CHAPITRE DIX-HUITIÈME
le porte-drapeau du parti dévot (i). Il s'agissait de savoir qui l'emporterait des jésuites ou des philosophes (2).
On profita en effet de la question irritante des parlements pour ébranler la situation de Choiseul.
Depuis longtemps déjà le roi se plaignait « de ces grandes robes qui voulaient le mettre en tutelle » . Les parlements ne se contentaient pas de mettre obstacle à l'exercice de l'autorité royale, ils demandaient sans cesse la convocation des états généraux. Cette menace était pour Louis XV un véritable épouvantail; la pensée seule d'un tel événement le transportait de fureur.
(i) Un jour, dans un milieu bien pensant, et avant que Mme du Barry fût admise à la cour, un prêtre, au dessert, buvait « à la présentation » et comme ceux qui n'étaient pas initiés demandaient si c'était à la Présentation de Notre-Seigneur au Temple, le prêtre qui avait porté la santé répondait : M C'est à celle qui doit avoir lieu prochainement : à la présentation de la nouvelle Esther qui doit remplacer Aman et tirer le peuple juif de l'oppression. » Aman était le duc de Choiseul ; la nouvelle Esther, Mme du Barry!
(2) Le parti philosophique avait toujours jusqu'alors témoigné beaucoup d'hostilité pour Choiseul; Duclos et d'Alembert le détestaient; mais la campagne de Mme du Barry retourna complètement la situation ; ce fut au point que les philosophes, qui régnaient en maîtres à l'Académie, firent offrir au duc de le recevoir au nombre des immortels; ils poussèrent même la flatterie jusqu'à l'assurer qu'on le dispenserait des visites
Maupeou sut très habilement tirer parti de l'état d*e&prit du roi pour perdre irrémédiablement l'ennemi de la du Barry. Choiseul avait toujours passé pour soutenir les parlements, et l'on savait que celui de Paris lui était tout dévoué; c'est cette dangereuse intimité que l'on exploita pour amener sa chute.
La querelle du duc d'Aiguillon avec La Chalotais, procureur général du parlement de Bretagne, venait en effet d'amener à l'état aigu la crise entre la couronne et le parlement. La Chalotais, accusé de complot contre la monarchie et emprisonné, devint l'idole des magistrats. Choiseul prit son parti et remplaça d'Aiguillon comme gouverneur de Bretagne* Mats on ne s'en tint pas là. Le parlement de Paris évoqua le procès, et il rendit un jugement qui déclarait d^ Aiguillon prévenu de faits qui entachaient son honneur; tous les par* lements de province s'associèrent à cette résistance.
Le roi, irrité, se décida à user de rigueur.
Le lundi 3 septembre, un grand événement sur* venait. Rien n'annonçait Torage. Choiseul était
d*usage. Choiseul accepta , mais soa exîL renversa tous ces beaax projets.
CHAIMTRE DlX-HUJTlÊiME
gai ; il était allé chasser le 3 à Gennevilliers ; it devait y coucher, aller le lendemain dimanche au Conseil à Versailles et le lundi partir pour la Ferté, chez M. de Laborde,
Le lundis à la stupéfaction générale, on entend tirer le canon. Qu'est-ce? Qu'y a-t41? La place Louis XV est pleine de mousquetaires. Le roi arrive au Palais dans ses équipages de chasse ^ précédé du Vol et des quatre compagnies rouges. A peine entré dans la salie des séancesj il réprimande les membres du parlement^ puis il fait enlever tes minutes I les grosses et toutes les pièces d@ la pro* cédure contre d^ Aiguillon ; il défend qu'il soit jamais plus question de cette affaire. Personne n^étaît averti de la résolution qii^avait prise le roi, et ce ne fut que le dimanche à dix heures et demie du soir, au sortir du 0)nseil, H^^^^ déclara ce qu'il devait faire le lendemain matin. Il le dit à tout îe monde, et particulièrement à Choiseul, qui lui répondit que comme il n'était pas nécessaire dans cette occasion, if lui demandait s'il ne pouvait pas faire quand même son déplacemeiit. Le roi y consentit de bonne grâce -
Le baron de Gleichen, qui se trouvait de passage à Paris ^ fut mis au courant des sourdds
menées qui menaçaient le ministre ; il s'empressa de prévenir la duchesse. Elle lui répondit très philosophiquement :
« Avant même d*avoir pu parler à M. de Choiseul, mon cher baron, je me hâte de vous faire tous les remerciements que méritent votre attention et les marques d'amitié que vous nous donnez. J*y suis, je vous assure, infiniment sensible^ parce que je suis convaincue qu'elles viennent du cœur, et je ne doute pas que M. de Choiseul ne partage toute ma reconnaissance à ce sujet* Quant à l'objet de vos craintes ^ je vous supplie de vous rassurer, parce que : i* je ne les crois pas fondées, et qu'en second lieu^ le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre tranquillement à Chanteloup, où je serais trop heureuse, si mon mari n'était pas malheureux. Cependant, comme sa reconnaissance pour le meilleur des maîtres qui Fa comblé de bienfaits exige qu*il lui sacrifie son repos tant que ses services pourront lui être agréables, je ne puis désirer sa retraite; mais je ne puis aussi la craindre qu'autant que Ton aurait altéré dans Tesprit du roi la pureté de sa conduite, de ses intentions et de son respectueux attachement pour sa personne; ainsi je