‹ Le Duc RougeChapitre 18 sur 39 · LE RAPPORT · texte numérisé non relu

LE RAPPORT

Quelques instants plus tard, le brigadier Beaupoil montait à cheval au milieu des groupes plems de rumeurs qui stationnaient devant la mairie et s'élançait à fond de train dans la direction de Nemours. A peu près au même moment, le juge de paix couimençait à dicter à son greffier son rapport au directeur du jury de Melun.

Faisons remarquer qu'à cette époque, relativement à la poursuite des crimes et à la mise en accusation de ceux qui en étaient soupçonnés, le directeur du jury était en quelque sorte à la fois agent de police judiciaire, procureur général, juge d'instruction et cour d'appel. Seulement, sa procédure et son acte d'accusation étaient soumis au visa d'un commissaire du pouvoir exécutif et à l'appréciation de huit citoyens auxquels il exposait les faits de son instruction, qui entendaient les témoins, les accusés, et qui prononçaient un premier verdict dit d'accusation. Les jurés d'accusation n'étaient pas les mômes que ceux qui, près le tribunal criminel, étaient chargés de décider de la culpabilité des accusés. Ceux-là se nommaient jurés de jugement. Le code

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Napoléon supprima cet ordre de choses, qui, avec de légères différences, existe encore en Angleterre.

Après avoir raconté au magistrat comment le cadavre de Piei're Lombard avait été ramené à Moret par Pierrm, Robert et Fournier, le juge de paix ajoutait, en résumant le sentiment universel :

« L'opinion n'a jamais cessé de désigner le défunt comme un bon citoyen et un excellent patriote. Il était sobre et laborieux, infatigable et irréprochable. Peut-être affectait-il des façons un peu rudes ; mais, sous cette apparente brusquerie se cachait un esprit d'humanité dont la contrée a plus d'une fois éprouvé les effets. »

Après avoir rendu hommage au caractère du marchand de biens, le juge de paix poursuivait :

«Jeregrette, citoyen directeur, de ne point avoir une appréciation aussi favorable à émettre sur le compte du nommé François Breton, Fauteur présumé de ce détestable forfait.

» Les antécédents, la conduite, les passions de ce jeune homme l'indiquent à l'examen de l'autorité non moins que l'ensemble de preuves écrasantes et de témoignages accablants que je vais avoir l'honneur de placer sous les yeux du jury d'accusation:

» François Breton a vingt-cinq ans; il est connu sous le sobriquet du Joli Meunier, à cause de sa figure agréable, de ses manières, de son langage de citadin et de la recherche de sa mise. Ses parents, propriétaires du moulin à huile dont il a hérité dans la banlieue de Nemours, n'auraient rien tant voulu que le voir entrer dans les ordres et lui ont fait donner une excellente éducation. Il a été élevé au collège des ci-devant jésuites de Sens, d'où il s'est fait chasser, vers 1790, pour avoir essayé d'y mettre le feu par vengeance d'une punition de deux jours de cellule, que son arrogance lui avait fait infliger.

^ De retour à Nemours, il est devenu promptement le scandale du pays et la honte de sa famille par ses mœurs dissolues et ses actes d'improbité.

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LES MASQUES DE SUIE i61

» Ses parents ayant succombé aux chagrins dont il abreuvait leur vieillesse, le meunier a mis la bride sur le cou à ses goûts de paresse, de plaisir, de toilette et de dissipation. Tout son patrimoine y a passé. Il en a aliéné les dernières épaves pour séduire la fille d'un de ses voisins, — la couturière Jeanne Liégeart, — qui n'a pas hésité à abandonner le domicile paternel pour le suivre dans son moulin.

» Au su de tout le monde, François-Breton était le débiteur de Pierre Lombard. Il lui avait souscrit, pour une somme assez forte, des billets qu'il ne payait point, et dont le marchand de biens poursuivait le recouvrement avec une certaine insistance.

» Hier, en arrivant au marché, le meunier s'informa près de plusieurs personnes si son créancier était à l'Ecu. Sur leur réponse affirmative, il entra dans l'auberge et s'assit à la table de Pierre Lombard. Tous deux se mirent à causer avec animation, à voix basse d'abord, puis sur un ton plus élevé, de sorte que leur discussion fut entendue de toute la salle. Pierre Lombard disait :

« — raccorder du temps, mon garçon, serait te rendre » un mauvais service. Tu ne seras pas plus en mesure dans » un mois qu'à présent, et nous aurons perdu tous deux » quatre semaines à baguenauder.

» — Ah çà ! vous êtes donc impitoyable ?

» — Oui, certes, pour les gens de mauvaise volonté et )) de mauvaise vie. Quand on a de l'argent pour courir les » cabarets, les tripots et les filles, on n'en doit pas manquer » pour désintéresser un honnête homme qui a eu confiance. » Prouve-moi ton bon vouloir. Prive-toi, sèvre-toi, donne- » moi un acompte. Autrement j'envoie, dès demain, les ^ huissiers à ton moulin.

» — Vous voulez me ruiner ?

» — Hé ! il y a belle lurette que tu t'es ruiné toi-même » avec tes fredaines et tes vices.

^' — Qu'est-ce que je deviendrai quand vous aurez fait » vendre tout ce que je possède?

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» — Tu te feras soldat, parbleu ! La République a besoin » d'hommes. Ou bien tu travailleras. Tu es jeune, vigou- » reux, intelligent, instruit, que diable 1 Les gens de ton » calibre ne sont pas uniquenient bàtis pour courtiser les y> cartes, les donzelles et les pots. »

» François Breton sortit furieux. Toute la journée il erra de cabaret en cabaret. Le soir, il revint à la charge. Au moment où Pierre Lombard allait se mettre en route, on l'entendit lui demander :

» -— Où allez-vous, compère?

