JEAN, VALETTE, EMMA
VALETTE
Pardon, mademoisollo! (\ jean.) Mon pauvre ami, j'ai à l'annoncer une triste nouvelle! *
JEAN
Ah I... quoi?
VALETTE
Quelques instants après que ton oncle venait de me quitter dans le parc, j'ai rencontré Paul de Barrai, (à Emma) le fils, le consul à Tunis. Il est en congé, et passait devant la terrasse, allant à la Briqueterie, chez son père; il m'a vu, a arrêté son phaéton, et m'a dit qu'il avait reçu une dépêche lui apprenant que ce pauvre Edouard...
EMMA
M. Brémont fils ?... Eh bien ?
JEAN, anxieux.
Une rechute?
EMMA
Ah 1 mon Dieu !
JEAN
Achève!... Tu te tais?
VALETTE
Jeudi dernier... à deux heures du matin... tout était fini l
Edouard !
EMMA
Oh ! quel malheur !
JEAN
Mon pauvre Edouard l (n s-est assis à gaucho et pleuro U têt« dans ses mains.) Est-CO pOSSiblc ?
VALETTE
C'est so» chancelier qui le lui a mandé directement; et c'est en
apprenant que tu étais ici qa'il me l'a dit, sachant toute ton amitié... et l'intérêt que tu avais...
JEAN, sans l'entendre.
Mon pauvre ÉdouarJ!!! (uso lève.) Ah! mon Dieu! mon Dieu! (n
remonte vers le fond à droite, s'ari(5te accoudé à un meuble, le dos tourné, en i'ossuyant les yeux.)
EMMA
Jean!... (a part.) Pauvre jeune homme! C'est la mort de. Marie qui l'a tué! La dernière fois que je le vis, c'était au bal... il a dansé avec moi... Marie y était...
VALETTE, à voix bassp.
Si vous saviez, mademoiselle, ce que M. de Barrai vient encore de m'apprendre : Jean a été très-imprudent; il va se trouver par cet événement dans une situation très-délicate... Il a prêté à Edouard beaucoup d'argent...
EMMA , un peu distraite.
Ah!
VALETTE
Et il est fort à craindre que son père ne veuille pas reconnaîti*e la dette !
JEAN, descendant à droite.
Ah ! je n'ai pas de chance !...
VALETTE, à Emma.
Vous voyez, il y pense !
JEAN
Lui... que là... à Tinstant, je songeais à aller retrouver!...
VALETTE, qui s'est approché de lui.
C'est vrai, mon pauvre Jean, que tu n'es pas chanceux ; car enfin, bien que ton dévouement généreux ait été peut-être un peu loin...
JEAN, à part.
Hein!...
VALETTE
L'avenir, du moins, semblait devoir te couvrir...
JEAN, TlTement.
De quoi ?
A(yrK II, SCf:NE IX. 63
VALETTE
No tofilcho pas, voyons... Paul de Barrai m'a tout raconté.
JF.AN.
M. (le Barrai a eu tort!
VALETTE
Au contraire!... C'est pour qu'on tâche do sauver ce que la mauvaise chance, comme tu dis...
JEAN
Moi! j'ai parlé de ça?
JOSEPH, entrant, delà pauche.
M. Achille demande si M. Valette veut bien le rejoindre chez son père?
VALETTE
J'y vais. (AJean.) Crois-moi, ne t'endors pas là-dessus; il faut tâcher de circonvenir le père Brémont, et battre le fer pendant qu'il est chaud. Le vieux ladre peut, sur le coup, avoir un moment de pudeur, et, la larme à l'œil, s'exécuter... Quoique je ne lui croie guère un œil à contenir une larme de quarante mille francs. Enfin, c'est à tenter. Il n'est pas à sa terre; il doit être à Paris... il faut partir.
JEAN
Partir... oui...
VALETTE
Quarante mille francs... et en pure perte! tu vois : à qui i^a profite-t-il? A ses créanciers!... Mais il ne s'agit pas ici de bavarder... (Tirant sa montre.) Tu pcux cncorc prendre le convoi de quatre heures ; il ne faut pas le manquer... — Adieu !
JEAN
Adieu 1
VALETTE
Tu n'as pas besoin de moi ?
Non, non... merci!
VALETTE
Adieu!... mademoiselle... (a part.) Pauvre garçon, il est tout
agile, troublé!... Ah! il y a de quoi!... (saluant et s'éloignant par la
gauche.) Quarante mille francs!
SCÈiNE X.
EMiMA,, JEAN.
JEAN, après une assez forte violence à ses improssiDiis seciêtes, à Emma.
Adieu, Emmal
EMMA
OÙ vas-tu ?
JEAN, très-agité.
Moi... que sais-je? Je vais... où m'a dit Valette... cliez le père Brémont... pardieu! Tu ne trouves pas le moment bien choisi? C'est pourtant une forte idée qu'il m'a donnée là, de battre le fer pendant qu'il est chaud !... Car j'ai fait une boulette... il n'y a pas à dire... et même en pure perte!... l'autre ne me l'a pas caché... puisque ça ne profite qu'aux créanciers!... — Ah! ahl qu'à cela!... Pauvre Edouard! il fût mort endetté; sa mémoire, entourée de scandale, eût été poursuivie par les uns, outragée, calomniée par d'autres! Au lieu de cela, pas un mot ne sera dit; son nom n'éveillera que des souvenirs d'honneur... et son âme loyale aura pu s'endormir sur cette pensée, en serrant peut-être de loin la main à qui il la devait! (Tombant as-is. bri.é par sa douleur.) Bah! la bcIlc affaire... et le bon billet qu'a La Chà-re!... Tout ça ne donne pas quittance, mon pauvre vieux ! Oui, je t'entends... tu me cries : «Et mon amitié... n'était-ce rien? Qui t'a servi de frère, à toute heure, avec un dévouement sans limite? Qui a reçu les secrets, petits et grands... ceux de ta vie... (jetant un regard à Emma) ceux de ton cœur... et a passé près de toi, quand tu perdis ta mère, de longues journées au coin d'une cheminée, silencieux et triste? Tout cela, Jean, ça vaut pourtant bien quelques sous ! » — Hein, Emma, qu'en penses-tu? Calcule... Voyons ! ces milliers d'heures d'épanchement... ces élans... ces bonnes étreintes... ces sourires reflétant vos joies... ces yeux humides de vos larmes... y en a-t-il pour quinze... vingt... trente mille francs?... Dis... vois... pèse... combien le tas?... (Rappelant sa fanfart* en sanglotant.) Puh ! puh! puh!...
Ah! qu'il m'a fait de mal! Je ne lui pardonnerai pas ça!!!
ACTlî 11, SCfclNE X. 60