ANCIENNES CONNAISSANCES
Tous les convives firent un mouvement. Surprise prononcée chez les uns, pointe d'inquiétude chez les autres. Ghrisiiane entreprit de rassurer la compagnie:
— Pardonnez a Gisquette, dit-elle. Cette étourdie ne reconnaît pas sans doute la marchande qui a étalé ses paniers devant l'hôtel, et a laquelle j'ai acheté ce matin, en dcG ndant de voiture, une corbeille en jonc de diverses couleurs.
— Vertuchoux ! ma nièce, fit Vaudrillan, qui, depuis le (.omm-jn cément du déjeuner, simulait toutes sortes de frajcars puériles avec une perfection dont la jeune fille elie-môme était dupe, vertuchoux ! ne venez-vous pas d'entendre le citoyen docteur? Tous ces traîne-pavés, tous ces batteurs de foire servent d'éclaireurs aux brigands. Hum ! ce bl' c de bronze, avec ces prunelles d'ivoire, ne me revient que médiocrement.
— Cher oncle , le soleil du midi est seul coupable de relie noirceur. Cette femme est étrangère : Hongroise, Moluavo ou Valaque,
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— Elle a les plas beaux yeux du monde, opina le marquis.
— C'est possible, dit l'officier ; mais quel intérêt peut-elle prendre à écouter ainsi notre conversation ?
Ghristiane répondit directement à la question :
— Curiosité purement instinctive, citoyen. Cette femme ne comprend pas un mot de notre langue.
— En êtes-vous bien sûre, citoyenne? interrogea le docteur.
— Si sûre, qu'il m'a fallu débattre par signes avec elle le prix de mon emplette de ce matin.
L'hôte du Peuple Souverain intervint en ce moment.
— Les citoyens voyageurs prennent-ils du café ?
Il y eut un va-et-vient général. On se leva de table. Des groupes se formèrent. Les officieux — les garçons — versaient. La tête de l'étrangère avait disparu.
Pendant que le café, fumant dans les faïences à ramages, accaparait gourmets et gourmands, M. de Valleroy fit trois ou quatre tours dans la salle à manger en fredonnant la dernière ariette de Garât. Puis il finit par se rapprocher d'une fenêtre, s'accouda nonchalamment sur la balustrade et se pencha au dehors.
La marchande de paniers s'était retournée du côté de la rue et paraissait attendre les chalands. Elle se tenait immobile, adossée contre la muraille, et son oreille était à peu près à la hauteur des lèvres du marquis. Celui-ci, sans cesser de chantonner à demi-voix, et plaçant sur l'air : ma Cendré» Zé^ie/ des paroles non prévues par l'auteur de cette romance à la mode, demanda dans ce bas-allemand corrompu, mêlé d'italien et de slave, intelligible seulement aux juifs bohémiens des provinces danubiennes :
— Quoi donc, Johanna mia ? Est-ce qu'il y a du nouveau?
La marchande ne bougea pas. Son visage resta impassible. Mais elle se mit à son tour à moduler une espèce de refrain dans le même dialecte :
— Il y a un danger, — un danger terrible, — un danger mortel.
— Où cela?
— Regarde devant toi. Le danger dépasse la foule.
Le gentilhomme enfila la rue d'un coup d'œil rapide. A vingt pas environ, — dans la direction de la mairie, — audessus de la houle des coiffures bourgeoises et rustiques, on apercevait deux tricornes.
— Des gendarmes? fit Valleroy. Bon! je n'ai rien à craindre. Je reste.
La bohémienne poursuivit sa chanson :
— Il faut fuir, au contraire, — fuir à l'instant, — fuir en toute hâte. Sais-tu quel est l'un de ces hommes?
— Eh ! que m'importe !
— Prends garde. On a vu des morts sortir du tombeau pour la confusion des vivants. Cet homme...
— Eh bien ?
— C'est l'ancien brigadier de Moret.
— Beaupoil ?
— Lui-même.
Le marquis tressaillit violemment, ses sourcils se froncèrent et son front s'assombrit.
— A quoi penses-tu? demanda la bohémienne.
— Je pense que ce gendarme avait décidément la vie dure... On me l'avait bien dit, qu'il en avait réchappé... Mais du diable si je le croyais ! Un plongeon si bien combiné!... Enfin, besogne de femme pèche toujours : une autre fois, je ferai mes affaires moi-même.
La chanson insista :
— Le danger approche. Il n'y a pas une minute à perdre. Partons.
— Ma foi, non, je paye l'audace. Il faut que nous nous voyons tous les deux quelque jour face à face, l'ancien brigadier et moi. Autant aujourd'hui que demain. Le temps change les physionomies, et d'ailleurs, le sang-froid est le meilleur des masques. Je joue là, je le sais, une partie sérieuse; mais si je gagne, —et je gagnerai, — c'est l'impunité,
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c'est la sécurité pour nous tous que j'assure dans l'avenir. Si tu as peur, va-t'en. Moi, jeté le répète, je reste.
