‹ Le Duc RougeChapitre 19 sur 39 · LE MOULIN · texte numérisé non relu

LE MOULIN

Nemours est une gentille petite ville de trois à quatre mille habitants, assise au bord du Lomg, sur les côtes de l'Ile-de- France. La route da Bourbonnais la transperce de part en part. C'est entre la rivière et la partie méridionale de cette route, — celle qui court vers Montargis, — qu'était situé le moulin à huile de François Breton.

L'établissement da Joli Meunier se composait d'un grand corps de logis à deux étages, coiffé d'un toit en poivrière à la pointe duquel grinçait une girouette. François Breton faisait ses affaires — d'aucuns ajoutaient ses orgies — au rezde-chaussée. Il avait installé dans les chambres du haut, celles qu'occupaient autrefois ses parents, Jeanne Liégeart, cette fille qui avait déserté le foyer paternel pour devenir servante-maîtresse au moulin — ce qui n'avait pas peu contribué à faire crier le populaire au scandale, à l'effronterie et à la profanation.

Le reste de la portion supérieure de l'habitation était absorbé par des greniers servant de magasins — le plus souvent vides alors.

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La façade qui regardait la route était précédée d'une cour assez spacieuse, qu'encadraient des murailles à pic et que fermait une porte charretière solide, massive et ferrée à soutenir un siège. L'autre côté plongeait, pour ainsi dire, dans le Loing, qui écumait et bouillonnait contre la roue destinée à mettre en mouvement les machines de l'exploitation.

Gomme il eût été trop pénible et trop long pour les voitures qui arrivaient du nord, chargées de matières à moudre, de traverser la ville pour rencontrer un pont, le père Breton avait fait jeter une passerelle sur la rivière, très encaissée, très rapide et très profonde en cet endroit. Cette passerelle donnait accès par une baie-fenêtre dans la salle basse du moulin : c'était le chemin — un peu étroit — par où entraient les sacs et sortaient les tonneaux.

Il faut le dire, sous le règne du vieux meunier, le moulin avait un air actif, propret, honnête, ijui réjouissait l'âme et souriait aux yeux. Mais depuis que le fils y avait introduit ses détestables penchants, les chauves-souris de la misère et de l'abandon semblaient l'avoir touché de leur aile sinistre. La toiture s'effondrait par places: la mousse poussait drue et humide dans la cour: la girouette rouillée résistait et pleurait au vent ; les volets des croisées pendaient comme des oreilles déchirées. 11 y avait longtemps que les voitures n'arrivaient plus du nord ni du midi, et que les garçons meuniers, leur fardeau sur l'épaule, avaient cessé de s'engager, d'un pied ferme et familier, sur la passerelle, dont il ne restait qu'une planche.

La roue seule, qu'on avait oubliée d'arrêter, virait et tournait, tournait, tournait toujours dans le remous, — galvanisant les meules qui n'avaient plus rien à broyer.

Six heures du soir sonnaient à l'église de Nemours. Le jour baissait; le temps avait changé; au froid vif du matin avaient succédé des bourrasques de grêle et de pluie.

Dans la salle basse du moulin, — salle qui servait de cuisine et dans laquelle la baie-fenôtre de la passerelle fai-

sait vis-à-vis à la porte de la cour, — un homme achevait de remplir une valise. Cet homme, de taille moyenne, assez mince, leste d'allures et de mouvements, les cheveux coupés à la Titus et le bas du visage perdu dans une barbe brune, courte et frisée, qui mettait en relief la pâleur de son teint, 1^ blancheur de ses dents et l'éclat de ses yeux, portait une veste de drap gris à larges boutons d'os, un pantalon de même étoffe dit à charivari, et une chemise de flanelle rouge fermée au cou par une agrafe d'argent, représentant une petite guillotine. Ce bijou accusait, chez son possesseur, la prétention de suivre la mode pas à pas. Il y avait alors des muscadins au village comme au palais Egalité, et le Joli Meunier de Nemours était de ceax-là. Parfois, il s'interrompait de son travail pour tendre vers la porte une oreille inquiète. Parfois aussi, il trempait ses lèvres dans un verre d'eau-de-vie.

