LA MISSION
Depuis plusieurs années déjà, Pierre Lombard avait fait un testament par lequel il confiait à Vaudrillan la tutelle de sa fille et l'administration de la fortune assez considérable qu'il laissait à celle-ci. Nous avons vu que le marchand de biens était dur à la peine, et que, malgré les bouleversements politiques, ses trafics n'avaient pas un instant cessé de prospérer.
Un an après le crime de Moret, Vaudrillan donna sa démission, et, malgré toutes les instances pour le retenir, de Fouché, qui avait su apprécier à leur haute valeur ses qualités d'expérience, de perspicacité et de sang-froid, il rompit avec l'administration delà police tout pacte et toute relation. Ce fut alors qu'il retira Christiane de son pensionnat et qu'il vint s'établir avec elle au cœur de l'île Saint- Louis. Le feu président deNoyan, qui siégeait au parlement de Dijon, passait les trois quarts de son temps dans cette ville ou dans son château de Lorrez, entre Sens et Neaiours, et ne considérait guère son logis deParisque commeune sorte d'encas où il descendait lors de ses rares excursions à la cour,
Hosted by
Pierre Lombard s'était, par-dessous main, rendu acquéreur du château de Lorrez; Vaudrillan acheta, au nom de sa pupille, le petit hôtel de Paris.
Pour rien au monde, l'ex-agent n'eût voulu que la jeune fille soupçonnât son ancien métier, — si décrié dans l'opinion ! Aussi, en obéissant à une recommandation qui lui enjoignait de faire porter à Ghristiane le nom de Noyan, ~ il n'y avait plus soas le Directoire aucun danger à cet endroit, — s'était-il imposé ce masque de hobereau insignifiant qui avait trompé tous les yeux, — et même ceux de sa pupille. Ghristiane lui avait dit :
— Puisque vous m'aimez comme m'aimait mon père et que je vous aime presque autant qu'une fille, je vous appellerai papa.
— Non, chère enfant, avait répondu Vaudrillan : appellemoi ton oncle, N'étais-jepas par l'amitié le frère de ton pauvre père ?
La jeune fille ignorait, du reste, de quelle façon Pierre Lombard avait péri. On lui avait laissé croire qu'il avait succombé en voyage à une attaque d'apoplexie foudroyante.
Svelte et blonde comme sa mère, vive et enjouée par bouffées, et, par bouffées aussi, pensive et sérieuse, Ghristiane ressemblait à ces anges qui planent entre ciel et terre dans les Ascenbions ou dans les Transfiiju rat Ions des pemtres primitifs. Le regard de ses \eux bleus avait la parelé, l'éclat et l'immatérialité d'un rayon. Ses toilettes, qui cûlo\ aient la mode sans la suivre, exlialaient un parfum to^ t aristocratique d'élégance et de distinction. Religieuse et bienfaisante, elle allait chaque dimanche, à fissue de la messe, porter des secours et des consolations aux malheureux que lui signalait le vénérable curé de sa paroisse, et c'était en revenant de visiter une misérable famille d'ouvriers sur la butte des Moulins, que le désir de voir le premier consul, qu'elle ne connaissait pas et dont toute la France s'occupait, l'avait fait s'aventurer dans le Carrousel, oi^i la foule l'avait emportée dans son remous.
Hosted by
Ce joar-là, Vaudnllan, qui l'attendait à la maison, était inquiet. Il venait de dépêcher aa-devant d'elle Gisquette, la petite bonne. Et il se promenait dans la salle à manger, en consultant alternativement sa montre et la pendule.
— Gomme elle tarde! raurmurait-il. Oli! cette petite fille I s'embarquer seule dans ses expéditions de chariié ! Quel mibécile je fais de ne pas la suivre à distance pour veiller sur elle et pour la proléger !...
On entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant rhôtel. Vaudrillan se précipita vers la porte. Mais ce fut Geneviève, sa vieille cuisinière, qui entra :
— Monsieur, annonça-t-elle d'un air tout effaré, il y a là dans un fiacre, un homme qui vient vous chercher pour vous mener à la police.
Vaudrillan en était arrivé à tout rapporter à Christiane :
— Têtebleu 1 s'écria-t-il, il sera survenu un malheur à l'enfant, et l'on m'envoie quérir pour me l'apprendre ! Vite! Geneviève, ma lévite, ma canne, mon chapeau !
Un quart d'heure plus tard, l'ex-agent était introduit dans le cabinet de Fouché, à qui il demandait dès l'abord :
— Christiane ? Qu'est-il donc arrivé à Christiane ?
—- Hé ! parbleu ! répondit le ministre, il est bien question de mademoiselle Christiane !
Vaudrillan eut un soupir de soulagement, et au moment où Fouché allait lui expliquer ce dont il s'agissait :
— Le citoyen ministre oublie que j'ai cessé d'appartenir à son administration et que je me suis juré à moi-môme de ne plus me mêler en rien de certaines affaires.
— Bah 1 serment d'ivrogne !
— Citoyen ministre, je ne bois plus.
— Voyons, mon cher Vaudrillan, peut-être estimez-vous que l'on n'a pas tenu suffisamment compte de vos mérites ?
— Le citoyen ministre m'a assez récompensé en acceptant ma démission et en me faisant rayer des cadres.
— Mais, enfin, nous avons besoin de vous !
L'ex-agent sourit.
