‹ Le duc et la duchesse de ChoiseulChapitre 77 sur 244 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

M. du Châtel, qui la connaissait bien, écrivait d'elle fort spirituellement ;

« L'esprit de Mme du Deffand est un bel esprit, amateur du vrai, du noble, du simple; ennemi de la prétention, de l'affectation et de tout ce qui a Tair de contrainte et de grimace, ou de vouloir briller aux dépens de la justesse et du naturel. Son sexe semble contrarier son génie; on soupçonnerait volontiers la nature de s* être méprise en plaçant par mégarde un esprit mâle et nerveux dans un corps féminin et débile- On ne sait si le spectacle de la plus aimable femme du monde console assez de la perte de l'homme excellent et supérieur. »

Elle avait perdu la vue^ ce qui ne l'avait pas autrement affectée. « J'aime mieux être aveugle, disait-elle, que d'avoir des rhumatismes douloureux, n mais elle était restée accablée de vapeurs et d'une tristesse invincible.

« Elle a des moments de ténèbres, écrit encore d'elle M. du Châtel, on voit s'éclipser tout à coup les lumières de son esprit; son âme a des temps où elle est pour ainsi dire toute délaissée dans son corps; elle s'y trouve comme dans une maison déserte, démeublée et abandon née , où il ne revient

Ma DUC ET DUCHESSE DE CHOÎSEUL

que des fantômes qui l'épouvantent, la remplissent d^amertume et de tristesse. Elle se plaint, elle se sent dans un état de misère et de découragement d'autant plus pénible qu'il lui reste le souvenir de la force et des ressources de son esprit, dont néanmoins elle croit ne pouvoir plus faire usage. »

Son caractère n'était pas facile, elle était exigeante au delà de toute croyance, voulant qu'on n*existât que pour elle, « empoisonnant ses jours par des soupçons et des défiances, s' exposant à rebuter ses amis, à qui elle fait éprouver sans cesse rimpossibilité de la contenter.., » Cependant il y avait tant de sûreté dans son commerce , de charme dans son esprit, de sensibilité vraie dans cette nature que l'on a crue sèche et qui l'était si peup que jamais femme n^a eu plus d'amis et n'en a tant mérité. Ceux qui Taimaient lui restaient fidèles à jamais.

Mme du Defîand ne montrait pas de prétentions à l'esprit ï elle causait très simplement et ne se passionnait pour rien. Elle se peignait très bien elle-même en disant qu'elle laissait flotter son esprit dans le vague.

Malgré son âge et la santé la plus délicate, elle avait une activité extravagante. On restait à causer

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