CHAPITRE TROISIÈME
Deux éternelles files de carrosses tournaient indéfiniment au milieu d'une affreuse poussière. La duchesse ne goûtait guère ce genre d'amusement, qu'elle trouvait peu folâtre, et bien qu'il fût de bon ton de se montrer au Corso et de suivre plusieurs heures durant la file des carrosses, elle s'en dispensait presque toujours.
Le seul moment vraiment gai de l'année est l'époque du carnaval. Les réjouissances populaires, sixurieuses pour des étrangers, enchantent Mme de Choiseul et ses amis, et elle les suit avec le plus vif intérêt. Il y a d'abord sur le Corso de très belles mascarades à cheval, puis Ton voit défiler de grands chars de triomphe qui portent des masques de costumes variés; ces mêmes masques font tomber sur la foule une pluie de dragées et de confitures sèches, et c'est l'occasion de plaisanteries sans fin et de joies exubérantes.
Il est d'autant plus facile à Mme de Choiseul d'assister à ces fêtes, voire même d'y prendre part, qu'elle dispose de l'Académie de France; c'est un magnifique palais situé sur le Corso même : tout le premier étage est somptueusement orné avec des meubles de la couronne, des tapisseries des Gobelins , et ne sert qu'aux réceptions de
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rambassadrice. C*est là qu'elle tient conversation pendant tout le carnaval, et qu'elle offre glaces, sorbets et rafraîchissements de tous genres à ses invités.
C'est également des fenêtres de l'Académie de France que la duchesse et ses amis peuvent assister aux courses de chevaux qui, chaque année, ont lieu au printemps. Le spectacle est charmant, car ces courses passionnent les Romains plus encore peut-être que les mascarades et provoquent dans la foule une animation, une gaieté incomparables*
Les chevaux, sans harnachement aucun, sont placés derrière une barrière, à rextrémité de la rue; à un signal donné, un palefrenier lève Tobstacle et tous se précipitent au galop; ils défilent à toute vitesse entre deux haies de populace qui pousse des cris et les excite de la voix et du geste ; ces intelligents animaux comprennent parfaitement ce qu'on leur demande; non seulement ils cherchent à devancer leurs concurrents, mais ils les écartent à coups de pied^ à coups de tête et de dents pour se faire faire place et tâcher d^arriver au but les premiers. Le vainqueur reçoit de superbes pièces de brocart dont il est aussitôt recou-