mme de Gramont, mais vous, madame, vous n*avez pas les mêmes raisons pour être si scrupuleuse. »
On s'est étonné de voir Choiseul prendre avec tant d^ardeur les intérêts de la morale outragée : n'avait-il pas été pour Mme de Pompadour un ami fidèle, un confident dévoué; ne lui devait-il pas sa fortune? N'avait-il pas introduit chez elle sa sœur