Gela dit d'un ton résolu, le marquis quitta la fenêtre et revint vers la table.
— Vous avez pu vous faire comprendre de cette zingara, citoyen? lui demanda Ghristiane qui ne l'avait pas perdu de vue.
— Oui, citoyenne. En voyageant dans le midi de TAllemagne, je me suis familiarisé avec les différents idiomes des tribus qui se meuvent sur la frontière turque. Vous ne vous êtes pas trompée : cette femme est une tsigane qui va à l'aventure en faisant vingt métiers. Créature inoiïensive, au demeurant, et qui n'a guère contre elle, pour nous autres gens du nord, que la teinte foncée de sa peau !...
Dans les groupes, le médecin pérorait :
— Citoyens, j'en ai fait le calcul : depuis l'apparition des Masques de Suie dans le pays, c'est-à-dire depuis six semaines environ, il y a eu onze chauffages, quatorze incendies et sept ou huit assassinats, rien que dans un rayon d'une douzaine de lieues, et la diligence de Sens a été mise à sac six fois, celle de Chéroy quatre, et celle de Montargis deux. Il est bien entendu que je néglige dans ce compte les vols commis dans les maisons et les particuliers rançonnés sur les routes. Ces menus crimes forment l'appoint.
— Pardon, fit Vaudrillan, et la patache de Lorrez? C'est que nous la prenons, nous, ce soir à six heures, la patache de Lorrez !,..
— Tiens, dit Pierrin en se servant d'une locution populaire en usage dans le Gâtinais, tiens ! vous avez besoin par là, bourgeois ?
— Oui, l'envoi en possession de l'héritage de ma nièce. Et puis, des achats de terrams. J'avais même l'intention de me fixer dans le pays. Mais si tout ce qu'on dit est vrai.v.
Le docteur avait tiré son carnet.
— Attendez donc ! attendez donc ! La patache de Lor-
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rez !... Voyons un peu î Noas disons donc : une fois, — deux fois, — trois fois...
— Oh ! mon oncle, j'ai peur, interrompit Ghristiane. Ne partons pas, je vous en prie, ne partons pas.
— Certes, ma chère enfant, je n'en ai guère envie. Pourtant nos places sont retenues, et les affaires qui nous appellent ne souffrent aucun retard.
M. de Valleroy intervint :
— Rassurez-vous, monsieur et mademoiselle. Moi aussi, pour retourner chez moi, je prends, ce soir, la voiture de Lorrez ; j'ai des armes, on ne m'intimide pas facdement, et je SUIS bien décidé à ne point nous laisser dépouiller par messieurs les Masques de Suie.
— D'ailleurs, ajouta l'officier, le premier consul, justement louché par les plaintes qui lui ont été adressées à cet égard, a résolu d'écraser les brigands et leurs complices; des ordres ont été donnés, l'autorité militaire va agir de concert avec les magistrats. Le général Bonaparte veut que le pays soit nettoyé. Or, qaand le général Bonaparte a dit : Je veux ! l'Europe entière a beau aire : Je ne veux pas ! si la chose est possible, elle est faite d'avance; si elle n'est pas possible, on la fait, voilà tout.
— Vive le premier consul ! s'écrièrent plusieurs auditeurs.
M. de Valleroy considérait le militaire avec une curiosité attentive.
— Ah ! ah 1 dit-il, c'est donc vous, citoyen, qui commandez les dragons arrivés ce malin de Fontainebleau ?
— Oui, citoyen, et, mes cavaliers et moi, .niions de nous mettre en campagne.
— Malepeste 1 c'est faire, à mon avis, beaucoup d'honneur aux Masques de Suie que de leur dépêcher les vainqueurs de Rivoli et des Pyramides! Hé! hé! mon officier, le générai Bonaparte ne méprise pas tant, à ce qu'il paraît, ces soldats de grands chemins, puisqu'il leur oppose ses meilleurs vétérans d'Italie et d'Egypte,
— N'approuveriez-vous pas le généra), citoyen ?
-— La reconnaissance m'a imposé le devoir d'approuver tout ce que fait le premier consul. N'est-ce pas à lui que nous devons, nous autres émigrés, d'avoir pu réintégrer le territoire français et les domaines de nos pères?
Un bruyant cliquetis de sabres et d'éperons sonna sur les dalles de grès du vestibule. En même temps, notre ancienne connaissance, l'ex-brigadier de Moret effectua son entrée à la façon d'un Jupiter tonnant.
