‹ Le Duc RougeChapitre 13 sur 39 · RICHELIEU · texte numérisé non relu

RICHELIEU

Richelieu avait l'habitude de se lever à l'aube crevant. Mais l'on se fût trompé étrangement si l'on eût cru que c'était pour s'occaper plus tôt des affaires du royaume.

— A quoi pensez-vous que je prenne le plus de plaisir ? demanda-t-il brusquement, un jour, à son confident Desmarets.

— Selon toute probabilité, répondit celui-ci, c'est à faire le bonheur de la France.

— Vous vous trompez, répliqua le ministre : c'est à faire des vers.

Donc, ce matin-là, à Rueil, le cardinal travaillait à sa tragédie de Mirame.

Et, satisfait de son œuvre, il allait et venait, dans le cabinet où nous vous l'avons présenté, tenant à la main son manuscrit, dont il se récitait à lui-même des passages qu'il assaisonnait entre temps de compliments à sa propre adresse :

•— Oui, l'entendait-on murmurer, quand cette pièce sera représentée, j'obtiendrai un double triomphe... Triomphe

de poésie et triomphe de vengeance... Car comment ne pas reconnaître Anne d'Autriche, ses menées, ses amours coupables, lorsqu'un de mes personnages s'écriera, par exemple:

Celle qui vous paraît un céleste flambeau, Est un flambeau funeste à toute ma famille Et peut-être à l'Etat

Et, plus tard, quand le Roi dira en dévoilant ses peines secrètes :

Acaste, il est trop vrai, par différents efforts On sape mon pouvoir et dedans et dehors, On corrompt mes sujets, on conspire ma perte, Tantôt couvertement, tantôt à force ouverte.

Ces vers ne retracent-ils pas ce qui se passe en ce moment... Cette réunion d'hier à l'île de la Loge, dont j'aurai sans nul doute des nouvelles ce matin... Ces machinations de Monsieur, de la Ghevreuse et des Vendôme...

Et cet aveu de mon héroïne, dans un moment d'abandon, n'est-ce pas la reine confessant ses.relations avec Buckingham :

Je me sens criminelle, aimant un étranger, Qui met par mon amour ma patrie en danger.

Ces allusions seront couvertes de bravos... Oui, l'on applaudira... Je veux qu'on applaudisse... Au besoin, je saurai, pour ce faire, ressusciter ces mercenaires de l'enthousiasme que Néron inventa pour acclamer ses œuvres...

Et ce pédagogue de l'Etoile qui a eu hier l'impertinence de m'objecter que, parmi les vers dont je lui ai donné lecture, il en avait remarqué un qui se trouvait avoir un pied de trop...

Par la morbleu 1 il me plaît ainsi, à moi, et je le ferai

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bien passer, ce vers défectueux, qu'il ait un pied de trop ou qu'il ait un pied de moins ^

pn ce moment, on gratta a la porte.

Le cardinal s'en fut ouvrir avec impatience :

— Qu'y a-t-il, Ghéret?... Que réclame-t-on ?... On ne peut donc pas être une minute en repos?...

— Monseigneur, c'est M. Callot...

Rictielieu eut un mouvement de surprise :

— Quel Callot?... Serait-ce, par hasard, ce graveur que Sa Majesté a mandé de Lorraine ?... Sur ma foi, le drôle ne manquerait point d'effronterie, de venir ainsi me déranger à une heure aussi matinale...

— Il désire, dii^l, entretenir Votre Eminence d'affaires qui ne souffrent aucun retard.

Le ministre haussa les épaules :

— Bon ! la belle malice î Quelque requête à me présenter !... Ces artistes ont toujours quelque chose à quémander. Plus tard, Chéret, plus tard!

— Votre Grandeur entend donc que je le congédie ?

— Oui, qu'il sollicite une audience... Qu'il expose le but de sa visite... Alors, je verrai, j'aviserai...

Puis, d'un ton et avec un geste qui ne souffraient aucune réplique :

— Ce matin, je n'y suis que pour le chevalier de Caudebec et pour le chevalier Mirassou.

— Bien, monseigneur.

Le secrétaire salua et sortit.

Le cardinal reprit en consultant un papier:

— Voyons, maintenant, le devis do ma future salle de spectacle... Trois cent mille écus... Peste ! c'est un joli denier!... A ce prix-là, c'est bien le moins que j'aie le droit d'y faire jouer mes pièces !

1. Rigoureusemeot historique. Toutefois, malgré la prédiction du grand ministre, comme il n'en est pas ainsi des vers que des lois, le vers ne passa point.

