LA SURPRISE
Jacques et Géralde étaient seuls :
Les années de séparation avaient encore avivé les ardeurs de leur jeune tendresse.
Ils étaient assis l'un près de l'autre, — si près que leurs cheveux se mêlaient.
Ils avaient la main dans la main.
L'ancienne reine des Grands-Scorpions connaissait trop le cœur de son amant pour redouter quoi que ce fût de ce rapprochement et de cette solitude : Callot, pour employer l'expression si belle et si démodée des vieux conteurs, était un miroir de généreuse délicatesse.
Combien de paroles pendaient à leurs lèvres 1
C'était elle qui avait commencé :
— Depuis que nous nous sommes quittés, disait-elle, il y a eu dans mon existence deux choses, — rien que deux, — qui ont occupé uniquement ma pensée...
Vous revoir et retrouver ma mère...
Et je ne sais p'as, en vérité, laquelle tient en moi la plus grande place...
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Et si je me suis soumise à tout ce qu'a exigé de moi celui qui nous a si violemment arrachés l'un à l'autre...
Si j'ai consenti à le suivre, une fois réveillée du sommeil léthargique dans lequel il m'avait plongée pour me soustraire à votre appui...
Si ici, en France, je suis devenue l'esclave de ses mystérieuses volontés, c'est qu'il m'a engagé sa foi de gentilhomme qu'il est le dépositaire et le réprésentant de l'autorité de ma mère...
Mais quelle confiance puis-je avoir désormais en sa parole ?...
Des jours, des mois, des années ont passé, — et je suis encore orpheline I...
Je ne crois plus en ses mensonges...
Je ne le crois plus, je ne le comprends pas, — et j'ai peur...
J'ai peur de n'être entre ses mains que l'instrument de quelque intrigue criminelle...
Cette cour où il vient de me conduire ; ces personnes royales dont il m'a fait approcher ; l'accueil souriant de cette belle reine ; le poste que je vais occuper au milieu des plus nobles dames, moi, l'ancienne gitane des cheaiins poudreux, des nuits sans gîte, du carrefour et du tréte^.u...
Tout cela me parait un rêve. Tout cela m'épouvante. Tout cela me donne le vertige....
Mais vous m'êtes rendu, mon ami, et la confiance, le courage, l'espoir me reviennent avec vous...
Vous êtes honnête, vous êtes vaillant, et vous m'aimez...
— De toute mon âme ! de toute ma vie ! protesta le Lorrain, dont l'accent vibrait de franchise et de sincérité.
Il se laissa tomber à deux genoux.
Les deux bras de la jeune fille se nouèrent autour de son cou.
— Eh bien, murmura-t-elîe, réveille-moi, sauve-moi, emmène-moi !
Il répéta :
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— T'emmener !
Elle le regarda avec étonnement ;
— Hésiterais-ta à rompre le lien qui m'enchaîne à cet homme ?
Tout le temps qu'elle avait parlé, il l'avait considérée avec ravissement.
Jamais il ne l'avait adorée ainsi.
Il le sentait à ce symptôme que toute impression s'évanouissait devant la ferveur de cette adoration.
Puis, soudain, une douleur l'avait mordu au cœur.
Il s'était rappelé ce qu'il avait entendu au Tourne-Bride.
Son front se creusa, et un frisson le secoua par tout le corps, tandis qu'il questionnait avec effort :
— Et si cet homme ne vous avait pas trompée?,..
— Gomment ?...
— Si vous étiez de haute race ? Si ce rang, que vous allez occuper à la cour de France, vous appartenait de plein droit par la naissance et par le rang ? Si cetty naissance, si ce rang vous réservaient encore de plus illustres, de plus br. liantes destinées ?
Elle lui mit la main sur la bouche :
— Tais-toi 1
Puis, secouant la tête :
— C'est étrange... Je ne sais ce qui se passe en moi... Mais, maintenant, je ne veux plus rien savoir.
