‹ Le Duc RougeChapitre 27 sur 39 · LA TABLE D HOTE · texte numérisé non relu

LA TABLE D HOTE

Montereau est ane petite ville, située à vingt lieues à peu près de Pans, au point précis oii la Seine absorbe l'Yonne. Le pont qui les enjambe et qui devait plus tard, en 1814, devenir doublement historique, ne réveillait alors dans l'esprit du touriste que le souvenir d'un grand crime et d'une grande trahison : ainsi que lo rappelle une inscription en lettres d'or, sur une dalle de marbre noir chevillée dans le parapet, c'éiait sur la partie de ce pont qui traverse l'Yonne que, le 10 septembre i419, « Monseigneur Jehan- Sans-Peur, duc de Bourgogne, avoitesté meurtry j>ar Tanneguy Duchastel et les gens du gentil Dauphin. »

La ville se groupe sur cette rive : cohue de bâtisses accroupies autour de l'église, comme un troupeau de naoutons sous l'œil du berger. Une grande rue la coupe en deux et va du pont à la campagne.

Sur la berge opposée, une espèce de faubourg escalade les coteaux de Surville, d'où l'empereur pointa ses canons sur les Wurtembergeois et les Russes réunis. Mais les tan-

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neries qui regardent le plateaa ne portaient pas encore la balafre des boulets.

C'était jour de marché. Les paysans affluaient. Les quais de la Seine et de ITonne et la prairie des Noues, où se tiennent les foires, étaient couverts de boutiques de bimbeloterie, de baraquesde saltimbanques et de o;uinçueites improvisées. On trafiquait sur tout et partout dans les rues : sur le blé, l'avoine, l'orge, les bestiaux. Des maraîchers, des marchands de volailles, de boissellerie, d'outils pour la culture, d'images, de boudons et de gâteaux s'étaient installés sur le pavé et le long des maisons. La façade de l'hôtel du Peuple Souverain, ci-devant du Grand Monarque, n'avait pas même été respectée. Une marchande de paniers avait déballé sous ses fenêtres toute sorte de claies, de vannes et de mannes en osier. Acheteurs et vendeurs, citadins et paysans, tout cela se remuait comme une fourmilière et bourdonnait comme une ruche.

Or, un mot, revenait sans cesse dans le brouhaha des conversations :

« Les Masques de Suie! »

Les Masques de Suie, qui venaient de restaurer dans le pays la tradition — un instant assoupie— du chauffage, du suage ou du riffaudage, horribles pratiques des bandes de Poulailler, de Fleur-d'Epineet du Beau-François!

C'était Poulailler qui avait organisé le premier dans l'Llede-France, le Gàtinais, la Beauce et la Sologne cette sanglante association. Hulin, son lieutenant, et nombre de ses complices, avaient été exécutés à Montargis dans l'automne de 1783. Trois ans plus tard, Poulailler fut pris à son tour; et comme il avait osé travailler aux portes de Paris, à Longjameau, c'est au Ghâtelet qu'il fut condamné et en Grève qu'il fut pendu. Ce capitaine de routiers s'attaquait de préférence aux voyageurs qu'il détroussait à cheval, suivi d'une véritable armée, et prêt à tenir tête à la maréchaussée, comme Mandrin et Cartouche, ses illustres prédécesseurs.

Son successeur Fleur-d'Epine, plus modeste et plus pru-

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dent, abandonna les expéditions bruyantes et se borna au pillage des fermes. Ayant poussé une pointe jusque dans les environs de Versailles, il fut arrêté comme suspect et jeté en prison. Les massacres de septembre l'y trouvèrent et en firent justice.

Jean Auger ou François Girodot, surnommé le Beau- François, prit après lui le commandement en Beauce. La Bépublique avait d'autres chats à fouetter que de pourchasser les voleurs. Pendant quatre ans, le Beau-François et ses compagnons épouvantèrent le centre de la France par des crimes d'une hardiesse et d'une férocité inqualifiables. Un vaste coup de filet en avait eu raison à la fin, et du 2 vendémiaire au 9, sur la place publique de Chartres, vingttrois têtes de chauffeurs avaient roulé dans le panier.

Les départements, si longtemps et si cruellement désolés, avaient cru pouvoir respirer. Et voilà que l'apparition des Masques de Suie menaçait de rouvrir l'ère du brigandage et de la rébellion à main armée! Aussi ne parlait-on que de ces bandits sur le marché de Montereau. On en parlait chez les bourgeois et dans les boutiques; on en parlait sous la tente des guinguettes, sous l'auvent des échoppes, à l'intérieur des baraques et autour des comptoirs des cabarets; on en parlait sur le pont, sur les quais, dans la Grand'Rue et sur les Noues. On en parlait surtout à la table d'hôte du Peuple Souverain.

