CHAPITRE TROISIÈME 6i
Pâme de ces réunions, c'était Choiseul. Il les animait de son esprit et de sa verve endiablée.
« Jamais, dit Gleichen, je n'ai connu un homme qui ait su comme lui répandre dans son entourage la joie et le contentement; quand il entrait dans un salon, il fouillait dans ses poches et semblait en tirer une abondance intarissable de plaisarteries et de gaieté. »
Le charme de cette société, de ce petit coin de France égarée sur la terre étrangère, était tel que Gleichen a pu écrire longtemps après :
0 L'année 1 756 a été la plus heureuse de ma vie ; elle m'a comblé, à l'âge de vingt ans, de toutes les jouissances de l'Italie et de Paris. Je vivais à Rome au sein des beaux-arts chez M. de Choiseul, dans l'intimité d'une société dont les agréments étaient au-dessus de ce que j'ai trouvé depuis à Paris de plus exquis en ce genre. »
Ajoutons, pour être véridiques, que le sentimental Allemand n'avait pu vivre dans l'intimité de la jeune duchesse sans être subjugué par sa grâce. Elle avait dix-huit ans, il en avait vingt; il tomba sous le charme et s'éprit pour elle, lui aussi, ci une passion aussi profonde que respectueuse. Quant à Mme de Choiseul, toujours calme et sereine, tou-
jours bonne et gracieuse pour tous, elle semblait ignorer les muettes adorations qu'elle inspirait, elle n'en voulait rien savoir; elle n'aimait, n'adorait au monde que son mari, son cher mari, si volage et si charmant.
La Condamine (i), qui vivait à Rome dans l'intimité des Choiseul, était un plaisant personnage, d'une extrême originalité. Très instruit, très savant même, il avait fait avec M. de Jussieu un voyage en Amérique qui l'avait rendu célèbre. Il étudiait en ce moment les mesures des Romains, qu'il cherchait à reconstituer. Il était dominé par une curiosité invincible qui plusieurs fois avait failli lui coûter la vie. On prétendait qu'étant à Constantinople il avait commis un vol afin de se faire donner la bastonnade sur la plante des pieds et de pouvoir ainsi juger par
(i) La Condamine (1701-1774), après avoir été militaire, s'adonna aux mathématiques, puis il fit de grands voyages et passa dix ans en Amérique pour déterminer la forme de la terre.
Membre de l'Académie des sciences, de l'Académie française. On lui attribue ce quatrain :
I.a Condamine est aujourd'hui Reçu dans la troupe immortelle :
Il est bien sourd, tant mieux pour luî, Mais non muet, tant pis pour elle.