Elle ajouta avec résolution :
— Le souvenir de ma mère est ma religion, c'est vrai ; mais y aurait-il une religion contre mon amour ?... Mon amour est d'accord avec mon devoir... Nous chercherons ma mère ensemble...
Il était près de lui crier :
— Votre mère, c'était Marguerite deGonzague 1 Vous êtes la fille du duc Henri! Vous êtes l'héritière légitime de la couronne de Lorraine I
Mais Marguerite de Gonzague était morte comme le duc Henri.
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Jacques s'arrêta devant l'idée d'écraser sous la nouvelle de ce double deuil l'espoir qui soutenait, qui enQammai^ Géralde.
Celle-ci, du reste, ne lui laissa pas le temps de parler.
Elle lui demanda avec une sorte d'emportement :
•— Veux- tu fuir tous les deux ? Au bout du monde ? Je suis prête à te suivre.
La reine de Bohème se réveillait en elle avec ses décisions promptes et ses instincts d'indépendance illimitée.
Elle appuya sa tête charmante sur l'épaule de notre artiste :
— Autrefois, reprit-elle, j'étais une enfant timide, indécise et poltronne, — et c'était toi qui m'adjurais de quitter mon peuple de bandits... Aujourd'hui, c'est moi qui te prie... Ces gens qui m'entraînent dans le tourbillon de leurs projets m'inspirent une terreur plus profonde que jadis les sujets de Mani et les compagnons de Pharam...
Sans compter que Yanozest ici et que, pour être devenue silencieuse et humble, la passion dont il me poursuit n'en demeure pas moins capable de toutes les violences et de tous les crimes...
Le danger rôde autour de moi...
Je le sens ; je le devine ; il me semble que je n'ai qu'à étendre la main pour le toucher...
A moi, Jacques ! Mon ami 1 Mon frère! L'époux que mon cœur a choisi !...
Prends-moi dans tes bras ! Emporte-moi ! Partons I...
Le rang, la naissance, la fortune, que m'importe !... Ah! la misère aventureuse des temps passés, pourvu que je la partage avec toi !... Géralde a cessé d'exister : c'est Diamante qui t'implore !...
— Diamante I ma Diamante chérie !...
La raison du Lorrain fléchissait sous le poids de ces premiers aveux, de ces premières caresses...
La jeune fille s'était serrée contre lui.
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[l l'enleva dans ses bras, tremblante, mais heureuse, et, pendant qu'elle balbutiait des actions de grâces :
— Je t'aime ! oh ! je t'aime !... Penses-tu que j'aie été un jour, une heure, sans porter ta pensée vivace en moimême ?.«. Tiens, quand cet enfant m'a rencontré, qui m'a conduit auprès de toi, j'étais là; sur le bord de la Seine, errant, épiant, t'appelant, cherchant à t'entrevoir...
Ta es à moi, tu l'as dit, c'est tout. Le reste ne m'est rien. Vienne le danger que tu redoutes : je saurai défendre mon bonheur...
Ton sort est désormais le mien. Tout ce que l'avenir nous réserve nous sera commun à tous deux : gloire ou détresse, défaite ou triomphe ! Nous ne nous séparerons plus jamais, jamais, jamais 1
— Jacques, mon bien-aimé Jacques !...
Les lèvres de Diamante touchèrent les siennes. Ils restèrent enlacés dans une muette étreinte. Soudain, au milieu du silence profond qui les entourait, une voix railleuse sonna :
— Bonsoir, monsieur Gallot, dit-elle.
Dans la baie sombre de la porte, la silhouette élégante et fine de madame de Chevreuse se dessinait en clair sur le fond noir du corridor.
La jeune femme portait le costume de chasse dont nous l'avons vue revêtue à l'hôtellerie de Ghatou.
Seulement, elle n'était pas masquée.
Elle s'avança dans la chambre en souriant.
Un sourire plus aigu que toutes les ironies et plus tragique que toutes les menaces.
Derrière elle, M. de Sierk— ouM.deFenesirange — entra.
Celui-là souriait aussi.
Mais sa moustache se hérissait de contractions fébriles comme celle d'un tigre inquiet.
