CHAPITRE SIXIÈME
dans son saîon jusqu'à trois et quatre heures du
matin (i). Un soir, revenant à une heure du matin de souper à la campagne avec Waîpole, elle propose à son compagnon consterné d'aller faire un tour au boulevard ou à la foire Saint-Ovide, parce qu-il est trop tôt pour se coucher, « Elle me tuerait si je restais ici, dit le spirituel Anglais. »
C'est à partir de 1764, c'est-à-dire après la rupture avec Mlle de LespinassCi que se renouent et se resserrent les relations intimes entre Mme de Choiseul et Mme du Delland. Cette dernière prend sur la jeune femme une influence considérable ; elle devient même la confidente de ses chagrins et des amertumes de sa vie.
Il n'y a presque pas de jour où ces deux dames ne se voient ou ne s'écrivent. Leur correspondance, à laquelle nous ferons de très fréquents emprunts, va nous les montrer telles qu'elles sont, c*est'à-dire deux femmes délicieuses, aussi séduisantes par leur esprit que par la vigueur de leurs pensées.
Tout est passé en revue dans cette correspon-
(i) Le salon de Mme Geoffrin eî lé-même, malgré ses royal eâ îotïmités, servait de lieu de rendez-vous â vin tout autre monde. Un jour que Ton faisait devant Mme du Deffand l'éloge de ce saEon rival : u Voilà bien du bruit pour une omelette au lard. «» ré pondit- elle avec dédain.
dance : nouvelles du jour, caquets, sentiments intimes, philosophie, sciences, arts, politique, et il s'en dégage la sensation très nette que l'on a affaire à deux femmes d'un esprit supérieur (i).
Mme du Deffand, qui sous son scepticisme apparent cache un ardent besoin d^aîmer, s'éprend pour la duchesse d'une passion véritable, et elle n'hésite pas à la lui témoigner. Mme de Choiseul, fort surprise de cet excès d'honneur, répond d'abord avec une charmante modestie :
a Je suis aussi touchée qu'étonnée, ma chère enfant, du sentiment que vous me marquez; je ne me croyais pas faite pour en inspirer un si vif, mais je n'en suis que plus flattée, car la vanité iie perd jamais ses droits, ou plutôt c'est mon cœur qui réclame les siens dans cette occasion.,, d
Puis^ abordant un côté plus philosophique, la duchesse analyse finement nos sentiments intimes :
« Est-ce que vous croyez que l'on ne se rend pas
(l) Toutes les lettres que nous citons sont empruntées aux deux volumes su liants : Correspondance complète de Mme du Deffand avec la duchesse de Choiseul^ eic,^ par le marquis de Sainte- AuLAiRE. Calmann Lévy, 1877; Correspondance eom-piète delà marquise du Deffand, par M. DE Lescure. Henri Flonp