PROLOGUE
LA iNUIT DU 16 MARS i796
Le décadi, 28 ventôse an V de la République française, — une et indivisible, comme on disait alors, — autrement, selon le calendrier grégorien, le dimanche 16 mars 1796, trois métayers de Villecerf se rendaient à Moret, pour fêter le jour du repos établi par la Convention. C'étaient les cituyens Pierrin, Robert et Fournier. Villecerf et Moret, dans Seine-et-Marne, appartiennent à l'arrondissement de Fontainebleau.
Il était environ cinq heures du matin. Une brume laiteuse écrasait la campagne d'une sorte de rideau de ouate si dense et si opaque, que les trois compagnons, serrés l'un contre l'autre dans la carriole de Pierrin, apercevaient à
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peine la tête du cheval dont le trot allongé martelait la terre sèche.
Tout à coup l'animal s'arrêta brusquement.
— Hue donc, Ci-devant ! cria Pierrin.
Pierrin, qui avait servi sous Hoche et Pichegru, — sur le Rhin^ — avait appelé son cheval Ci-devant, en souvenir de ses anciens adversaires de Tarmée de Condé.
Ci-devant demeura immobile. Son maître répéta l'injonctioQ, en l'appuyant d'un vigoureux coup de fouet. Le cheval ne bougea pas davantage.
— Oh ! oh I murmura le métayer, la bête flaire quelque chose qui n'est pas naturel sur la route ou dans le vent.
— Bah ! fit Fournier, une pierre, un trou, peut-être un arbre ou bien un poteau renversé par la tempête.
Pierrin se pencha en avant.
— Camarades, dit-il,. Ci-devant n'est pas un poltron. Or, Ci-devant tremble ; il a les oreilles toutes droites; tenez, le voilà qui hennit à présent. Pour sûr, nous allons nous butter dans un malheur.
— Tl faudrait voir, reprirent les deux autres.
Robert sauta à bas de la carriole. Presque aussitôt on l'entendit crier :
— Eh I les amis, il y a un homme!
Fournier et Pierrin descendirent à leur tour.
— C'est, ma foi, vrai, dit le premier. Il est là, étendu sous les pieds du cheval. Un homme soûl...
— Un homme mort ! dit le second.
— Oh ! tirent ses compagnons avec terreur.
— Regardez-moi ce sang et cette grunace !... Meshuy ! le pauvre diable est bien ad patres, allez!... Et il y a longtemps encore! Il est tout bleu, tout raide et tout glacé!...
— Oui, opina Fournier, c'est un particulier qui aura trop levé le coude hier, au marché de Moret. Le froid l'aura pincé en route, et il se sera cassé quelque chose contre un caillou en tombant.
— Un fichu accident 1 appuya Robert.
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Pierrin secoua la tête :
— Ça n'est pas un accident; c'est un assassinat.
— Un assassinat !
— Le sang vient de la poitrine. Voyez- vous, là, à gauche, cette boutonnière? C'est un coup de couteau, mes compères, un maître coup qui a dû aller droit au cœur. En fait de saignées, je m'y connais. J'en ai pratiqué plus d'une aux kayserlicks.
Les trois métayers se considérèrent un instant en silence Puis Robert et Fournier demandèrent :
— Qu'est-ce que nous allons faire ?
— Eh ! parbleu! répondit Piernn, c'est bien simple : nous allons charger le corps sur la carriole à notre place et nous le voiturerons jusqu'à Moret, où nous le remettrons aux gendarmes. Nous ferons ensuite notre déposition, et la justice s'arrangera comme elle voudra.
Ainsi fut fait. Le cadavre — hissé — fut attaché avec des cordes sur le banc qu'occupaient les trois compagnons, et, aucun d'eux n'ayant osé monter auprès de lui, Pierrin prit Ci-devant en bride, tandis que les deux autres marchaient à ses côtés.
L'aube s'était levée, refoulant le brouillard. Les fermes — échelonnées le long de la route — s'éveillaient et s'ouvraient. Sur le passage de la voiture et de son lugubre fardeau, ce n'étaient qu'exclamations de surprise, de pitié et d'effroi. Plus de cinquante personnes lui firent escorte. Fi y en eut qui coururent devant porter la nouvelle à la ville.
