CHAPITRE PREMIER
nature ; il paraît qu'il ne lui doit ni ses goûts, ni ses idées, ni ses sentiments, et qu'il se les est tous donnés à force de culture et de travail; son cœur et son esprit semblent des hôtes étrangers domiciliés chez lui et qu'il y a retirés afin d'achever et de perfectionner son être ; il a appris à penser comme les autres apprennent à jouer des instru^ ments et à danser. C'est proprement l'homme de l'art. . . Comme M . du Châtel s'est moulé sur d'excellents modèles, tous ses sentiments sont honnêtes et la plupart de ses idées sont saines et assez justes... »
Il termine par cette boutade : a S'il avait pu se donner de la vanité et de l'ambition, il se serait peut-être fait un grand homme. »
Malgré son esprit et beaucoup de bon sens, le marquis du Châtel « se plaisait un peu trop à disséquer ses idées, à remonter à la source des choses, en un mot il était trop métaphysicien » ; on disait de lui : « Il disserte toujours, il ne cause jamais. » Il avait communiqué ses goûts à sa femme et peutêtre aussi à ses enfants ; il ne faudra donc pas nous étonner outre mesure si nous trouvons souvent Mme de Choiseul bien raisonneuse, bien pointilleuse, aimant elle aussi « à disséquer » ses idées ;
c^est de l'atavisme dont elle n^est pas complètement responsable.
Mme du Châtel avait autant d'esprit que son mari et tout autant de timidité ; elle était d"un commerce charmant, d'un caractère aussi solide qu'agréable. « C^est une des femmes du monde qui m*a toujours paru rassembler le plus de mérite et d'agrément, » écrit d'elle le prince de Beauvau. « Elle est charmante, dit Montesquieu, et elle n'aura jamais de rivale aux yeux de personne que madame sa fille (Mme de Choiseul). » Mme du Deffand, qui la voit fréquemment, l'aime passionnément et fait le plus grand cas et de son cœur et de son esprit. Un jour, dans un moment de verve, elle a même crayonné d*elle ce portrait plein de finesse, et elle le lui a envoyé :
« Je sais que rien n'échappe à votre pénétration ^ mais je crois cependant que vous ne vous connaissez pas vous-même. Apprenez donc que vous avez beaucoup d'esprit, que vous Pavez étendu et pénétrant, que vous jugez sainement de tout, que vous avez de la gaieté dans rhumeur, les façons nobles, la plaisanterie fine; en un mot, qu*il ne vous manque rien pour plaire. <. Le seul défaut que je vous connaisse ^ cVst votre timi-