LA RECHERCHE DE L'INCONNU
BONAPARTE ET FOUGHE
Enjambons un espace de quatre ans.
Le Directoire avait fait place au Consulat; la République allait faire place à l'Empire. Les nouveaux gouvernants venaient de s'installer aux Tuileries.
Au premier étage du pavillon de l'Horloge, — dans l'ancien cabinet de Louis XVI, — un homaie se tenait debout le long d'une fenêtre, et, le front appuyé contre la vitre, semblait regarder dans le jardin, avec une attention pleine de rêverie. Que regardait-il? Peut-être cet arbre de la Terrasse du Bord de l'Eau contre lequel un jeune officier du régiment de la Fère-Artillerie s'était adossé — quelque chose comme huit années auparavant, — pour assister à toutes les scènes du] drame terrible du iO aoûtl
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194 LES MASaUES DE SUIE
Au brait qae fit un aide de camp en entrant, notre songeur se retourna. C'était un personnage qui confinait à la trentaine, et dont les cheveux noirs, séparés au-dessus des sourcils, tombaient des tempes jusqu'aux épaules, — plats et lustrés comme deux ailes de corbeau. Il avait le teint mordoré des gens cuits et confits par le triple hâle du soleil, de la fatigue et de la pensée, — les lèvres minces, le nez droit, les dents blanches, le menton modelé avec une rare perfection, et ces yeux d'aigle qui sont au simple mortel ce que la lumière, l'éclair et la foudre sont à Dieu. Son uniforme de général en chef des armées de la République, — l'habit bleu aux revers chargés de broderies, la culotte de peau de daim et les bottes à retroussis éperonnées d'argent, — mettait en relief sa nerveuse et élégante maigreur. Une ceinture de soie tricolore faisait deux ou trois fois le tour de sa taille. Sur un fauteuil, à portée de sa main, on voyait un magnifique sabre turc à fourreau de velours cramoisi, à poignée mcrustée de pierreries, — un chapeau pavoisé de plumes, une cravache, une petite lorgnette d'écaillé, une tabatière et des gants.
Cet homme, c'était Bonaparte, — c'était le premier consul, — c'était Octave en train de devenir Auguste.
Il fît à l'aide de camp signe d'attendre un peu. Puis, s'adressant à un secrétaire qui travaillait à un bureau :
— Y êtes-vous, Bourrienne? demanda-t-il.
— Oui, général, j'ai rempli l'en-tête :
« Au citoyen chef de brigade (colonel) du iO« dragons, à Fontainebleau. Palais des Tuileries, ce 4i floréal an VIlï, -- vieux style : l" mars 1800 ».
— Ecrivez alors :
« Citoyen,
)) Aussitôt la présente reçue, vous choisirez parmi vos cavaliers cinquante des plus braves et des mieux montés, et vous les enverrez à Muntereau, où. ils devront se mettre
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à la disposition des autorités locales et judiciaires pour donner la chasse aux brigands qui désolent le pays.
)) Je désire que cette expédition soit menée avec la plus grande énergie.
» En conséquence, vous en contierez le commandement au lieutenant Maurice Desgranges, dont j'ai pu apprécier, en Italie et en Egypte, l'mtelligence, le courage et l'activité. *
— Voilà qui est fait, dit Bourrienne au bout d'un instant.
Bonaparte s'approcha du bureau.
— Donnez, que je signe, et expédiez sur-le-champ. Il se tourna vers l'aide-de-camp :
— Eh bien! Bapp, quelles nouvelles?
— Général, le citoyen Fouché demande à vous présenter ses devoirs.
— Le ministre de la police ! Ah ! ma foi, il arrive à propos pour se faire laver la tête. Introduisez, introduisez, et qu'on vienne m'avertir aussitôt que les troupes seront en ligne, dans la cour, pour la revue.
Rapp sortit, et le premier consul se mit à se promener, d'un pas saccadé, les mains derrière le dos, la tête penchée sur la poitrme, comme si elle eût été lourde à porter, et l'épaule droite soulevée, entre temps, par un mouvement convulsif, comme si un frissonnement aigu l'eût traversée. Un froncement disgracieux de la lèvre inférieure accompagnait ce mouvement. C'était un tic qui indiquait chez Bonaparte de vifs sujets de préocrupation ou d'irritation.
En marchant, le général fredonnait, d'une voix non moins fausse que celle de Louis XV, l'air favori des grenadiers à cheval de la garde consulaire :
La victoire est à nous!...
Fouché, qui entrait, remarqua les soubresauts de l'épaule, les contractions de la lèvre et entendit la chanson.
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— Diable! pensa-t-il, l'affaire sera chaude!
Bonaparte prit l'offensive, sans interrompre sa promenade :
— Je ne suis pas content de vous, citoyen Fouché, dit-il. Que le Directoire ait fait de la police un ministère spécial, c'est que, probableaient, la police rendait, sinon au Directoire, du moins aax Directeurs, des services particuliers dont il ne me convient d'apprécier ni la nature, ni l'étendue. Moi, je trouve que, sous mon administration, elle se néglige, elle s'eudort, elle baisse...
— Me sera-t-il permis, interrogea Fouché, de demander au citoyen général en quoi j'ai pu mériter ce reproche?