Beaupoil soufflait en marchant. Sa face, large comme celle d'un mascaron, et rappelant les Chimères, qui jettent du. feu par les narines: son épaisse moustache poivre et sel; ses petits yeux gris, inquiets et fascinateurs, sous des soarcils en herse, tout lui donnait un aspect formidable qu'accentuait encore une voix énergique faite pour Vécole d'escadron. L'âge, en l'épaississant, ne lui avait rien enlevé de son activité et de sa clairvoyance. Les deux qualités, jointes à son courage, l'avaient fait arriver en fort peu de temps à l'épaulette de capiiaine. On sait combien, à cette époque, l'avancement était plus rapide qu'aujourd'hui. D'ailleurs, les services extraordinaires motivent les récompenses exceptionnelles.
Or, c'était à notre Beaupoil aue l'on devait, en grande partie, la capture de la bande du Beau-François, bande connue dans les fastes judiciaires sous le nom de bande à'Orgêres.
Pour le moment, le digne serviteur tenait campagne contre les Masques de Suie. Depuis les débuts de cette variété de chauffeurs, il n'avait pas quitté la selle, battant le bois et la plaine. Efforts superflus ! Fatigues sans résultats 1 Les crimes, hélas' n'étaient que trop réels. Mais les coupables échappaient à toutes les investigations. Le capitaine était sur les dents. Aussi se montrait-il de fort méchante humeur.
Lorsqu'il fit irruption dans la salle à manger du Peuple
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Souverain, il était en train de bougonner le maréchal des logis Flageolet, qai lai marchait sur les talons.
— Qui est-ce qui m'af...ichu une ville comme celle-ci?... Pas de police... On se croirait dans un préau de la Force, tant il pousse entre les pavés de mendiants, de vagabonds et de figures suspectes ! A-t-on songé à éplucher cette canaille? C'est l'armée volante des brigands. Tenez, qu'est-ce que c'est, par exemple, que cette mauricaude qui fait semblant de vendre des paniers, ici le long de l'hôlel ? Pour sûr, j'ai déjà rencontré cette tête-là sur les épaules de quelqu'un. Oij et quand ? Le diable m'emporte si je m'en souviens ! J'ai vu tant de coquins ! Maréchal-des-logis Flageolet, je vous enjoins d'aller me cueillir cette mal-peignée. J'ai besoin de l'interroger. Par ainsi, rendez la main, fakes sentir la botte à droite et voltez.
— Suffit, capitaine.
Et, comme on dit au manège, le sous-officier rendit la main, fit sentir la hotte et volta.
Beaupoil aperçut alors le lieutenant de dragons.
— Ah ! c'est toi, citoyen Maurice Desgranges? Je te cherchais. Nous avons à causer.
Beaupoil affectait d'employer les vieilles formules jacobines du sang-gêne et du tutoiement. Le jeune officier se mit au diapason :
— Capitaine, je me préparais à aller me mettre à tes ordres.
— Tu as sans aucun doute un chiffon de papier du ministre de la guerre, de la division ou de ton colonel qui t'accrédite auprès de moi?
— Oh ! oh ! demanda Maurice Desgranges, est-ce que tu douterais de mon identité ?
— Je doute de tout, repartit Beaupoil brusquement. C'est mon métier et mon devoir. Il peut y avoir de faux dragons, un faux lieutenant et de faux ordres... La robe ne fait pas plas le moine que l'uniforme ne fait le soldat. Tu aurais tortde t'oiïasquer, jeune homme; voilà là-basmon vieux
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camarade Pierrin, le meunier, et le docteur Guénot de Vouix, que je connais depuis dix ans. Eh bien, est-ce que tu crois que je vais me gêner pour leur demander leurs papiers? La loi lèvent. J'obéis à la loi. La loi, vois-tu, c'est mon général Bonaparte.
— Voici ma feuille de route et mes instructions, dit le lieutenant.
— Signées du général Lefèvre. Très bien. Ton détachement?
— Chez le bourgeois, capitaine.
— Fatigué?
— Pour une étape ! Allons donc ! Prêt à marcher : hommes et chevaux.
— A merveille. La patache doit emporter ce soir àLorrez vingt-cinq mille livres en numéraire destinées à la solde d'une division d'infanterie qui va traverser cette localité pour se rendre au camp de Dijon. Tu accompagneras la voiture avec quatre cavaliers.
Vaudrillan poussa Christiane du coude.
— Entends-tu, fillette? Nous allons avoir une escorte. Voilà qui te raffermit, je pense.
Beaupoil faisait — du regard — le tour de l'assistance.
Soudain, ce regard tomba sur M. de Valleroy. A l'aspect du jeune homme, le capitaine resta béant. Tout le monde remarqua cette attention. Le marquis la supporta sans broncher, et étendant la main vers un des flacons à liqueurs qui servaient de complément au café :
— Capitaine, désirez-vous un verre de cet excellent curaçao ? Je vous le recommande particulièrement. C'est de l'ambroisie... de Hollande.
L'officier ne répondit pas. Il s'avança sur le gentilhomme, lentement, posément, sans le quitter de l'œil, comme dans un duel, et, arrivé à bout portant, le fixa entre les sourcils comme s'il eût voulu le pétrifier.
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