— Je m'en aperçois bien, puisque le citoyen ministre a daigné m'appeler son cher Vaudrillan, — ainsi que le faisaient, du reste, sous le feu règne, MM. Lenoir et d'Albert, — et c'est avec un regret non moins sincère que profond que je me vois contraint de lui refuser mes services.
— Il y a une raison à ce refus ?
— Oui, certes, une raison immuable : ma pupille. Figurez-vous un vieux diable tuteur d'un ange et se rafaîchissant à ce divin contact, et vous aurez une idée de l'existence que je mène depuis trois ans. Je n'ai pas envie d'en changer. L'enfant est à cent lieues de soupçonner mes occupations d'autrefois et ce que vous voulez bien qualifier mes mérites, occupations ténébreuses, mérites sinistres qui ne nous font récolter que le mépris !... Je veux que rien de ces choses terribles qui s'attachent à la police ne vienne sabrmon diamant. Je veux que maChristiane ignore à tout jamais que celui qu'elle chérità l'égal d'un père a coudoyé et manié le crime. Voilà pourquoi j'ai renoncé à une profession que j'avais embrassée par goût et dans laquelle j'ai la conscience d'avoir été parfois utile à mes semblables. C'est pour ne pas être reconnu de ceux que j'ai rencontrés jadis que je me suis ajusté sur les épaules cette tête de vieillard idiot. Ils m'appellent Gobe-Mouche, là-bas dans la rue Saint-Louis ; soit, Gobe-Mouche me plaît et me sauvegarde. Gobe-Mouche je suis et Gobe-Mouche je resterai. De aion ancien caractère je n'ai conservé que la volonté. Poigne-d'Acier est toujours Têted' Acier. Par ainsi, citoyen ministre, si vous avez besoin d'un renseignement ou d'un conseil, mon expérience est à vos ordres ; si, au contraire, il s'agissait d'une expédition...
— Il s'agit d'une expédition, dit Fouché, et des plus importantes encore.
— Alors, je vous supplie de ne pas insister et de me permettre de prendre congé.
Ce disant, Vaudrillan salua el fit un pas pour se retirer. Fouché frappa du poing avec colère sur son bureau :
Hosted by
— Alors qui diable vais-je expédier à Sens, à Montereau et à Moret ?
Vaudrillan s'arrêta sur le seuil de la porte et demeura un instant immobile. Puis, il revint lentement vers le bureau.
— Pourtant, murmura-t-il, s'ilvous plaisait de m'expliquer...
Fouché parla longuement. Quand il eut terminé, Vaudrillan, qui s'était assis pour l'écouter, resta quelques minutes à réfléchir, la tête cachée dans ses mains. Il se leva ensuite, et, d'un ton décidé :
— J'ai changé d'avis. Je me charge de l'entreprise. Mon plan est déjà fait. Je partirai demain.
Il ajouta à voix basse, d'un air étrange, comme s'il se répondait à lui-même:
— Qui sait?... En cherchant des vivants, peut-être retrouverai-je un mort ?
Quand Vaudrillan fut de retour rue Saint- Louis-en-l'Ile, Ghristiane venait de rentrer. Elle lui sauta au cou et lui raconta l'accident de la place du Carrousel, Mais le bonhomme semblait distrait.
— Gomment, s'écria la fillette, vous n'êtes pas ému ? Vous ne me plaignez pas ? Vous ne me grondez pas ? Vous ne m'embrassez pas ?
— Ma chère enfant, répondit "Vaudrillan, tu m'as demandé bien souvent à aller passer quelque temps dans la campagne où tu es venue au monde, et aussi à faire un pieux pèlerinage au cimetière où ton pauvre père repose.
— Eh bien ?
— Eh bien, le moment est venu d'accomplir ce voyage. Nous partirons demain. Gisquette nous accompagnera. Va faire tes préparatifs.
Le lendemain, en elfet, l'ancien policier et sa pupille prenaient place dans le coupé de la diligence dnPlat-d'Etairiy qui faisait le service entre Paris, et Melun, Fontainebleau,
Hosted by
Moret et Montereau. Dans la rotonde de la même voiture, mademoiselle Gisquette, — une Parisienne au minois évaporé, — s'installait entre deux citoyens d'une laideur raisonnable, attifés selon la dernière mode léguée par les Clichiens à la jeunesse dorée.
A la vue de la camériste, l'un de ces individus, — grand gaillard assez débraillé, dont le col de chemise venait à la hauteur des oreilles, dont lescheveux noirs frisés pendaient en tire-bouchon de chaque côlé des faces, et qui portait, sans le moindre scrupule de cette opposition de couleurs, une culotte jaune, un gilet rouge et un habit canelle, — cligna de l'œil, clappa de la langue et dit à son compagnon :
— Petit-Clerc, attention à un langage cossu et aux manières des dimanches ! On ne fumera pas. Tu peux chiquer. Honneur au sexe.
L'autre, dont la petite tête était coiffée à la victime^ et qui avait un spencer raisin de Corinthe sur une queue de morue caca dauphin^ répliqua gracieusement:
— As pas peur, Grapd-Hurleur ! quand on a étudié pour être procureur et qu'il ne vous a manqué que dix-neuf cent soixante-dix-sept livres pour acheter une charge deux mille francs 1...
Au moment où l'on franchissait la barrière, Christiane étouffa un petit cri sous son éventail. Un cavalier venait de dépasser la diligence et se perdait sur le chemin dans un tourbillon de poussière.
Ce cavalier, c'était le muscadin du Carrousel, c'était le sauveur de la jeune fille, c'était le ci-devant marquis de Valleroy !
Hosted by