Autour de lui, sur le carreau, étaient épars du linge, des bardes, des papiers. François Breton prenait çà et là, sans regarder, et entassait ddus sa valise tout ce qui tombait sous sa main. Cette précipitation éperdue semblait épouvanter, non moins que surprendre une femme qui se tenait assise sous le manteau de la cheminée.

— C'est un beau brin de fille, disaient les paysans en parlant de Jeanne Liégart.

Cet éloge robuste, la servante-maîtresse da Joli Meunier ne l'avait pas volé. Elle portait fièrement ses vingt ans écrits en traits de flammes dans son regard énergique et hardi, dans sa chevelure rousse tordue en câble sous ses coiffes à la luronne^ dans le duvet qui ombrageait sa bouche et dans les lignes âpres et un peu viriles de sa physionomie. Sa gorge aurait brisé trois corsets de marquise. Jeanne était la plus forte et la mieux tournée de toutes les républicaines du canton. Aussi, l'année d'avant, la municipalité de Nemours l'avait-elle choisie pour représenter la déesse de l'Agriculture, Cérès aux mamelles fécondes, lors de la fête civique,'^fraternelle et champêtre des moissons.

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Pour le moment, la Liégeart tisonnait en silence. Breton lui avait défendu d'allumer la lampe.

— Je ne veux pas, avait-il dit, que le moulin donne signe de vie ce soir.

Un furieux coup de vent fit crier la maison ; le meunier sursauta.

— N'as-tu pas entendu un bruit de chevaux sur la route ? demanda-t-il avec anxiété.

— C'est la rafale qui cogne aux vitres, répondit Jeanne. François Breton lampa une gorgée d'eau-de-vie.

— Bah! fit-il en cherchant à se rassurer lui-même, la porte de la cour est fermée au pêne, aux verrous et à la barre, et je l'ai barricadée avec un camion rempli de pierres et de futailles pleines de moellons; il faudrait du canon pour l'entamer. Quant aux murs, c'est une autre histoire : à moins pourtant que l'on n'ajoute deux échelles bout à bout...

Il acheva de vider son verre et poursuivit :

— Hé ! Jeannette, on dirait que tu n'es qu'à moitié contente de partir pour Paris cette nuit avec moi I Songe donc! Pans, c'est la fortune; Paris, c'est la bombance; Paris, c'est la liberté. Plus de créanciers qui nous tracassent, plus de famille qui nous gène, plus de voisins, d'espions et d'imbéciles qui nous écrasent de leur curiosité, de leur jalousie et de leur morale. A Pans, vois-tu, mignonne, on fait ce qu'on veut, on s'amuse tant qu'on veut. Si ça me fait plaisir, je t'achèterai des panaches, un casaquin de soie et un chapeau à la Ça ira,

François Breton parlait avec une volubilité fiévreuse. Il s'efforçait, évidemment, de s'étourdir.

~ J'ai peur, murmura Jeanne Liégeart.

— Peur de quoi? De l'avenir? Paris est une ville de ressources; tous métiers y sont bons; il ne s'agit que de savoir saisir ou de pouvoir attendre l'occasion. Or, je saurai saisir, et nous pouvons attendre. J'ai de l'argent : six mille livres en or, en bon or, sonnant et trébuchant, à l'effigie des an-

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ciens tyrans!... Cornes du diable! en ce temps d'assignats, il y aurait presque là de quoi marchander le Louvre!

Et le meunier frappa sur une ceinture de cuir qui lui sanglait les reins.

La jeune fille secoua la tête :

— Ce n'est pas de l'avenir que j'ai peur, dit-elle, c'est du passé et du présent.

— Oh! oh! interrogea Breton d'un ton qui tremblait de colère, est-ce que par hasard tu te repentirais de m'avoir suivi au moulin? Est-ce que tu ne m'aimerais plus? Est-ce que tu voudrais me quitter?

La Liégeart haussa les épaules.

