LE VIDAME GOBE-MOUCHE
Sous le Consulat, Paris ne comptait guère plus de cinq cent mille habitants, et la rue Saint-Louis-en-l'Ile ne se distinguait point par une animation exceptionnelle. Elle desservait un quartier somnolent et presque désert ; elle ne venait d'aucun centre, elle ne menait à aucune artère. On eût dit la voie principale d'an chef-lieu de canton situé à cent lieues de la capitale. La Terreur l'avait dépeuplée, -— la noblesse de robe qui y avait ses hôtels, ayant passé à l'étranger ou péri dans les prisons et sur les échafauds.
Vers 1797, c'est-à-dire trois ansavantles différentes scènes auxquelles nous venons de faire assister le lecteur, un certain citoyen Vaudrillan était venu s'mstaller dans cette solitude 011 il avait acheté, pour une poignée d'assignats, un ancien pied-à-terre du président de Noyan.
Le citoyen Vaudrillan était un personnage sec et blême qui avait conservé le costume, les manières et le langage des robins du feu parlement. Il portait la poudre, l'habit ample, la culotte courte et la grande veste, les bas de soie et les souliersà hauts talons delà défunte magistrature, jurait
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têtebleii on vertnchoux, prenait le menton aux fillettes, baisait volontiers la mam aux dames et se servait, poursaluer d'une révérence réglée par l'aîné des Vestris. Nul ne savait mieux que lui puiser une pincée de tabac dans une boîte à miniature, chiquenauder du bout des doigts son jabot en point d'Alençon, chiffonner sa cravate en forme de rabat et lancer sous son bras son tncorne-lampion à ganse d'acier. Les commères du quartier l'avaient baptisé le « Vidame. » Leurs maris avaient accolé uneépithète à ce titre improvisé: ils l'appelaient le vidame Gobe-Mouche, à cause de sa physionomie débonnaire, de ses traits distraits et de sa tournure dégingandée. Aucun de ces naïfs insulaires n'avait certainement examiné le front observateur, la lèvre sardonique et les yeux froids du vidame Gobe-Mouche, — la lèvre et les yeux de Voltaire.
Ce singulier individu, qui cachait sous des apparences de bonhomie un peu niaise l'un des moins connus et des plus remarquables prédécesseurs de Vidocq, était le fils d'un greffier du Chàtelet. Nous résumerons suffisamment sa jeunesse en constatant qu'au moment où la Révolution éclata, Vaudrillan passait pour le héros de la police, dont les deux derniers lieutenants généraux, MM. Lenoiret d'Albert, l'avaient honoré d'une estime toute particulière. A cetteépoque, un jour d'émeute, Vaudrillan fut reconnu dans la rue par un voleur qu'il avait arrêté quelques années auparavant et qui s'était échappé des galères. Celui-ci, pour se venger, se mit, en le désignant, à crier au mouchard, à l'aristocrate, à l'accapareur. Il n'en fallait pas tant, alors, pour décider de la mort d'un homme. Au cri du misérable, la foule répondit par un autre cri :
— A la lanterne !
Vingt bras s'abattirent sur Vaudrillan et le traînèrent sous un réverbère. On lui jeta une corde au cou.
— Tirez ! hurlèrent les femmes.
— Un instant 1 prononça une voix forte.
La foule se retourna avec le grondement d'un fauve à qui
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Ton voudrait retirer la victime qu'il a sous la grifl'e. Un homme venait de sauter sur une borne et dominait la houle hideuse des tètes allumées par un appétit sanguinaire. Cet homme répéta avec autorité :
— - Un instant ! je demande la parole.
La populace crut à un intermède comique. Elle n'était pas fâchée non plus de prolonger un peu Tagonie du patient.
— Parle 1 ricana-t-elle ; mais dépêche-toi, nous sommes pressés.
L'homme parla. Il dit que, pour atteindre et punir les accapareurs, il fallait frapper àla porte des Foulon, desBerthier, des Matiffet et des Bayrel,tous traitants qui avaient signé le pacte de famine, et faisaient à leur gré la hausse et la baisse du pain. Il dit encore que la police, qui défend la société contre le crime, est un métier nécessaire qui exige le courage et a droit au respect. Il dit enfin qu'au-dessus des colères légitimas et des représailles méritées, il y a la loi, et que ceux-là sont bien peu dignes de devenir juges qui songent tout d'abord à se faire bourreaux.
Tout cela, il le dit avec cette éloquence souple et rude, caressante et brutale, limpide et rapide à la fois, qui plaît aux masses, avec le geste qui dompte, l'accent qui persuade, le cœur qui attendrit, entraîne et conquiert. Quand il eut terminé, le peuple, qui au commencement avait tenté de l'interrompre par des huées et des menaces, voulut le porter en triomphe. L'orateur esquiva sagement cette ovation. Il prit sous le brascelui qu'il venait d'arracher si miraculeusement à la mort et le poussa dans un cabaret voisin, pendant que la multitude refluait vers les boulevards en rugissant :
— Ala lanterne Berthieret Foulon ! Bayrel et Matiffet à la lanterne !
Vaudrillan avait encore la corde au cou.
— Têtebleu ! dit-il à son avocat, tous mes compliments, cher monsieur. Vous avez le talent d'un Mirabeau. Quoique je fusse placé dans une situation peu agréable pour enten-
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dre, je n'ai pas perdu une syllabe de votre plaidoyer ; c'était excellent et magistral. Comment vous nomme-t-on ? Appartenez-vous au barreau ?
L'autre répondit simplement ;
— On m'appelle Pierre Lombard et je suis colporteur. Le policier enleva prestement la corde qui lui entourait
la gorge.
