CHAPITRE QUINZIÈME
Choiseul autorisa toute sa société intime à manquer de respect au monarque par des preuves éclatantes de mépris et de haine pour la favorite ; le roi vit braver sa maîtresse jusque sous ses yeux par le parti du ministre.
Comme il arrive généralement en pareille occurrence, les deux partis hostiles n'admirent bientôt plus de tempérament; il fallut être pour eux ou contre eux. Tous ceux qui aimaient la tranquillité et qui fuyaient la lutte furent mis en demeure de se prononcer. Qui ne se déclarait pas pour Choiseul passait par cela même pour être du parti de Mme du Barry; qui ne se déclarait pas pour la favorite était par cela même du parti Choiseul.
M. de Gontaut, en vieux courtisan, avait vécu d'abord avec Mme du Barry comme il avait vécu avec toutes les autres roairresses, puis, quand la scission avec M. de Choiseul fut devenue irrévocable, il fit les plus sérieux efforts pour demeurer bien et en paix avec tout le monde. On ne le lui permit pas. Ses relations de famille, qu'il avait fidèlement conservées, lui furent un crime aux yeux de la favorite; il ne fut plus invité aux petits soupers, aux voyages; c'est sur lui qu'on se vengea de la con-
duite du ministre ; on le surnomma même le hussard du duc de Choiseul, en souvenir de ce petit hussard qu'avait Louis XV dans son enfance et qu'on fouettait quand le jeune roi n'avait pas bien su sa leçon.
Sous Tempire des influences féminines qui Fentouraient, Choiseul n'épargnait pas les sarcasmes à la favorite; il laissait publier contre elle les libelles les plus scandaleux; on prétend même qu'il les inspirait et qu'il avait enrôlé le chevalier de risle (i) pour faire campagne d'esprit et de bons mots contre Mme du Barry,
Choiseul comprit-il l'imprudence de sa conduite et les conséquences qui en pouvaient résulter pour lui? C'est plus que probable, mais tout lui parut préférable à ce qu'il considérait comme un avilissement.
Peut-être aussi se ht-il illusion sur sa puissance. Depuis dix ans il était placé à la tête des plus grandes affaires ; l'Espagne ne se conduisait que par ses conseils; son crédit à la cour de Vienne
(i) M. de risle était officier de cavalerie et fort aimable en société; îl tournait joliment la chanson, et on mettait fréquemment son talent à contribution, w Je lui trouve quelque talent, dit Mme du Defifand^ maia peu d'esprit, du plat, du grossier, du famiUer, le ton d'un parvenu. »