Quatre hommes armés entrèrent derrière lui et se rangèrent contre la muraille.
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Marie de Rohan regarda Callot avec une expression de cruauté étrange.
Les arcs minces de ses sourcils se découpaient comme deux traits d'encre dans la mate blancheur de son visage.
Le bout de sa langue frétillait sur ses lèvres comme celle du fauve qui lèche par avance le sang qu'il va verser.
— Ah ! cette fois, mon bel oiseau, reprit-elle d'un ton mordant, nous vous tenons, et vous ne vous envolerez pas par la fenêtre, comme l'autre nuit, au Tourne-Bride.
— Oh! madame, demanda l'artiste, est-ce que je serais, par hasard, dans la peau d'un quidam qu'on va assassiner 1
La dachesse ne répondit pas.
Elle se retourna vers ses gens :
— Allez, mes braves, commanda-t-elle.
Les quatre hommes dégainèrent.
Diamante poussa un cri.
Sans se départir de son calme, Jacques l'écarta de la main gauche.
Puis, de la droite, il se mit en devoir de tirer son épée.
Mais, comme ses doigts en atteignaient la garde, la fenêtre qui était ouverte derrière lui, livra passage à un nouveau personnage qu'il ne pouvait apercevoir.
Ce personnage était Yanoz, qui avait conservé sous le pourpoint de velours noir et sous la chaîne d'or du majordome sa mine et ses allures de malandrm.
Le gitano bondit sur son ancien ennemi comme l'araignée sur la mouche.
Ses longs bras nerveux S3 nouèrent autour de ceux de l'artiste, qu'il ceintura^ pour emprunter un de ses termes à l'argot des lutteurs modernes.
En même temps, il criait à Giseph et à Gorbas qui venaient de s'introduire par le même chemin :
— Aux jambes, vous autres... Aux jambes!...
Les deux zingari s'élancèrent.
Il y eut un pêle-mêle d'un moment ! Attaque à outrance I
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Résistance désespérée 1 Bruit de coups, imprécations étouffées, gémissements de femme!
Puis assaillants et assailli roulèrent en groupe sur le parquet.
Puis encore les trois bohémiens se relevèrent.
Quant au Lorrain, il demeura inerte, — étendu sur le tapis, — les mains et les pieds liés, un solide bâillon sur la bouche...
— Vive Dieu! s'exclama M. de Sierk, la bête éiait dangereuse, oui, vraiment. Mais elle ne fera plus de mal a personne, grâce à ma belle papille qui nous a servi d'appât à mettre devant le piège. Maintenant, nous pouvons sonner la mort aussi haut que les piqueurs du roi en la forêt de Saint- Germain...
Ensuite, s' ad ressaut aux bohémiens :
— Çà, qu'on me serre ce drôle en lieu sûr...
Madame de Chevreuse lui montra Géralde-Diamante, qui était tombée évanouie sur les coussins :
— Celle-ci, prononça-t-elle, en pasbcra désormais par tout ce que nous exigerons d'elle pour racheter la vie de son amant.
Le baron demanda avec inquiétude :
-- Etes-vous donc dans l'intention d'épargner ce Callot?
La duchesse avait, en ce moment, un masque de sphinx :
— Il est certain, répondit-elle, que je promettrai tout ce qu'on voudra pour rassurer cette pauvre enfant... Nous sommes si bonnes, nous autres femmes!... Mais ce que j'aurai promis, moi, vous ne serez pas forcé de le tenir.
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GORBAS SE SOUVIENT
Etait-ce un cachot? Etait-ce une cellule? Pourquoi y aurait-il eu celui-ci oa celle-là dans ce logis de Marie Toucliet, qui n'était ni bastille, ni coavent, mais bien lieu de passetemps amoureux et de bel esbat royal?
Nous pensons — tout bonnement — que c'était un cellier : sine Baccho, friget Venus.
