CHAPITRE QUINZIÈME
était grand, il venait de conclure le mariage du dauphin avec une archiduchesse d'Autriche; tout semblait le rendre inattaquable et lui inspirer dans TaveTiir une confiance aveugle.
Et puisj comme beaucoup de courtisans, il resta longtemps persuadé que le règne de la favorite ne serait qu'éphémère. En effet, bien quW sût le roi fort épris de sa nouvelle maîtresse, puisqu'il venait de lui donner la délicieuse retraite de Louveciennes pour ravoir plus près de lui pendant les séjours de Marly , on croyait voir qu'il ne lui marquait pas beaucoup de considération j et qu'il la traitait assez comme une fille. On en concluait qu'elle n'aurait jamais ni grand crédit ni sérieuse influence* Cette opinion , qui montrait peu de connaissance du cœur humain, et surtout du cœur d'un vieillard pris par les sens, était assez répandue pour que la coterie Choiseul pût se croire tout permis.
Mme du Barry n'était pas d'un naturel méchant, elle était même sans fiel et sans ressentiment ; elle ne désirait nullement jouer un rôle poUtique, elle ne cherchait qu'à vivre en paix dans ses fonctions de favorite. Si on ne l'avait pas provoquée, jamais elle n'eût attaqué la première.
Elle montra d'abord beaucoup de patience et de
longanimité, et elle dédaigna longtemps de relever le gant qu'on lui jetait. Elle fit plus encore, elle essaya de tous les moyens pour s'accommoder avec ChoiseuL Elle lui fit dire à plusieurs reprises que s'il voulait se rapprocher d'elle ^ elle ferait la moitié du chemin, et elle l'avisait charitablement que c'étaient les maîtresses qui chassaient les ministres et non les ministres qui chassaient les maîtresses. Elle ne demandait pas mieux que de s'appuyer sur le duc, dont le caractère devait lui plaire; elle eût raffolé de Itd s'il eût voulu s'y prêter. A en croire ses propres confidences, elle éprouvait même pour son ennemi un véritable penchant, et elle lui fit à plusieurs reprises des avances, « non point par calcul^ mais par un goût très réel pour sa personne (i), «
Livré à lui-même, il est probable que le duc aurait fini par se réconcilier avec la favorite; il avait trop d'intérêt à ne pas accentuer outre mesure
(i) En 1793, le neveu de Choiseul, Gabriel de Choiseul, dîna à Londres chez le banquier Thélusson ; il se trouvait à table à côté de Mme du Barry. Ils causèrent beaucoup de l'ancienne cour; elle lui parla longuement de son oncle et lui laissa entendre avec une certaine grâce que sa coquetterie pour lui avait été réelle, mais qu'elle Pavait toujours trouvé froid et digne.