CHAPITRE DEUXIÈME
Quelques mois plus tard, toutes les cérémonies préliminaires ayant été accomplies, l'ambassadeur obtint, par l'intermédiaire du marquis de Middelbourg, maître de chambre ordinaire des ambassadeurs, une audience du Saint-Père (i), et il fut autorisé à faire à Rome ce qu'on appelait Ventrée de campagne; sa maison n'y paraissait qu'avec les petites livrées.
L'entrée de l'ambassadeur était, aux yeux des Romains, le fait le plus saillant de son séjour. Elle coûtait en général plus de 200,000 livres et avait le plus souvent pour résultat de mettre dès le premier jour le malheureux "iplomate dans une situation des plus précaires (2) .
Choiseul, que les questions d'argent laissaient fort indifférent, voulut à tout prix faire oublier ses prédécesseurs. Il résolut d'éblouir les Romains et de leur donner une grande idée du monarque qu'il représentait. Son entrée à Rome est restée célèbre; elle contribua à frapper les imaginations et à créer autour de lui une réputation de magni-
(i) Le maître de chambre était l'intermédiaire entre le pape et les ambassadeurs; on devait passer par lui pour avoir une audience.
(2) Le traitement de l'ambassadeur n'était que de 24,000 livres.
ficence qui le suivit pendant toute sa carrière.
Le 28 mars au matin, le duc se rendit incognito à la maison de la chambre apostolique appelée Papajules (villa du pape Jules) (i). Le cardinal Porto-Carrero, M . de Canillac et trois autres prélats, tous en habits de voyage, vinrent l'y chercher dans de magnifiques attelages. Le cardinal secrétaire d'État avait envoyé son propre carrosse pour l'ambassadeur. Les cardinaux, les ministres étrangers, les princes et la noblesse avaient envoyé leurs gentilshommes ; il y avait plus de cent dix carrosses. Une fois les présentations faites, on forma la cavalcade, dont faisait partie toute la maison de l'ambassadeur (2) .
Le cortège traversa le Corso, où tout Rome
(x) Elle était située à droite de la voie Flaminienne, à quelques minutes hors la porte du Peuple.
(2) En tète marchaient deux postillons et deux courriers avec l'écusson des armes du roi sur leurs vestes; ensuite venaient le maître des écuries, le maréchal et le sellier, puis six chariots couverts de superbes tapis aux armes du duc, six chevaux de manège magnifiques, nattés, conduits par six palefreniers ; les deux suisses, ayant leurs bandoulières chargées de galons d'argent et des habits à brandebourgs d'argent galonnés de même sur toutes les tailles; trente laquais suivaient, vêtus de même; ensuite deux trompettes magnifiquement habillés, ayant à leurs instruments des banderolles brodées en or et argent aux armes de l'ambassadeur. Venaient après vingt-cinq officiers, dont l'uniforme était de couleur ventre-de-