‹ Le duc et la duchesse de ChoiseulChapitre 71 sur 244 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

grâce que je ne lui ferai pas obtenir. Un fabricant de Tours vient me remercier d'un bien que je ne lui ai pas procuré. Celui-ci vient me présenter son frère que je ne verrai pas; il n'y a pas jusqu'à Mlle Fel qui n'arrive chez moi.

« J'entends le tambour; les chaises de mon antichambre sont culbutées : ce sont les officiers suisses qui se précipitent dans la cour.

« Le maître d'hôtel vient demander si je veux qu'on serve. Il m'avertit que le salon est plein de monde, que monsieur est rentré, qu'il a demandé à dîner. — Allons donc, il faut finir. Voilà le tableau exact de tout ce que j'ai éprouvé hier et aujourd'hui en vous écrivant, et presque tout cela à la fois; jugez si je suis lasse du monde et si vous devez vous donner tant de peine pour m'en procurer; jugez aussi si je vous aime pour pouvoir m'occuperde vous, et comme votre pauvre grand'maman est impatientée, tiraillée, harcelée! Plaignez-la, aimez-la, et vous la consolerez de tout. »

L'active et bruyante oisiveté de cette vie journalière avait le bon côté d'étourdir la jeune femme et de lui faire non pas oublier ses peines intimes, mais de l'en distraire. Elle avait en effet de cruels chagrins, et il nous faut bien en parler.

Cette femme du monde accomplie avait un genre d'originalité qui, à son époque ^ ne fut pas commun : elle aima son mari et sut lui rester fidèle. « Mme de Choiseul, dit Gleichen, a été l'être le plus moralement parfait que j*aie connu r elle était épouse incomparable, amie fidèle et prudente et femme sans reproche; c'était une sainte, quoiqu'elle n'eût d'autres croyances que celles que prescrit la vertu, u Sceptique et incrédule comme bien des femmes de son monde et de son temps, la duchesse, cela est vrai, n^avait pas de sentiments chrétiens, mais Tamour qu'elle portait à son mari et son respect d'elle-même suffisaient, malgré Fexemple général, pour la maintenir dans les bornes du devoir le plus strict.

Ce n*est pas assez de dire qu'elle aima son mari; elle éprouva pour lui une adoration passionnée, une admiration sans bornes* Ces sentiments ne furent pas éphémères , ils persistèrent jusqu'à son dernier jour; rien ne put lasser la constance de cette touchante affection (i).

Mais si Mme de Choiseul avait pour son mari un véritable culte, elle n'était guère, hélas! payée

(i) Walpole, toujours sceptique, prétend que ce n'était pas hien sûr. qu^elle se donnait trop de peine pour le montrer.

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