CHAPITRE QUINZIÈME
et sa femme pour en faire ses amies intimes? Pourquoi afficher tout d*un coup tant d^austérité après avoir montré d'abord une conscience si large? Le reproche serait mérité s'il n'y avait entre Mme de Pompadour et la du Barry une différence profonde; elle était très suffisante pour motiver ce changement d'attitude : la charge de maîtresse du roi étant tolérée par la société de l'époque, on pouvait à la rigueur l'admettre quand elle était remplie par une femme comme il faut, mais il était intolérable d'être obligé de frayer avec une fille éhontée connue de tout Paris pour la dépravation de ses mœurs.
Quoi qu'il en soit et quel que fût le mobile qui le fît agir, Choiseul lutta avec courage contre la nouvelle favorite, et il fit tous ses efforts pour éviter le scandale d'une présentation à la cour (i). Dans le public, on attribua cette résistance aux plus nobles motifs ; on fut convaincu que Choiseul n'avait en vue que la dignité de la couronne et les périls que lui faisait courir l'irrémédiable avilissement du vieux monarque ; on sut au ministre un
(i) La présence de la reine aurait pu être un obstacle aux désirs de l'amoureux monarque, mais Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768.
gré infini de sa conduite ; il eut l'estime du public, et tous les honnêtes gens se tournèrent de son côté.
Mme du Barry avait naturellement rambition de devenir une dame de la courj mais elle n^y avait pas ses entrées; pour suivre le roi dans ses carrosses, souper dans les petits cabinets^ être admise dans les résidences royales, il fallait être présentée : c'était là une loi de l'étiquette à laquelle nul ne pouvait se soustraire. Pendant longtemps on crut que le roi reculerait devant le scandale d'une présentation, mais Mme du Barry triompha de toutes les résistances : elle fut présentée le 22 avril 1769.
A l'issue de cette cérémonie, Mmes de Choiseul, de Beau V au et de Graniont firent dire au roi que, depuis le changement arrivé à la cour, elles craignaient que leur présence ne lui fût moins agréable dans sa société particulière et qu'elles le priai en', de les excuser aux soupers des petits cabinets* Elles continuèrent à lui faire leur cour en public, et le monarque ne leur témoigna son mécontentement que par son silence. Ainsi se trouva dispersée cette société dans laquelle le roi avait vécu heureux depuis tant d'années.
aveuglement lavait empêché de prévoir.
A partir de ce moment, c'est Mme du Barry qui fit les honneurs des soupers dans les cabinets.
Une lettre assez curieuse d'une personne attachée à la cour et en mesure de bien voir montre quelle était alors la situation des différents personnages et les prévisions qui hantaient déjà les esprits clairvoyants. Hennin de Beaupré écrivait à son frère, résident de France à Genève i
u Versailles, 24 juin 1769,
« Il n'y a point de nouvelles ici qui vaillent la peine de faire cent lieues. Les voyages se succèdent très rapidement à l'ordinaire. Lycoris y porte hautement cette figure qui n^est nouvelle que pour celui à qui elle veut plaire. Son amant lui a donné pour convive la vertu même. Les moments sont précieux aujourd'hui et on lui fait franchir en un jour des obstacles qui l'auraient arrêté six mois il y a vingt ans. Aussi, l'instant approche peut-être où le Seigneur lui dira : Sede a dextris mets donec ponam inimicos iuos scabellum
pcdum tuorum, comme si elle avait jamais été dans le cas d'avoir des amis ou des ennemis* Cependant les entours changent. Lycoris ii*a pu obtenir les complaisances de quelques-unes des illustres dont la hauteur s^était tant assouplie auprès de celle dont elle occupe la place, et elles ont été rejetées. De ce nombre sont la sœur et la femme de Thomme si puissant aujourd'hui et qui ne sera peut-être plus rien demain. Mais autant l'honnêteté et la douceur de cette dernière lui font envisager sans chagrin cette espèce de disgrâce qui la rendra à sa chère tranquillité, autant la fierté de l'autre en sera humiliée, » (Inédite.)
Louis XV, très affecté par l'abandon de son ancienne société, chercha à entourer Mme du Bnrry et à lui créer quelques relations dans le monde de la cour. Sa tâche fut malaisée; les hommes se trouvèrent encore assez facilement, mais les femmes se montrèrent plus récalcitrantes (i).
Heureusement^ la maréchale de Mirepoix, la
(i) Tout le monde faisait des épigrammes contre la favorite. M Cela n'empêche pas, dit Walpole, que dans trois mois d'ici c'est à qui se montrera le plus empressé à la cour et obtiendra la faveur de souper avec Mme du Barry, u