Et ce qui nous induirait à le croire, c'est que l'on voyait s'arrondir dans un coin un énorme foudre, haut comme deux hommes aboutés, cerclé de fer comme une bombarde, et petit-cousin par les dimensions, — très petit-cousin, par exemple, — du fameux tonneau de Heidelberg-, le plus considérable de tous les récipients connus.
Dans tous les cas, un cellier dont les quatre murailles, en carré long, étaient faites de pierres de taille épaisses et dures à défier le pic, et dont la porte de chêne était garnie, en dehors, de tout un attirail de serrures compliquées et do verrous rébarbatifs.
En somme, une véritable prison.
Mieux qu'une prison : une tombe.
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Le battant de la porte se referma avec bruit; de grosses clefs grincèrent dans les serrures; les verrous jouèrent dans leur gaîne...
Notre ami Jacques entendit s'éloigner les pas des gens qui l'avaient apporté là...
Il demeura seul, comme un paquet, sur les dalles.
La vérité nous oblige à déclarer qu'il ne valait guère plus qu'un homme assommé d'un coup de massue.
Un abattement mortel s'était emparé de lui.
Il n'essayait point de s'expliquer comment il était tombé dans le piège.
Il ne se demandait pas si cette Djabel et ce Snami, qui l'avaient conduit près de Diamante, avalent été les complices ou les dupes de la duchesse et du [baron.
Sa pensée tournait dans un cercle étroit comme ce caveau dont l'air épais étouffait déjà sa respiration.
Il songeait à lui-même un peu et beaucoup à celle qu'il n'avait plus le pouvoir de protéger.
A mesure que le temps passait, cependant, le pauvre garçon éprouvait plus de difficulté à respirer.
C'était un poids de plomb qu'il avait sur la poitrine.
Ses liens entraient dans sa chair, qui allait se tuméfiant.
Les ténèbres, qui l'enveloppaient s'éclairaient par moments de faisceaux d'étincelles qui jouaient,tourbillonnaient, se mêlaient autour de ses yeux éblouis.
C'était la fièvre, qui chauffait son crâne endolori, tout en faisant grelotter son corps meurtri par la lutte.
Des heures s'écoulèrent.
Sa fièvre augmenta jusqu'à rendre sa torture intolérable.
Le transport lui montait par moments au cerveau.
Il croyait voir et il croyait entendre.
Il croyait voir Diamante se débattre entre les bras d'un misérable, qui était tantôt M. de Sierk et tantôt le fils de Pharam...
Il croyait l'entendre appeler à l'aide avec des sanglots et des cris déchirants...
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Puis, la torpeur le prit. Ses paupières se fermèrent. Il céda au sommeil et a raffaissement.
Puis encore, après un certain temps, une douleur, plus aiguë que toutes celles qu'il avait éprouvées jusqu'alors, le réveilla brusquement...
11 avait soif!...
Il avait faim!...
Sa gorge, desséchée, brûlait. Sa poitrine, vide, râlait. Ses entrailles se tordaient, tenaillées...
Il se demanda s'il ne voudrait pas mieux en fmir tout de suite...
Et il essaya de se mouvoir pour se briser la tête contre le granit des dalles...
Mais il était solidenient lié, et l'effort qu'il tenta demeura impuissant...
La conviction de cette impuissance lui arracha un long gémissement...
Ce gémissement eut un écho :
La porte du caveau geignit en tournant sur ses gonds, et un homme entra, tenant une lanterne sourde à la main, et portant un sac de toile sous son bras.
Cet homme était le bohémien Gorbas.
Il referma la porte derrière lui et s'avança avec précaution.
Puis, arrivé auprès du prisonnier, il déposa sa lanterne sur le sol, s'agenouilla doucement et tira un long couteau de sa ceinture...
— Il va me poignarder, pensa Jacques tout haut. A la bonne heure! Mon agonie sera moins lente et moins cruelle.
Le gitano se pencha sur lui :
— Ne parlez pas! luiintima-t-ilà voix basse. Et, surtout, ne bougez pas! Il faut que je commence par couper les cordes qui vousemmaillottent.