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Puis, se retoiirnrnt avec colère vers Ghéret qui revenait :

— Hein?... Quoi?... Encore un importun?...

— Monseigneur, c'est toujours le même...

— Ce Gallot?...

— Il refuse de s'en aller...

— Oh!...

— Il affirme avoir à communiquer à Votre Eminence des choses qui intéressent la sûreté de l'Etat...

— Stratagème !... Prétexte !... Mensonge !... Qu'on le jette dehors s'il insiste davantage '...

— A l'instant, monseigneur.

Le secrétaire fit quelques pas pour se retirer. Ensuite, du seuil de la porte :

— Pardon, reprit-il, c'est que ce Lorrsfin ajoute que ce qu'il a à vous apprendre concerne, en même temps, la vie de Votre Eminence.

Celle-ci fit un soubresaut :

— Ma vie, à moi? Ah ! diable ! voilà qui change la thèse... Attendez, Ghéret, attendez! Ceci mérite réflexion...

Puis, mettant sa tête dans ses mains :

— Si cet homme disait vrai, pourtant?... Il y a autour de moi tant de pièges invisibles... Il y a tant de gens qui ont juré ma perte...

Puis encore après un silence :

— Je consens à le recevoir... Vous allez l'introduire, Ghéret... Après quoi, vous vous tiendrez dans l'antichambre avec Bournais et les laquais.

Gallot entra.

Richelieu était assis devant sa grande table de travail.

Le manuscrit de Minime avait disparu sous des papiers amoncelés.

Le ministre avait le sourcil froncé, l'œil sévère, la lèvre boudeuse. Ce fut à peine s'il répondit au salut, à la fois plein de respect et d'aisance, de l'artiste. Ensuite, interpellant celui-ci d'une voix brève :

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— C'est vous, dit-il, qui avez demandé à me parler?

— Oui, monseigneur, repartit Jacques sans se montrer désarçonné par la froideur de cet accueil.

Le cardmal l'examinait à la dérobée.

— Le front intelligent, le regard franc, la bouche sincère... Cette tigure ne doit pas tromper... A moins qu'elle ne soii un masque...

Puis, brusquement :

— Qae voulez-vous ?

— Oh ! mon Dieu, rien que de fort simple : je veux vous sauver, voilà tout.

Richelieu se leva à demi:

— Me sauver?... Vous dites que vous voulez me sauver!... Quelle est cette mauvaise plaisanterie?

— Monseigneur, je suis très sérieux... Le ciel me garde de plaisanter sur des sujets de cette importance... Non plus qu'avec un homme d'Etat de votre mérite...

Mérite [iàrm faible au prélat. Gcnlc lui eût mieux convenu. Sa physionomie devint encore plus dure et plus maussade.

— Soit, repnt-il ironiquement. Vous venez me sauver. De qui ?

— D'une bande de malheureux, qui, dans cette matinée, envahira votre logis pour vous saigner comme un poulet.

Le ministre appuya ses deux mains sur les deux bras de son fauteuil et se pencha en avant pour mieux étudier les traits de celui qui lui tenait ce langage.

Jacques sourit.

— Oh ! répliqua-t-il, ce sont ceux qu'il a la volonté de perdre que le Seigneur frappe de démence... Moi, j'ai toute ma raison... Oui, toute : aussi vrai que je viens de tuer un homme...

Cette fois, Richelieu se leva tout à fait.

— Vous venez de tuer un homme?...

— Le moins digne de pitié de vos futurs assassins : un certain baron de Fenestrange...

— Celui chez qui s'est tenue^ celte nuit, la réunion... •

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— Dans laquelle vous avez été condamné, oui, monseigneur : j'étais aa nombre de ceux qui ont voté votre mort.

— Vous!...

— Dame ! puisque j'étais censé y représenter M. de Vendôme, lequel n'est guère de vos cousins, je suppose...

— Est-il possible !..,

— Tenez, voici le masque de velours à liséré blanc que j'avais sur le visage... Voici le nœud de ruban écarlate que je portais sur l'épaule... Voici le mot de passe: Paris-Nancy qui m'a ouvert les portes de cet antre de conspirateurs... Voici le message de Bassompierre au duc César qui m'a accrédité près d'eux...

Le cardinal saisit le poignet de l'artiste, comme s'il avait peur que celai-ci ne se dérobât aux éclaircissements qu'exigeait impérieusement un tel langage :

— Monsieur, vous allez vous expliquer, n'est-ce pas? Jacques ne parut intimidé ni du regard, ni du geste qui

soulignaient cet ordre donné d'une voix sourde et irritée :

— Hé 1 Votre Grandeur, répliqua-t-il, je ne suis ici que pour cela... Mais un moment encore, de grâce!... Veuillez, auparavant, appeler votre valet de chambre.