— Tu deviens fou, dit-elle. Est-ce que quelque chose me forçait à te suivre, si j'avais dû te quitter jamais? Est-ce que tout le monde ne m'a pas crié quand j'étais au bord de la faute : « Prenez garde ! Cet homme est sur une pente fatale; il vous entraînera dans sa chute et vous finirez mal tous deux! » Est-ce que je n'ai pas vu la douleur et la honte entrer dans la maison de mon père par la porte que j'ai laissée ouverte en m'enfuyant? Le vieillard m'a maudite; ma mère s'est mise au lit de chagrin...

Jeanne s'arrêta un instant, puis avec des larmes :

— Ma pauvre mère, ça l'achèvera quand elle saura que j'ai abandonné le pays.

Elle s'essuya les yeux d'un geste brusque :

— Eh bien, ce n'est pas à elle que je pense, ce n'est pas sur elle que je pleure, ce n'est pas pour elle que je crains!...

C'était une de ces natures que leur propre parole exalte jusqu'au lyrisme.

— A Nemours, poursuivit-cUe, on me montre du doigt comme une fille perdue. On a raison, sais-tu, François? Les ^ens peuvent bien me mépriser: je me méprise assez moimême. Tu m'as tout pris : l'honneur, la volonté, la conscience; Dieu me pardonne, je crois que je t'aime assez pour devenir ta complice si tu avais commis un crime!

Le meunier l'écoutait avec une sorte de joie orgueilleuse

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qui avait momentanément remplacé sar sa i^liv^iunomie l'inquiétude qu'on pouvait y lire depuis le connnencenient de la soirée. Au dernier mot de Jeanne, il tressaillit violemment.

-— Câlme-toi, ma fille, dit-il. Le temps nous presse. Il faut monter à ta chambre et faire ton paquet.

— Pas avant de savoir, prononça-t-elle lentement.

— Qu'est-ce que tu veux savoir ? demanda Breton en retombant dans ses terreurs.

Jeanne se leva... Elle marcha vers la table sur laquelle le meunier était en train de boucler la valise... Elle s'assit en face de lui, et, le regardant dans les yeux :

— Je veux savoir, d'abord, pourquoi, parti hier sans un liard pour le marché de Moret, tu es revenu ce matin avec cette fortune qui gonfle ta ceinture ; pourquoi il y avait du sang sur tes habits, sur tes mains, sur ton visage, quoique tu n'aies aucune blessure ; pourquoi tu as brûlé là, tout à l'heure, devant moi, les billets pour lesquels Pierre Lombard, le marchand de biens, te menaçait de faire vendre le moulin. Je veux savoir pourquoi tu as employé ta journée à des besognes étranges et mystérieuses; pourquoi les précautions prises, la porte close, les tonneaux d'huile défoncés dans la cave, les bourrées sèches amassées au grenier ; pourquoi l'incendie préparé? — Oui, l'incendie qu'une étincelle allumerait, et qui dévorerait la maison comme une torche de paille ! — Je veux savoir enfin pourquoi tu as peur... Car tu as peur... Tu ne m'écoutes pas, tune m'entends pas, tu es tout aux bruits du dehors... On croirait que tu épies si la vengeance divine ou la justice humaine ne s'avancent pas dans la tourmente.

Le meunier épiait en efïet. A sa tête penchée en avant, à ses paupières écarquillées, à son front humide de sueur, on devinait les efforts auxquels se livrait son oreille pour saisir la nature des différentes rumeurs qui fouettaient le bâtiment : cliquetis de la grêle et de la pluie, soupirs du vent, murmure de la ville lointaine.

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n étendit le bras, prit la bouteille d'eau-de-vie et but un coup à même. Un pea de rouge monta à sa joue. Puis répondant à une idée qai s'agitait dans son cerveau :

— Impossible, murmura-t-il. La passerelle est là et nous fuirons par la passerelle.

Jeanne faisait face à la baie-fenètre.

La jeune fille poussa un cri.

François Breton se retourna brusquement et sa main laissa échapper sa bouteille, qui se brisa avec fracas sur le carreau.

La baie-fenêtre venait de s'ouvrir, et le brigadier Beaupoil était apparu sur le seuil.

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