Quelques minutes plus tard, en effet, le Lorrain, à sa grande surprise, se voyait libre de toute entrave. Gorbas demanda :
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— Etes-vous capable de vous tenir debout?
Jacques se mit sur ses pieds non sans peine. Les murailles du cellier dansaient autour de lui. Des bruissements bizarres emplissaient ses oreilles. Pour ne pas tomber, il se retint à l'épaule du zmgaro.
Celui-ci lui tendit un flacon :
~ Buvez, reprit-rl. C'est du vin d'Espagne. Je l'ai volé pour vous à l'office.
Callot saisit avidement le flacon et le vida d'un trait.
L'effet de ce tonique, ainsi absorbé à haute dose, fut immédiat et prodigieux.
Les forces de l'artiste lui revinrent tout d'un coup. Ses jambes se raffermirent. îl voulut parler...
Mais l'autre, avec un grand geste impératif et effrayé ;
— Taisez- vous!
Puis, après un moment :
— Répondez par signes!
Il dirigea la lumière de sa lanterne vers la futaille monumentale qui se dressait dans un angle :
— Voyez-vous celte barrique?
— Oui, fit Jacques de la tête.
— Elle est vide.
— Bon!
— Eh bien! pouvez-vous, en grimpant sur mes épaules, vous hisser jusqu'cà son orifice et vous laisser glisser ensuite à l'intérieur?
— Parbleu! dit le Lorrain de la même façon.
Le vin d'Espagne avait mis à la place de sa défaillance absolue une incompréhensible énergie.
11 se sentait galvanisé et capable de toutes les prouesses.
Gorbas continua :
— - Faisons vite, alors, et sans bruit... Et, une fois là-dedans, demeurez immobile, retenez votre souffle, et, quoi que vous entendiez, quoi qui se passe ici, pas un mot, pas un mouvement!... Votre salut est à ce prix!
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Callol était tapi au fond du tonneau monstre.
Le trou, qui avait été la bonde de celui-ci, se trouvant juste à hauteur d'homme, notre artiste y colla son œil, afin de se rendre compte de ce qui allait avoir lieu de l'autre côté des douves épaisses.
Mais le bohémien avait tourné l'àme de sa lanterne vers la porte du cellier.
Si bien, que la partie de ce dernier qui confinait à la cachette du Lorrain restait plongée dans une profonde obscurité.
Au bout de quelque temps, un pas se fit entendre. Un pas léger et circonspect. Puis une voix de femme demanda :
— Pourquoi m'as-tu fait descendre ici?
Il n'y eut aucune réponse à cette question...
Mais celle-ci fut immédiatement suivie par un cri, — un cri unique, — un cri d'agonie...
Jacques sentit ses cheveux se dresser sur son front...
Ses deux poings heurtèrent, comme pour l'enfoncer, la muraille de bois qui le séparait du meurtre...
Car il n'y avait pas à douter : on égorgeait quelqu'un près de lui...
Et le brave garçon eûtvoulu voler au secours de la victime...
Mais le cri s'était éteint aussitôt que jeté...
Tout était, maintenant, silence dans le caveau...
Le Lorrain essaya la sueur glacée qui lui coulait des lempes...
Dix minutes environ s'écoulèrent. Puis, de nouveaux pas s'approchèrent. Le cellier s'emplit de lumière...
Callot regarda avidement...
Il y avait là trois hommes debout devant Gorbas : Giseph, qui portait une torche; le ventripotent Gargajal, qui soufflait comme une baleine, et le fils de Pharam, dont une joie sinistre éclairait le masque d'un bronze rougeâtre.
Ce dernier questionna :
— Où est-il?
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— Ici, répondit le père de Snaïm.
Il montrait du doigt, sur les dalles, le sac qu'il avait apporté, — le sac dûment ficelé, — sous la toile duquel se dessinaient les lignes rigides et anguleuses d'un cadavre.
La voix de Yanoz sifQa, furieuse :
— Bemonio ! pourquoi ne m'as-tu pas attendu, canaglia ? Pourquoi n'as-tu pas attendu les autres?