— Mon valet de chambre?...

— Tout de suite... Je vous en prie... C'est urgent... Richelieu frappa deux coups sur un timbre.

Nous savons que Bournais n'était pas loin.

Quand il se présenta :

— Mon ami, lui dit le Lorrain, votre maître doit s'habiller en cavalier à l'occasion... Apportez-lui donc sur-lechamp un habit de cheval complet, — avec le manteau et répée, —-et aidez-le à s'en revêtir... En même temps, vous avertirez aux écuries que l'on nous tienne prêts les deux meilleurs coureurs...

Il poussa dehors le domestique ahuri :

— Allez î... Allez vite I... Ça chauffe !... Ensuite, se retournant vers le ministre :

— A présent, monseigneur, me voilà à vos ordres...

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Et il déroula rapidement devant son auditeur attentif les différentes scènes qui ont passé déjà sous les yeux de nos lecteurs : son aventure et ce qu'il avait entendu à Tauberge du Tourne-Bride; le guet-apens dont il avait failli être victime dans le domaine de l'île de la Loge; comment il était retourné chez M. de Fenestrange en se substituant a Ange- Bénigne Caudebcc et à Trophime Mirassou dans la mission dont ceux-ci étaient chargés; les résolutions extrêmes qui avaient été adoptées par les conjurés réunis; enfin, l'espèce de jugement de Dieu dans lequel M. de Sierk avait trouvé la mort...

Un récit, qui, dans sa brièveté, eut toute la saillie de trait, tout le fmi de détail, toute la vie en belle humeur dont débordent, dans leurs dimensions restreintes, les inimitables compositions de ce burin original et de cet esprit observateur.

Richelieu l'écouta sans qu'aucun muscle tressaillît sur sa face, dont les lignes semblaient figées dans une impassibilité hautaine, et sans qu'il y apparût aucun des sentiments que devaient éveiller en lui ces menaçantes révélations.

Pais, quand, en manière de conclusion, le narrateur eut prononcé ces mots :

— Bref, monseigneur, ils vont venir.

— Eh bien, qu'ils viennent, répondît-il froidement.

Et il s'en fut, avec une majesté tranquille, reprendre» place dans son fauteuil.

— Que faites- vous? s'exclama Jacques.

— Vous le voyez : j'attends mes assassins.

-Oh!

— Qu'ils viennent ! poursuivit le prélat : nous verrons s'ils osent frapper un prince de l'Eglise, le représentant de Dieu et du roi sur cette terre, le gardien de l'honneur national et le dépositaire des destinées de la France...

Qu'ils viennent ! Nous verrons encore qui d'eux ou de moi tremblera davantage, au moment de porter ou de recevoir leurs coups...

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Qu'ils viennent ! Qu'ils viennent ! Contre leurs poignards je ne me cuirasserai que de mon mépris de la mort, et je n'opposerai à leurs armes que le calme de ma conscience, la grandeur de mon but, l'éloquence de mon silence et les foudres de mon regard...

Oh î moyens de défense illusoires, je le sais, contre le déchaînement des passions mesquines, contre la révolte de l'incapacité et de l'orgueil, contre la coalition des intérêts et des rancunes...

Ces gens seront sans pitié comme ils sont sans scrupules...

Ils me tueront?... C'est une besogne qu'ils m'épargneront à moi-même... Je gagnerai le repos à leur crime...

Ce repos auquel j'aspire depuis que je pousse d'ahan à la roue de ce char de T £tat qui écrase parfois, en reculant, ceux qui s'épuisent à le faire sortir de l'ornière...

Si vous saviez comme je suis las de ce labeur formidable qui ne fait que commencer : l'abaissement de la maison d'Autriche rêvé par le grand Henri et le nivellement des têtes seigneuriales entrepris par Louis XI I...

Si vous saviez que de fois j'ai souhaité la disgrâce comme une faveur du ciel ! Que de fois j'ai ambitionné la tombe comme le seul lit oii je puisse dormir tout mon soûl! Ah le proverbe arabe, le proverbe arabe ; Mieux vaut être assis que debout, couché qu'assis, mort que couché !

Regardez-moi, monsieur Callot...

Regardez ma taille qui se courbe, mes cheveux blanchis par la fièvre du travail, mes yeux creux, mon front raviné dérides...

Je n'ai pas encore quarante ans et j'ai [l'apparence d'un vieillard...

