LE RAVIN DE FALKENSHORST
Quelque chose comme un an après cet événement, deux étrangers, un Français et une Française, arrivaient à Prague, en Bohême ; le chevalier Francis et la comédienne Johanna. Le chevalier avait, à ce qu'il affirmait, serviavec honneur dans l'armée de Condé; pais, dégoûté delà guerre, des princes et d'une cause perdue, il était venu manger, loin du champ de bataille, les restes d'une fortune jadis considérable. La cornélienne et lui s'étaient connus à Goblentz. La Johanna était fort belle. C'étaient des époux assortis, un ménage modèle, un intérieur complet; moins le sacrement du mariage 1
Il y avait à Prague une douzaine d'émigrés paavres qui gagnaient juste de quoi mourir de faim à donner aux gens du pays des leçons de mathématiques, d'escrime, de belleslettres et de maintien. Le chevalier leur ouvrit son cœur. La comédienne leur ouvrit sa bourse. Les gentilshommes présentèrent, en revanche, leurs compatriotes à la jeunesse, à la noblesse de l'endroit.
Or, jeunesse .et noblesse ne s'amusaient point follement.
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LES MASQUES DE SUIE d89
Le chevalier Francis était d'un caractère hardi, enjoué et communicatif. Peut-être ne possédait-il qu'à une dose fort médiocre cette fine fl-^ur d'élégance, d'esprit et de courtoisie dont le parfum délicat, exquis et souverain, était en France le privilège de quiconque avait su se frotter à la cour. Mais quoi! on n'y regardait pas de si près à deux cents lieues de rOEil-de-Bœuf, de Marly et de Trianonî Notre homme mettait, du reste, infiniment de bonne grâce et de franchise à avouer qu'il n'était guère qu'un hobereau. Quant à sa belle humeur sans falbalas, elle devait certainement marcher bras dessus bras dessous avec la gaieté cavalière, bruyante et un peu triviale des magnats et des madgyars. On l'adopta. Bientôt, il n'y eut pas sans lui de parties de chasse, de cheval, de beuverie et de brelan!...
Par réciprocité, la Johanna recevait. Dans son salon on jouait un jeu d'enfer. Mais le chevalier était prudent; jamais ses gains ne dépassaient les bornes d'une veine discrète.
Les Hongrois sont étourdis, amoureux et magnifiques. Le ménage prospéra, entouré d'une considération raisonnable.
Sur ces entrefaites, la petite colonie française s'augmenta d'un nouvel hôte. Celui-ci se nommait le marquis Hector de Valleroy. C'était un jeune homme studieux, doux, savant et poli. Circonstance singulière, quoiqu'il confinât à la trentaine, il n'avait fait que traverser la France, vers l'âge de douze ans, étant né à l'étranger pendant un voyage de sa famille, et n'ayant pas cessé de parcourir le monde jusqu'au moment de la Révolution.
Le marquis ne devait séjourner qu'une semaine à Prague. Les grands yeux de la Johanna l'y retinrent près de deux années. H s'était lié avec le chevalier, — et les habitués des soirées de la comédienne s'étaient accoutumés peu à peu à le considérer comme le second maître de la maison.
Tout a un terme : môme le bonheur à trois! M. de Valleroy, qui connaissait l'Europe entière, ignorait la France et Paris. Un irrésistible désir de fouler le sol de la patrie s'emj
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para de lui tout à coup. Il sollicita du gouvernement de la République sa radiation de la liste des émigrés. Cette faveur lui tut accordée au mois de novembre 1799. Le marquis informa aussitôt ses amis de son prochain départ.
— Je ne saurais, lui dit la comédienne, vous en vouloir de cette décision. La terre natale attire. Quittez-nous donc, mon cher Hector. Peut-être tenterions-nous de vous retenir si nous ne conservions l'espoir de nous retrouver tous trois un jour, là-bas, dans notre Paris adoré, lorsque les passions qui l'agitent se seront enfin apaisées et qu'une amnistie sans conditions aura permis à ceux qui ont tiré l'épée contre les institutions républicaines de reprendre leur place au foyer paternel...
La route, étroite et sinueuse, trébuchait et boitait entre les mamelons échelonnés de ces montagnes, sœurs cadettes de nos Alpes, qui vont grimpant jusqu'aux sommets du Tyrol. Le jour tombait avec rapidité. Le ciel, froid, mais bleu, était parsemé çà et là d'étoiles pâles et mélancoliques. Des flocons de vapeur blanchâtre couraient à la surface du sol et s'accrochaient aux buissons.
Deux cavaliers s'avançaient au pas dans ce paysage tourmenté. Ils avaient enfoncé jusqu'aux oreilles leur feutre de voyage, et leur long manteau de drap vert couvrait la croupe robuste de leurs bidets de poste. L'un d'eux avait bouclé à l'arrière de sa selle une valise d'un ventre respectable. Aucune parole ne sortait de leurs lèvres, que fouetlait une bise âpre et glaciale.
Tout à coup, à un coude du chemin, une colline, plus haute que les autres et toute noire de sapins, planta son cône sombre à la droite des chevaucheurs. Une sorte de château ébréché en couronnait le front et semblait pendre dans l'espace. Une ravine profonde en sillonnait le flanc, et venait, en serpentant à travers les broussailles, mourir sous les pieds des passants.
Le cavalier à la valise arrêta sa monture :
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— Voilà le ravin de Falkenshorst, dit-il.
— Déjà! murmura l'aulrc en luiuaiit le mouvemeal de son compagnon.
Celui-ci poursuivit :
— 11 est temps de nous séparer. La nuit vient, le brouillard se lève, je veux être au relais de Snaim avant huit heures. Je suis transi, il gèle, je vais faire un temps de galop.
— Il gèle! répéta son interlocuteur. Croyez-vous? Moi je brûle.
Il rejeta sur ses épaules la partie du manteau qui lui drapait les bras et le buste. Puis, il souleva son chapeau et passa son mouchoir sur son front humide de sueur.
— Voyons, reprit celui qui avait entamé l'entretien, vous avez voulu m'acompagner et être le dernier à me serrer la main; c'est d'un bon camarade, et je vous en remercie; mais j'ai promis à Johanna de ne pas vous retenir plus loin que le Falkenshorst.
— Soit, dit l'autre; mais avant que je tourne bride, buvons le coup de l'étrier.
— Je ne demanderais pas mieux, mais oii diable trouver un cabaret dans cette steppe?
— Qu'à cela ne tienne, j'ai une cantine sur moi.
Ce disant, le second cavalier sortit de ses fontes une gourde habillée d'osier et un petit gobelet d'argent.
— Voilà du brandwem excellent.
— Du brandwein ?
— Pardieu! ne faites pas la grimace, compagnon. Un rayon de soleil distillé : l'été mis en bouteille par Johanna! Voici le brouillard, dites- vous... Buvez, et vous passerez à travers le brouillard comme les flèches d'or de midi !
Il versa quelques gouttes de liqueur dans le gobelet.
— A vous d'abord. Vous avez froid. Vous allez être réchauffé.
Il tendit le gobelet en détournant la tête. Le voyageur à la valise le prit et l'éleva :
— A notre mère commune ! A la patrie! A la France!
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Le gobelet effleura ses lèvres. Un rideau de vapeur compacte enveloppa le groupe...
Au bout d'un instant, un cheval sans cavalier déchira ces blanches ténèbres et partit en avant à fond de train.
Le lendemain, on eût pu voir, sous les broussailles, dans la ravine, une sorte de renflement que recouvrait une pierre grise. Des corbeaux affamés tournoyaient au-dessus avec des croassements sinistres.
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