— Eh bien, Pierre Lombard, prenez ceci. Je crois que je me souviendrai toujours du service que vous venez de me rendre ; mais si, par impossible, il m'arrivait de l'oublier, mettez-moi sous les yeux cette cravate de chanvre, quiafailli tout à rheure être la dernière qu'il m'ait été donné déporter, et je jure Dieu que ma vie sera a votre bon plaisir.
A quelques années delà, la veille des massacres de septembre, Vaudrillan, qui était devenu l'un des agents les plus actifs de la commune de Paris, vit entrer chez lui, dans le quartier de l'Arsenal, un homme qui lui présenta une corde.
— Gardez cela, l'ami, fit le policier. Je vous reconnais. Vous êtes Pierre Lombard. Ma vie vous appartient. Quefautil que je fasse ?
— Lisez, répondit le colporteur en lui tendant un billet. Vaudrillan lut :
9 Nous sommes à l'Abbaye, mon père, ma fille et moi... Cette fille, c'est la vôtre.
» Un guichetier, à qui j'ai remis le peu d'argent qui nous restait, s'est chargé de vous faire tenir ce papier.
» Il va se passer ici quelque chose de terrible.
)) Pierre, sauvez mon père, sauvez celle qui vous a aimée, sauvez notre enfant !
» Hélène de Noyan. »
— Vous aimez cette femme ? demanda Vaudrillan.
— Elle m'a aimé, repartit Pierre, aimé, elle riche, noble, belle à miracle, moi misérable, moi pauvre porte-balle sans
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éducation, sans fortune et sans nom 1... Oh ! je sais bien l aimé comme une jeune fille de son rang, qui s'ennuie dans un château perdu aufondd'unecampagne, — par désœuvrement et par fantaisie... Ma mère avait été sa nourrice, et nos vingtans bouillonnaient dans nos veines... Caprice d'un instant qui a fait la tristesse de toute ma vie... Mais aujourd'hui, Hélène se souvient, elle m'appelle, elle invoque notre enfant, — notre enfant dont jusqu'à présent je n'avais pas soupçonné l'existence... — Tenez, citoyen, vous ne me devez rien. Ce que vous appelez un service, moi, je l'appelle un devoir. Mais le peu que j'ai sa gagaer dans mon rude labeur, mais mon sang tout entier est à vous, si vous assurez le salut de cette femme et de ma fille !... Vaudrillan se leva :
— Attendez-moi ici, dit-il ; Maillard est mon ami, je vais l'aller trouver.
Maillard était ce fameux et tout-puissant huissier dont la signature ferme et droite se lit encore sur les procès-verbaux des exécutions de l'Abbaye, au milieu d'éclaboussures rougeàtres et sinistres.
Quand Vaudrillan lui eut expliqué ce dont il s'agissait :
— C'est bien, répondit le farouche révolutionnaire ; le vieillard appartient à la justice du peuple, je garde le vieillard ; mais je te donne la femme et l'enfant. Voici l'ordre d'élargissement. Emmène-les ce soir. Demain il ne fera pas bon à l'Abbaye pour les aristocrates... Surtout cache-les dans un endroit oii l'œil des patriotes ne les découvre pas.
Le soir mêuie, Hélène de Noyan et la petite Christiane étaientinstallées chez Vaudrillan. Elles y demeurèrent, abritées par la profession de leur hôte, jusqu'après le 9 thermidor. Pierre Lombard s'était empressé de venir les y joindre, sans toutefois renoncer entièrement à son métier dans les campagnes. L'espionnage s'appelait civisme sous la Terreur. Il nefallaitpoint éveiller les soupçons du civisme vigilant et ombrageux.
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Vaudrillan n'avait ni parents ni amis. Peu à peu, il se prit d'une immense affection pour cette petite famille pelotonnée, pour ainsi dire, sous son toit. Celle-ci, desoncôié, lui rendait en tendresse reconnaissante ce qu'il lui prodiguait de bons offices et de dévoument .
Peu de jours après le 9 thermidor, Hélène de Noyan s'alita. Il n'avait pas été possible de lui cacher latin terrible de son père, —le président de Noyan, égorgé à l'Abbaye, malgré l'intervention de Vaudrillan. La douleur, les angoisses qu'elle avait elle-même éprouvées en prison, déterminèrent chez la jeune femme une maladie nerveuse qui ne pardonna point.
Tant que le président avait vécu, Ghristiane avait passé à ses yeux pour l'enfant d'un de ses métayers, recueillie et élevée au château par charité. A son lit de mort, Hélène fit appeler un officier de l'état civil et régularisa sa position vis-à-vis de sa fille et de Pierre Lombard.
Celui-ci, après cette mort, se remit plus que jamais a fairedu commerce et à courir les environs de Paris. Il voulait, disait-il, harasser son chagrin, et puis aussi, amasser une fortune à sa petite Christiane.
L'enfant avait été placée dans un pensionnat de la banlieue. Son père allait la voir à chacun de ses retours àParis, et son bon ami Vaudrillan lai rendait de fréquentes visites.
En 1796, le policier fat envoyé en mission dans l'Ouest. La première chose qu'il apprit , lorsqu'il revint, fut le meurtre de Pierre Lombard. Vaudrillan demanda aussitôt à se transporter à Moret.
— A quoi bon ? lui fut-il répondu. L'assassin est connu. Il s'est fan justice lui-même en se noyant dans le Loing ou en se brûlant dans son moulin. On n'a pas retrouvé son cadavre.
— Tant pis ! fit l'agent d'une voix sourde, pleine de sanglots contenus.
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— Que diable en aurais-tu voulu faire de ce caiinvrc de coquin ? interrogea un de ses camarades.
Vaudrillan répliqua avec un regard, un gesle et un accent qui frappèrent d'épouvante ses auditeurs:
— J'aurais voulu le faire guillotiner.
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