L'ardeur de mon métier me ronge et m'exténue...

Je n'aurais pas rendu mon poste. On me l'arrache avec la vie. Merci à mes libérateurs. Encore une fois, qu'ils viennent. Je ne ferai pas un ^ pas pour leur échapper, et non seulement je les attends, mais encore je les désire, je les

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appelle et je les bénis. Je n'étais qu'an homme : ils vont faire de moi un martyr.

Celte lassitude, cette résignation, cotte faiblesse et ce détachement étaient-ils bien réels?

Il est permis d'en douter, si l'on songe que le pape Paul V, fort renommé pour sa pénétration, avait dit, en 1607, à l'ambassadeur de France Malamcourt, ea lai montrant le jeune Armand Daplessis, qui était venu se faire sacrer évêque à Rome :

— Voila un adolescent qaisera un grand foarbe! {Questo giovine sara un yran fiirho !)

Toujours est-il qu'en parlant de la sorte le cardinal affectait, s'il ne ressentait effectivement, une sérénité souveraine, et qu'une âme inaccessible à la pear apparaissait sar son visage superbement mélancolique.

L'artiste s'inclma devant lui :

— Monseigneur, dit-il, je vous admire.

Pais, avec sa rondeur habituelle :

— Je vous admire, — mais je ne vous approuve pas...

— Hem?...

— Oai, ce que vous voulez faire est sublime, — et stupide...

— Monsieur !...

— Oh ! stupide, je ne m'en dédis pas... Je ne suis pas un courtisan, moi... Ma sincérité est l'excase et la sauvegarde de ma hardiesse...

Je voub ai laissé toat à l'heure défiler votre chapelet...

A monteur d'égrener le mien...

Vous n'avez pas le droit d'agir comme vous en avez l'intention...

Vos jours ne vous appartiennent pas. Ils appartiennent à ce monarque dont votre bras puissant soutient la démarche incertaine. Ils appartiennent à ce pays qui attend de votre politique sa prospérité et sa gloire...

Il n'y a qu'un mauvais ouvrier pour se reposer avant que

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\n LE DUC ROUGE

sa tâche soit entièrement terminée. Achevez la vôtre. Mourir, parfois, c'est déserter...

Et c'est au nom de ce monarque, c'est au nom de ce pays qui ne sont pas les miens; c'est au nom de la grandeur de ce but, invoquée par vous comme une règle de conduite, que moi, un étranger, dont vos vues mystérieuses menacent peutêtre la patrie, je vous défends d'aventurer à la merci d'une poignée de fous un sang si précieux pour la France...

D'ailleurs, je ne le permettrai pas...

— Comment?...

— Je SUIS venu pour vous sauver, — et je vous sauverai de par tous les diables 1...

— Malgré moi?...

Le Lorram appuya :

— Maigrie vous... Oh! vous ne me connaissez pas!... Je suis un gars de poil joyeux; mais quand j'ai une idée chevillée entre les deux sourcils...

Tenez, je déclarais, cette nuit, à ce chenapan de baron que s'il se rebellait contre ma volonté, j'allais le happer avec les cinq doigts que voici et le traîner devant ses juges...

Que Votre Eminence y prenne garde : si elle refuse de me suivre...

— Eh bien?...

— Eh bien, je l'enlève : voilà!

— De force?...

— Avec cela, que ce sera bien difficile de vous planter sur un bon cheval et de vous y maintenir jusqu'à Saint-Germain!... Tâtez-moi donc ces muscles-là!... Quand vous, vous n'avez que le souffle... A ce que vous prétendez, du moins... Vous crierez bien un peu : tant pis!... L'histoire m'absoudra de cette violence.

Pai, regardant son interlocuteur entre les deux yeux :

— Je suis certain, du reste, ajouta notre artiste, que vous m'en remercierez plus tard.

La flèche, qui jaillit de la prunelle du cardinal sembla

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vouloir pénétrer jusqu'au cœur de la pensée du brave garçon.

Gelai-ci, sous cette inquisition muette, conserva son air à la fois bon enfant et fin.

En ce moment, le valet de chambre rentra, apportant ce qui lui avait été demandé.

— Bournais, fit le Lorrain, habillez votre maître. A son corps défendant, s'il le faut. Au besoin, je vous prêterai main forte.

Le serviteur, tout indécis et tout pantois, interrogea Richelieu de rœil.

Le ministre eut un gros soupir et un grand geste de soumission affectée.

— Obéissez, Bournais, dit-il. Aussi bien, il parait que je ne suis plus rien ici. C'est M. Gallot qui commande.

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