Sans répondre à cette question, Bonaparte suivit le courant des idées qui faisaient sourdre sa colère :
— Depuis dix ans, la France est un coupe-gorge. Hier c'étaieat les Chouans, les Chauffeurs, les Compagnons de Jéhu; aujourd'hui, c'est Marche-à-Terre, dans le Maine; c'est Jean l'Ecorcheur, sur la Meuse; c'est la bande des Masques de Suie, entre Fontainebleau, Sens et Orléans. Les crimmelsont changé; les crimes sont demeurés les mêmes; la vie et la fortune des citoyens ne sont pas plus sauvegardées que sous l'ancien régime et sous la Terreur. Apprenez, citoyen ministre, que la tranquillité de la République m'est aussi chère que sa gloire. A quoi me sert d'avoir balayé loin des frontières les armées menaçantes de Tétranger, si un paysan de la Brie ne peut aller vendre en paix son grain sur le marché de Meaux ou de Melun?
Fouché se garda bien de souffler un mot. Quand le premier consul était une fois lancé, il ne fallait point essayer de l'enrayer.
— Passe pour Marche-à-Terre I Passe encore pour Jean l'Ecorcheur! Le brigandage dans le Maine est une queue de la Vendée, et la vallée de la Meuse est une terre trop fraîchement conquise pour que nous ayons eu le temps d'en déraciner les abus. D'ailleurs j'enverrai Brune à Marche-à- Terre, et Bon-Saint-André à l'Ecorcheur... Mais quoi! une
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poignée de bandits me fait la guerre à moi, chez moi, à ma porte, à vingt-cinq lieues de ma capitale, sur la lisière d'une forêt où la ci-devant royauté n'avait maille à partir qu'avec les lièvres et les lapins! Voilà qui est plaisant, en vérité I Vous verrez qu'un de ces jours, quand il me prendra fantaisie d'aller inspecter mon camp de Dijon, le capitaine des Masques de Suie arrêtera au passage le général d'Arcole, de Rivoli, des Pyramides, et lui fera payer rançon !
Bonaparte s'était jeté dans un fauteuil, et, ayant pris un canif sur le bureau de Bourrienne, tailladait avec rage un des bras de ce siège. C'était son habitude dans ces bourrasques de mauvaise humeur. Fouctié voulut ouvrir la bouche. Son prolixe interlocuteur la lui ferma d'un geste impérieux :
— Ne parlez pas, fit-il, car voici quelque chose qui parlerait plus haut que vous.
Il lui montra un papier sur le bureau.
— Ceci, continua-t-il, est une supplique signée des maires et des notables de quarante communes de l'Yonne, de Seine-et-Marne et du Loiret. Ces pauvres gens sont aux abois. Une troupe de malfaiteurs, — les Masques de Suie, — on les appelle ainsi parce qu'ils ont la précaution de se barbouiller le visage pour leurs sanglantes expéditions, — s'est abattue sur le point de jonction de ces trois départements et y renouvelle les exploits des compagnies de Cartouche et de Mandrin. On arrête les diligences, on pille les courriers, on enlève l'argent des particuliers et de l'Etat...
— Général, laissez-moi croire que l'on vous a exagéré les faits...
— Non pas, vraiment. Connaissez-vous le commandant de la force armée de Melun?
— Le capitaine de la gendarmerie? Oui, certes, un serviteur loyal et mfatigable, en qui l'on peut avoir toute confiance.
— Eh bien! il résulte de son rapport que le service des voies publiques est interrompu dans la Brie, dans le bassin
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de l'Yonne, sur les marchés de la Bourgogne et dans une partie du Câlinais. On assassine sur la grande route. Des familles de fermiers ont été torturées et massacrées à Villeneuve-la-Guyard, à Chéroy, à Gourtenay, à Bazoches! Avant-hier on a poignardé un voyageur à Brunoy, entre les doigts de votre police, et hier on a brûlé un moulin à Etampes, à l'ombre des barrières de Pans! Que diable! citoyen Argus, qu'avez-vous fait de vos cent yeux? En employez-vous la moitié à dormir sur les lauriers de l'affaire de brumaire, et vous êtes-vous bouché le reste avec des louis royalistes ou des assignats jacobins?
Bonaparte ne pouvait pardonner à Fouché de l'avoir deviné lors du 18 brumaire.
Le ministre commençait à s'inquiéter. La bourrasque devenait tempête. Heureusement un bruit de tambours retentit au dehors, et Rapp annonça de la porte :
— - Général, les chevaux sont sellés.
Bonaparte était aussi prompt à s'apaiser qu'à s'emporter. Sa physionomie reprit son calme habituel. Il ceignit son sabre, et fixant sur Fouché un regard pénétrant :
-— Monsieur, dit-il d'un ton sévère, combien de jours me demandez- vous pour livrer les Masques de Suie à la justice?... Répondez brièvement, je vous prie, par un mot, par un chiffre... Je n'ai pas envie de faire attendre mes soldats pour écouter un semblant de justification.
~ Citoyen premier consul, je vous demande vingt jours.
— Et je vous en accorde trente... Mais songez-y : si, dans un mois, ces misérables ne sont pas tous jusqu'au dernier sous le glaive de la loi, le ministre de la police s'appellera désormais Merlin, Dubois ou Lapparent.
Dix minutes environ après cet entretien, Fouché faisait irruption dans son cabinet de travail, rue de Jérusalem, et agitait successivement les sept à huit cordons de sonnettes qui pendaient le long de la tapisserie. Une nuée d'employés, supérieurs et subalternes, accourait à ce carillon.
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— Citoyens, leur disait l'ancien oratorien avec l'affectation de beau langage qui ne l'abandonnait jamais, même dans ses colères les plus vertes, j'ai l'honneur de vous prévenir que je vous flanque tous à la porte si je n'ai pas sous la main avant ce soir votre ex-camarade Yaudrillan, dit Poigne-d'Acier.
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