Vous auriez retrouvé là, assis devant un copieux déjeuner, en compagnie d'une douzaine de convives, trois des principaux personnages de ce récit : Ghristiane de Noyan, le vidame Gobe-Mouche et le marquis Hector de Valleroy. Les deux premiers étaient arrivés le matin même avec la diligence du Vlat-d'Etain. Le troisième les avait précédés d'une demi-journée.

Ghristiane, que Vaudrillan avait avertie qu'ils allaient repartir, avait conservé son costume de voyage : fourreau de soie chamois à l'anglaise et chapeau de cavalier en feutre gris, à bords retroussés, garni d'une ganse noire

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et orné d'iine cocarde et d'an panache aux couleurs nationales. L'ex-agcnt, en outre de son inévitable douillette, avait endossé cet air en coup de vent, plein d'effarements et de soubresauts, du Parisien dépaysé.

Quant au marquis de Valleroy, il avait échangé sa toilette de muscadin contre un habit de chasse, qui, joint à ses cadenettes blondes dépoudrées, lui donnait tout à fait la mine d'un gentilhomme campagnard.

Quand elle l'avait vu entrer dans la salle à manger et s'asseoir en face d'elle, la jeune fille n'avait pu s'empêcher de rougir. Et pourtant elle aurait juré, dès la veille, qu'elle le reverrait à cette heure et dans cet endroit! Mais le marquis n'avait pas eu l'air de la reconnaître.

Vaudrillan se renseignait sur les exploits des Masques de Suie auprès de son voisin, médecin des environs, lequel paraissait enchanté de tenir conversation avec quelqu'un de la capitale.

— Ainsi vous dites, citoyen, que ces scélérats sont éclectiques?

— Eclectiques, c'est le mot, citoj^en. Comme Poulailler, ils arrêtent les voyageurs et les voitures publiques; comme Fleur-d'Epine, ils saccagent les fermes, les métairies et les moulins; comme le Beau-François, ils chauffent..,

— Ils chauffent /... Vertuchoux! un vilain mot, en vérité! Et comment s'y prennent-ils pour chauffer? Mais d'abord, avant tout, permettez : pourquoi diable chauffent-ils?...

— Oh! mon Dieu, citoyen, c'est bien simple : il arrive le plus souvent que les paysans chez lesquels les brigands s'introduisent ont serré leur argent, leurs bijoux et tout ce qu'ils ont de plus précieux au fond de quelque trou, dans une cachette ou dans quelque meuble à secret... Dame, vous comprenez, dans ce temps de bouleversement de toute sorte, il y a des visites si désagréables, qu'il est sage de mettre son saint-frusquin hors de portée des pattes crochues.

— Vous avez parfaitement raison, opina Vaudrillan en tirant sa tabatière.

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— Les brigands veulent savoir où est le magot: le paysan refase de le dire...

Vandrillan huma une prise.

— Tètebleu! j'approuve celte réserve.

— - Alors, continua le narrateur, on empoigne le pauvre homme, on le lie, on Tétend sur le carreau et on lui allume (l'?s brassées de paille sous les mollets, ou bien encore on lui expose la plante des pieds à la tlamme du foyer, jusqu'à ce que la douleur l'ait contraint d'indiquer le trou, la cachette, le secret...

— Oh! c'est épouvantable! murmura Christiane en frissonnant.

J^e médecin se leva vers elle et la salua galamment.

— Epouvantable, en effet, citoyenne. Mais que voulezvous? les Masques de Suie ne respectent rien. On assure que leur chef leur a fait cette recommandation : « Si vous avez affaire à des jeunes mariés, flambez-moi la femme devant le mari. Ça ne sera pas toujours le flambé qui parlera le premier. »

— Pouah 1 s'écria M. de Valleroy. Votre récit sent le roussi, docteur.

Et il lit mine de porter sa main a sa poche. Puis, avec un geste de désappointement :

— Allons, bon! j'allais passer mon flacon à la citoyenne, pour la désempester de cette affreuse odeur de chair grillée qui s'échappe de la conversation, et voilà ({ue je me souviens d'avoir perdu ce flacon à Paris.

JjO verre que mademoiselle de Noyan était en train de porter a ses lèvres s'arrêta à mi-chemin. Et tout le monde se fut aperçu du trouble de la jeune fille, si une voix ne se fût élevée, à l'autre extrémité de la table. Cette voix appartenait à un cavalier à la moustache brune, au regard franc et clair, à la physionomie douce eî fière à la fois, lequel portail la tenue de route et les épaulettes de lieutenant de dragons.

