CHAPITRE SEIZIÈME
mer », où elles sont attendues. Il n'y a pas une minute à perdre. « Je me jette à vos pieds pour vous conjurer de favoriser cet envoi, » s'écrie-t-il d'un ton pathétique.
Mais Mme de Choiseul, absorbée par ses occupations, ne répond pas; le temps passe et la vieille marmotte ne reçoit rien.
Le patriarche, qui ne peut comprendre qu'on ne partage pas ses préoccupations, trépigne d'impatience et de rage ; au bout de quelques jours il n'y tient plus, et, n'osant écrire ses plaintes à la duchesse, il les adresse à Mme du Deffand.
« N'oubliez pas, je vous prie, de gronder horriblement votre grand'maman : elle m'a comblé de grâces, elle m'a fait capucin; elle a fait capitaine d'artillerie un homme que j'ai pris la liberté de lui recommander, sans le connaître; elle a donné une pension à un médecin que je ne connais pas davantage et que je ne consulte jamais, et ce qui est le plus essentiel, elle m'a écrit des lettres charmantes ; mais elle est devenue une cruelle, une perfide qui m'abandonne dans ma plus grande détresse, dans une affaire très importante, dans une manufacture que j'ai établie et que j'ai mise sous sa protection.
t C'est la plus belle entreprise qu'on ait faite dans le mont Jura depuis qu*il existe* Cela est bien au-dessus de ma manufacture de soie... On ne répond pas à mes lettres, on se moque de moi, et le mari de Mme Gargantua s'en moque tout le premier.
« Voilà comment sont faites les puissances de ce monde. Je sais bien qu'elles ont d'autres affaires que celles du mont Jura, mais on peut faire écrire un motj consoler, encourager un pauvre homme*
te En fini madame ^ grondez votre grand'maman, si vous pouvez ; mais on dit qu'il est impossible d'en avoir le courage. »> (25 avril.)
Voltaire s^était trop pressé de se plaindre. Pendant qu'il s'impatientait dans son désert au point d'en perdre le boire et le manger, MmedeChoiseuI s occupait de lui, de ses horlogers ^ de ses montres avec la plus aimable et la plus touchante sollicitude ; il en avait bientôt la preuve. Aussitôt le patriarche est bourrelé de remords, et il écrit bien vite à Mme du Deffand pour faire amende honorable et solliciter son pardon.
« Je suis un ingrat, madame, indigne de vous et de votre grand'maman; je ne mérite pas de voir