» — A Nemours mon garçon.

» — J'y retourne aussi. Si vous voulez, nous réglerons j) nos comptes en cheminant. »

» Pierre Lombard frappa sur la poche qui contenait son portefeuille :

» — Tes billets sont là. Ils n'en sortiront que contre écus » ou assignats. Epargne-toi les phrases... Nonobstant, j'ac- » cepte ta compagnie : je ne te crois pas encore assez co- » quin pour cramdre qu'il m'en advienne mal. »

» Ils partirent. Il était environ hait heures du soir. Vingt témoms les virent passer sous la porte, traverser le pont et s'enfoncer dans le faubourg.

» Un berger, dont la cabane se trouvait dans un champ voisin du point de la route sur lequel le cadavre a été découvert, a déclaré qu'à une heure de la nuit, qu'il ne saurait préciser, il avait été réveillé par un cri perçant de détresse. »

Le juge de paix conjecturait, d'après la position du corps et le rapport du médecin, que Pierre avait été poignardé au moment où, pour parer une attaque qui menaçait sa tête, il rejetait celle-ci en arrière et couvrait son front de ses bras, laissant ainsi à découvert son busle, — mouvement prévu par l'assassin, lequel avait pu choisir alors la place où enfoncer sou arme libriMnent.

« La mort a dû être instantannée, ajoutait-il, et le vol a certainement suivi l'assassinat. La victime a été fouillée; la

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ceintare dans laquelle elle portait son argent, et qu'on lui avait vue danslajoarnée, à l'Ecu, a dispara; on a ramassé dans le fossé son chapeau, sa cravate et son portefeuille ; celui-ci était vide. Les valeurs en assignats et les billets de François Breton qu'il devait contenir avaient élé enlevés.

» Nulle trace de lutte sur le terrain. Les pas des deux voyageurs se côtoyaient jusqu'à l'endroit fatal. Au delà, un seul avait continué sa route, en se pressant. Les empreintes de sa marche indiquaient un petit pied et une chaussure légère. Or un témoin a dit :

» — Le joli meunier est si faraud de ses pattes qu'il ne se )> trimballe qu'en escarpins. »

» En conséquence de ces graves présomptions, je me suis empressé, citoyen directeur, d'ordonner Tarrestation de François Breton, lequel sera tenu à votre disposition pour être, a votre diligence, traduit devant les citoyens jurés ».

Comme le juge de paix venait de conclure ainsi , le gendarme Flageolet entra, et, portant la main a son tricorne :

— Pardon, excuse, citoyen magistrat. J'aurais deux mots de conséquence supérieure à te communiquer avec respect.

— Parle, mon brave.

— Voilà la chose : Pour lors, est-ce que tu crois militairement urgent que nous restions là tous les quatre à veiller comme des pleureuses le paroissien qui a tourné l'œil? Ou bien, est-ce que tu as une besogne quelconque à nous donner pour la soirée?

— Un de vous va monter à cheval pour porter mon rapport à Melun; un autre restera pour garder le cadavre.; le reste de la brigade est libre.

— Vive la nation, alors! Picard sera de planton auprès du refroidi, Gaucher te servira d'estafette, et je piquerai sur Nemours, avec Brossard, pour rejoindre le brigadier.

— Rejoindre le brigadier?

— Mon magistrat, je vais l'expliquer : Beaupoil est le

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brave des braves, c'est connu ; nous avons sabré les Prussiens ensemble à Yalmy, à Fleurus, à Jemmapes ; mais le meunier est un lapin qui n'a pas d'engelures aux paupières, malgré son encolure de marquis de Quinze-Onces ; il ne se laissera pas empoigner sans regimber.

— Ce garçon a raison, dit le maire. François Breton est hardi, alerte, robuste, sous des apparences de faiblesse, qu'il exagère hypocritement ; Je le crois décidé à tout. Il se peut que le brigadier ait à batailler avec lui.

— Le citoyen maire parle comme un représentant, s'écria Flageolet. Ah! s'il ne s'agissait que de se colleter d'homme à homme franchement, vaillamment, comme une paire d'amis, quand même votre scélérat serait agile comme un houlan, féroce comme un Croate et terrible comme un pandour, j'offrirais de parier un écu de six livres contre un assignat de cent francs que Beaupoil nous le rapportera avant dîner, ficelé sur l'arçon de sa selle ainsi qu'une carotte de tabac à chiquer. Mais ce muscadin de meunier a dans son sac plus de ruses, de manigances et de trahisons qu'un chouan...

— Beaupoil peut requérir la brigade de Nemours, fit observer le juge.

— Ah! ouiche! et la gloriole! riposta Flageolet. Beaupoil, tombé dans le Loing, se laisserait manger à menues bouchées par les poissons plutôt que de crier au secours.

— Allez donc, dit le magistrat, après avoir réfléchi.

— Merci, citoyen.

Et, se précipitant au dehors, le gendarme héla son camarade :

— Le pied à l'étrier, Brossard! J'ai le tympan qui me carillonne comme si j'avais le bourdon de Notre-Dame en guise de boucle d'oreille. Ça signifie que le brigadier a besoin de nous.

Les gendarmes partirent à franc étrier.

Il ne faut pas oublier que le brigadier Beaupoil avait deux bonnes heures d'avance sur eux.

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Il était nuit close quand les cavaliers arrivèrent en vue de Nemours. Ils se dirigeaient rapidement vers le moulin de François Breton, quand un cri déchirant, terrible, suprême, arriva jiisqa'à eux.

— Tonnerre! s'écria Flageolet, c'est le brigadier qu'on égorge!...

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