-— Ah çà! demanda-l-il avec une curiosité ironique,

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ah çà! tous ces voyageurs que l'on rançonne ne prennent donc pas la précaution de s'armer? Les conducteurs, les postillons de ces voitures que l'on arrête, ne garnissent donc pas de pistolets leurs poches et leurs fontes? Et les paysans que l'on chauffe n'ont donc pas dans leur ferme, dans leur moulin, un fusil, une fourche ou un fléau ?

— Pour quoi faire? interrogea le médecin.

— Pour se défendre, parbleu I

Tous ceux des convives qui étaient du pays protestèrent bruyamment :

— Les Masques de Suie sont en nombre !

— - Allez donc vous frotter à une trentaine de démons mieux équipés qu'un régiment!

— S'il vous plaît de vous faire hacher à coups de sabre ou larder à coups de baïonnettes !

— Ainsi, poursuivit l'officier, vous aimez mieux que ces coqums vous mettent à la broche? A votre aise. Vous préférez souffrir à mourir? Je vous en fais mon compliment. Pour ma part, je ne suis point aussi stoique, et comme je ne crois pas MM. les Manques de Suie plus invulnérables que les grenadiers de AVurmser ou les mameloucks de Mourad- Bey, je voudrais me donner la satisfaction d'en écharper quelques-uns avant de cuire sur le gril, on bien encore faire à certains d'entre eux telle marque grâce à laquelle la justice les reconnaîtrait pour le bourreau.

— Oh ! oh ! fit M. de Valleroy en souriant, permettez-moi de vous le dire, citoyen, avec toute la déférence que commande votre épaulette : les Masques de Suie doivent apporter plus de logique dans leurs opérations. Croyez- vous qu'ils vous lal^sent vivre, pour les dévisager plus tard, après une semblable imprudence?

— Eh 1 monsieur, repartit brusquement l'officier, ce qu il y a de plus prudent en France, c'est le courage.

— Bravo ! mon lieutenant, fit un paysan qui mangeait au bas bout de la table. Aussi vrai que je m'appelle Pier-

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rin de mon nom et que je viens d'acheter le moulin de Férottes, je pense et j'agirais comme vous.

Puis, promenant sur l'assistance un regard où se lisait l'énergie de son caractère :

— Qu'elles y viennent au moulin de Férottes, vos frimousses noires ! continua le meunier. On les recevra à coups de fusil. Il y a là quatre gars qui n'ont pas froid aux yeux, sans compter votre serviteur, un vieux lapin de l'armée du Rhin... Et puis, de bonnes murailles crénelles, de bons volets doublés de tôle et un joli petit système de meurtrières... Une vraie redoute, quoi !...

— Très bien, dit le marquis d'un ton singulier, il y aura bataille, siège, assaut...

Il éleva son verre :

— Je bois à la victoire.

Le lieutenant l'imita :

— Moi aussi, je bois à la victoire des honnêtes gens.

— C'est cela, s'écria Pierrin, buvons à la République délivrée de toute cette canaille î

— De grâce, citoyens, pas si haut ! supplia le médecin : vos effusions sont dangereuses.

Il n'y eut qu'une voix autour de la table :

— Sans doute, sans doute, vous voulez donc nous faire assassiner?

— Les brigands ont une oreille partout.

— Si le propos leur était rapporté...

— Oui-dà, messieurs, reprit le lieutenant, prétendriez-vous par hasard que les chauffeurs ont des espions jusque dans la société avec laquelle j'ai l'honneur de me trouver en ce moment ?

— Hé ! citoyen, riposta le docteur, les chauffeurs se sont afQlié les mendiants, les marchands forains, les colporteurs, les couteliers ambulants, les vanniers de passage, toute une séquelle toujours au guet ! La rue est pleine de ces vermines, et si, par une croisée ouverte...

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En ce moment, madomoisellc Gisqnotto, qu- s'ai^^itait iler rière Christiane pour la servir, poussa un cri perçant. — Là !... là!... Voyez !... A la fenêtre!...

Tout le monde se retourna.

La salle à manger de l'hôtel du Grand Monarque, alors du Peuple Souverain, est située au rez-de-chaussee, et ses fenêtres donnent sur la rue. Or, dans la baie d'une de ces fenêtres, une tête étrange apparaissait. Une tête de femme au teint cuivré, coiffée de cheveux noirs crépus, dont les ondes étaient éclairées de sequins d'or et de verroteries.

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