CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
sans que l'on s'écarte de cette existence simple et frugale qui est le grand et le véritable charme de la campagne.
a La petite sainte est arrivée, le prince sans pair est arrivé; nous sommes cinq en tout, si je sais bien compter. Ce n'est pas la cour de Caussin, mais c'est une cour douce et généreuse, et si éloignée de l'intrigue que je n'y ai jamais vu la moindre dispute sur le rang. Pour toutes nouveautés, nous sommes parvenus à n'avoir qu'un service, soit à dîner, soit à souper. On a tout ce dont on a besoin, et on n'a pas au delà du besoin. Nous avons, depuis cinq à six jours, un très vilain temps, et nous ne sommes pas montés à cheval. Nous avons remplacé le cheval par Mme de Nemours, dont nous avons lu les Mémoires sur la Ligue. »
Puis arrivent encore M. et Mme de Lauzun. Le jeune duc, grand amateur d'exploits cynégétiques, organise des chasses à courre auxquelles prend part toute la société. Le spectacle en est imposant. En tête marche le capitaine des chasses ; il porte un petit surtout de taffetas, couleur de rose, et monte un grand cheval qui de temps en temps s'arrête et tourne quatre à cinq fois sur lui-même. Après vient le lieutenant des chasses, qui a la voix
et la figure d'un petit docteur de la comédie italienne; un premier piqueuravec son cor autour du col, et qui ressemble à M. Western de Tom Jones; trois ou quatre autres piqueurs, cinq à six gardes et sept à huit chieos superbes et un peu plus grands que la petite chienne de la grand 'maman. Chacun fait des merveilles. Mme de Choiseul et Lauzun montrent beaucoup d'ardeur et d'audace. Mme de Lauzun, plus timide, ne suit qu'en voiture. Gatti et l'abbé n'ont garde de rester au château. Le premieri médiocre cavalier, trotte de son mieux les deux poings appuyés sur la selle et le corps tout courbé à cause de sa sciatique. L'abbé le précède monté sur un cheval si petit que ses jambes traînent par terre et se confondent avec celles de l'animal. Ces chasses, où chacun apporte son tribut de gaieté et d'entrain, sont pour la société un grand divertissement ; mais il n^ a qu^un tout petit malheur, c'est que Ton ne prend jamais la bête.
(f Nous lançâmes un chevreuil et tuâmes un loup, mande l'abbé, à peu près comme les généraux gagnent des batailles, c*est-à-dire que nous entendîmes le coup, que nous courûmes au bruit, que nous vîmes l'ennemi étendu sur le carreau > que nous en eûmes peur et que nous nous retirâmes