Le faubourg de Moret était pavé et muré de visages curieux et de voix glapissantes. Toute la population s'était ruée à la rencontre du véhicule. Celui-ci s'avançait lentement dans la fuule qui s'écroulait derrière lui et le suivait en bourdonnant. La banquette étant trop étroite pour y coucher le corps tout de son long, en travers, les métayers avaient été obligés de le lier debout au dossier ; et c'était un spectacle étrange, en vérité, que celui de ce mort, pétrifié par la gelée, et se tenant sur ses pieds, solide et immobile, la
ir.8 LES MASQUES DE SUIE
tête toute blanche de givre, la poitrine toute rouge de sang !
Sur le pont qui précède la poterne à donjon, à créneaux, à barbacane et à mâchicoulis par laquelle Moret se recommande à l'attention du voyageur, il devint — à cause de Taffluence — impossible d'aller plus loin. La voiture s'arrêta, — et le cadavre fut descendu.
C'était le corps d'un homme d'une cinquantaine d'années, — de haute taille, d'apparence robuste et d'une figure énergique, vêtu, à la façon des citadins du temps, d'une carmagnole de gros drap brun assez usé, d'un gilet de même étoffe et d'une culotte de velours vert côtelé, sur laquelle se bouclaient des guêtres de cuir encroûtées de boue. Il n'avait ni cravate ni chapeau. Son gilet déboutonné laissait voir sa chemise de toile fine, toute plastronnée et toute rigide de sang. Le froid de la nuit lui avait, en le momifiant pour ainsi dire, conservé l'attitude et Texpression qu'il avait au moment où son assassin s'était précipité sur lui pour le frapper: sa tête violemment rejetée en arrière, ses paupières dilatées, le bouleversement de ses traits, tout indiquait l'épouvante suprême du malheureux qui voit la mort s'abattre sur son front, — impitoyable et foudroyante !...
On le posa, toujours debout, contre le parapet. Le givre, qui avait accroché à ses sourcils une peluche étincelante, se mit à fondre sous un rayon de soleil. On eût dit qu'un ruisseau de larmes descendait de ses yeux fixes sur ses joues pâles et glacées.
Une clameur s'éleva dans la foule:
— C'est Pierre Lombard, le colporteur ! Pierre Lombard, le marchand de biens ! Pierre Lombard, V honnête homme!...
Pierre Lombard était, en effet, bien connu à Moret et dans les environs. Depuis plus de dix ans, on le voyait sillonner le canton en toute saison, par tous les temps, sous le soleil et sous la neige, à travers vent et pluie, dans la poussière de juillet et dans le brouillard de novembre.
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Il avait commencé parfaire du petit commerce, de bourg en bourg, de village en village, de hameau en hameau, de métairie en métairie. Aux ménagères, il vendait des aiguilles, du fil, des ciseaux, toute sorte de menue mercerie; aux fillettes, des rubans, des miroirs, des chaînes en jaseron et des mouchoirs de Chollet aux couleurs éclatantes ; aux hommes, de la poudre de chasse, du plomb, des rasoirs, des boucles de souliers, des pipes, des tabatières et des eustaches. Plus tard, ses aiïaires ayant prospéré, il avait débité des draps, des toiles, de la bijouterie de toilette et de l'argenterie de table. Plus tard encore, il s'était mis à avancer des sommes modiques a des cultivateurs obérés, moyennant un intérêt raisonnable. Enfin, la Révolution arrivée, il ava't fait sur une vaste échelle le courtage des grains et des propriétés, le prêt sur hypothèque et l'achat des biens nationaux. Tout cela, sans rien changer à ses façons de porte-balle et à son extérieur de camelot 1
Le surnom sous lequel il était devenu populaire témoignait de la loyauté qu'il apportait dans ses opérations.
Pierre Lombard avait passé à Moret toute la journée de la veille. C'était marché. Selon son habitude, le marchand de biens avait tenu son audience à l'auberge de VEcu, réglant ses comptes avec les uns, écoutant les propositions des autres, trafiquant sur les terres et les récoltes, accueillant les emprunteurs, gourmandant les débiteurs. 11 était parti, sur le soir, avec un compagnon.
Ce compagnon, la foule le désigna d'une façon terrible aux investigations de la justice. En effet, à cette clameur :
— C'est Pierre Lombard, l'honnête homme 1 répondit un cri général :
— C'est François Breton, le joli meunier de Nemours, qui a fait le coup !
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