CHAPITRE CINQUIÈME
ambassadeurs (i). On vient le prévenir qu'un groupe de femmes demande à lui parler; très surpris, il prie Cheverny de savoir ce qu'elles lui veulent. L'introducteur revient en étouffant de rire : « Ce sont des nourrices qui demandent à vous présenter une requête. » — « Pourquoi pas? » répond le duc gaiement ; et il donne l'ordre de faire entrer les nourrices. Il y en avait plus de trente. « Je n'ai jamais entendu rien de si comique, de si gai, de si aimable, de si spirituel que ce qu'il leur dit, raconte Cheverny. » Quand ces bonnes femmes s'en retournèrent, elles étaient au comble de la joie et du bonheur.
La célèbre Clairon jouissait d'un tel succès à cette époque que ses admirateurs avaient fait frapper une médaille en son honneur et la portaient comme un ordre de chevalerie.
Fréron, scandalisé de louanges aussi outrecuidantes, publia contre l'actrice une satire des plus mordantes. Le scandale fut grand; les partisans de Clairon demandaient à grands cris que le folliculaire fût envoyé à la Bastille. La reine tragique ne dédaigna pas de solliciter elle-même la punition
i) J.-N. Dufort, comte de Cheverny (i 731- 1802). Introducteur des ambassadeurs, lieutenant général du Blaisois.
du coupable, et el!e obtint dans ce but une audience du ministre. « Je suis, comme vous, un comédien, mademoiselle, lui répondit Choiseul avec une douce ironie, mais il y a cette différence en votre faveur que vous choisissez vos rôles et que vous êtes sûre d'être applaudie, car je ne compte pas en vérité deux ou trois pauvres diables qui ont le mauvais goût ou le malheur de ne pas vous adorer. Moi, au contraire, je suis obîigé de jouer les rôles que Ton m'impose, je suis sûr de ne plaire à personne; satires, critiques, libelles, sifflets ^ voilà ma part, et cependant je continue à faire de mon mieux. Sachons sacrifier l'un et Tautre nos ressentiments et nos inimitiés au bien de TÉtat et servons notre pays chacun dans notre situation. Du reste, la reine a consenti à pardonner à Fréron, et vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté, w J
Clairon, qui ne manquait pas d'esprit, comprit et^ pardonna.