‹ Le duc Job, comédie en quatre actes et en proseChapitre 14 sur 103 · ACTE I, SCÈNE VIT · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VIT

JEAN

Ah! mon cher Henri, combien je regrette d'avoir aussi brusquement réveillé ce souvenir !... Pauvre homme!... je t'assure que cette nouvelle me chagrine !

• VALETTE

Bon Ri eux!

JEAN

Il me semble, que je le connaissais depuis des siècles. C'est vrai, il y a dans la vie des heures qui paraissent plus longues que les autres, tant elles laissent d'impression derrière elles, et tant on y retrouve de choses quand la pensée vous y reporte! Ce pauvre M. Solié ! Ah ! tu as dû bien le regretter I

VALETTE, toujours préoccupé.

Oui... oui... Oh! certes, c'était un excellent homme... (a partO Comment empêcher?...

JEAN

Il y a dix mois? Quelques semaines seulement après ma visite! Mais c'est bizarre. J'ai vu à Bône notre ami Barrai, le consul, trois ou quatre mois plus tard ; il venait de Paris... nous avons parlé de toi... et il n'avait pas l'air de savoir...

Il ne le connaissait pas.

JEAN

Soit; mais il me disait, je m'en souviens, toutes les difiBcultés de ta vie avec ta modique place, sans un sou de patrimoine!... Or, tu devais, à cette époque, être en possession du petit avoir de ton oncle... Est-ce qu'il ne te l'aurait pas laissé?

VALETTE

Si fait !

JEAN

Et Barrai l'ignorait? Tu le lui avais donc caché?

VALETTE , après un long silence.

Eh bien... oui ! ! !

JEAN

Hein ! Par quelle raison?

ii ' LE DUC JOB.

VALETTE

Mon Dieu ! mon ami, par des raisons très-sérieuses, que tu comprendras, j'espère... ou plutôt, que tu ne comprendras peut-être pas avec ta nature si en deliors des choses pratiques !

JEAN

Enfin, voyons, parle !

V^\LETTE

Eh bien, donc... oui ; ce pauvre brave homme d'oncle est mort, me laissant, comme tu dis fort bien, son petit avoir : il y avait près de deux ans que je ne l'avais vu : je m'en accuse ; mais il n'y a pas de chemin de fer, parla. C'est très-incommode. Autrefois, j'avais un de mes amis, un Russe, qui m'invitait à passer les vacances dans ses terres, à une douzaine de lieues de Crémieux, et j'y faisais alors une petite fugue dans l'intervalle; mais mon Russe est parti; les terres, les chasses ont été vendues, affermées, que saisje? Je n'avais donc plus d'occasions... — Mon Dieu! je l'aimais toujours bien... mon oncle !

JEAN

Oui... {a part.) Mon oncle !

VALETTE

Mais, dame! qu'il pensât peut-être à moi un peu plus que je ne pensais à lui, cela s'explique; les vieillards vivent dans une chambre d'oîi ils ne bougent guère; ils ont autour d'eux trois ou quatre portraits qui sont là cloués à la muraille et les regardant toute la journée... d'où ils concluent que ces trois ou quatre miniatures ne voient et n'aimont qu'eux! Or, ça se trouve souvent être une fille, qui va tous les soirs au bal... un fils, riche, lancé, ayant des chevaux qui courent... et des maîtresses qui le font courir; ou un neveu, comme moi, qui n'a rien et qui cherche partout, devant, dewrière, à gauche, à droite... s'il ne verra pas tomber sa pomme de Newton! Tout cela ne permet pas aux cœurs de battre à l'unisson... C'est triste, mais c'est la vie; et tu vois d'ici dans quelles dispositions de regrets... respectueux me trouva la lettre par laquelle le petit notaire des environs m'a|)prenait cet événement... (se reprenant) cc mallicur !

Ne te reprends pas, va... nous sommes seuls!

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