Gorbas repartit tranquillement :
— Pourquoi t'aurais-je attendu? Le maître m'a ordonné de frapper. Il ne m'a pas ordonné de t'attendre.
Il ajouta en haussant les épaules :
— D'ailleurs, pourquoi aurais-je partagé la récompense avec les autres, puisque j'étais capable de faire la besogne tout seul ?
Le fils de Pharam mesura le sac de l'œil :
— Qu'il est petit! murmura-t-il.
— Oui, répliqua Gorbas, tu le trouves petit, parce que tu n'en as plus peur; tu le trouvais plus grand quand tu tremblais devant lui.
Yanoz poussa le sac du pied, et, apostrophant le cadavre qui refrodissait sous la toile :
— Il est constant, Lorrain, mon redouté rival, que, si tu ne m'avais pas épargné, là-bas, en Italie, alors que tu me tenais au bout de ton couteau, le jour de la lessive ronge, je n'aurais pas la douleur suprême de conduire ton enterrement. Du reste, comme je déteste le péché d'ingratitude, je l'ai payé en bloc aujourd'hui toutes mes dettes du passé. C'est moi qui ai conseillé au baron de ne pas te faire languir.
Ensuite, s'adressant à l'époux de Djabel :
— Ouvre cette enveloppe, bon Gorbas... Que je contemple encore une fois les traits de ce doux ami démon cœur.., Carajo! je veux voir sa dernière grimace.
En ce moment, la voix d'un domestique tomba du haut de l'escalier :
— On attend à l'instant M. le majordome.
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Le fils de Pharam se toacha le front :
— Ahl oui... M. le majordome, c'est moL.. Ne suis-je pas toujours tenté de l'oublier?
Puis, frappant le sol du talon :
— Au diable!... La peste étouffe ces chrétiens I... Pas moyen de manger sa vengeance tranquille.
Il ajouta entre ses dents :
— Heureusement, Diamante me reste!
Il gagna la porte lentement, — à reculons, — avec regret...
Et, du seuil, avant de remonter :
— Vous autres, vous savez ce qui vous reste à faire... Une pierre pour alourdir le sac... Et à l'eau comme un chien crevé!...
Il disparut dans l'escalier.
Giseph passa la torche à Gargajal :
— Respectable cruche, charge-toi d'éclairer la cérémonie... Moi, je me dispense de la corvée... N'en ayant pas eu le bénéfice, il est juste que je n'en aie pas la peine.
11 suivit le fils de Pharam.
Gorbas enleva le sac et le plaça sur son épaule :
— AllonS; camarade, tlt-il.
Ensuite, haussant le ton à l'intention de Gallot :
— Je reviendrai tout à l'heure nettoyer et fermer cette ^ave.
Moins de cinq minutes plus tard, en effet, il grattait aux parois du foudre :
— Messire Jacques, il faut sortir.
Le Lorrain ne se le fit pas répéter.
— Venez, reprit le bohémien.
Ils gravirent l'escalier à la suite l'un de l'autre. Au haut de cet escalier, il y avait une fenêtre au bas de laquelle grondait la Seine.
Gorbas s'informa :
- Savez- vous nager?
— Gomme un poisson.
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— Eh bien, ne perdez pas un moment. Fuyez par eau... Le jour va poindre...
Le Lorrain enjamba Tappui de la fenêtre.
Puis, sur le point de s'élancer dans le fleuve :
— Une seule question? dit-il.
— Faites.
Jacques n'osa pas interroger:
— Qui avez-vous tué à ma place?
Il demanda :
— Qui était tout à l'heure dans le sac?
L'autre répondit :
— Ma femme.
L'artistô étouffa un cri :
— Votre femme?
Le gitano repartit gravement :
— Egyptus et Ptolaiim, nos pères, nous ont fait une loi de la reconnaissance. Vous aviez sauvé mon fils Snaïra, et ma femme Djabel vous avait vendu. Je vous sauve, et j'ai puni ma femme. Je vous le répète, c'est la loi.
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