‹ Le Duc RougeChapitre 29 sur 39 · LES PASSE-PORTS · texte numérisé non relu

LES PASSE-PORTS

M. de Valleroy riposta à cet interrogatoire muet en fouillant dans la poche de son habit, dont il retira un élégant portefeuille.

Sans se presser, j1 ouvrit ce portefeuille et y prit un passeport qu'il tendit au capitaine. Celui-ci se mit à lire en maugréant :

— Hum! humî hum... Nous disons: « Le citoyen Hector Valleroy (ci-devant marquis de), propriétaire au château de ce nom, commune de Lorrez-le-Bocage, né à Florence le H mars -1767, émigré rentré en France sur sa demande. »

Beaupoil continua à parcourir le passe-port en comparant mmutieusement le signalement qu'il contenait a la figure du gentilhomme. Ce dernier demanda , comme lassé de cet examen :

— Est-ce que, par hasard, j'aurais l'honneur et le bonheur d'être connu de vous, capitaine?

— Peut-être, repartit l'officier.

Puis, élevant la voix :

— Hé! Pierrin ! appela-t-il.

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— Présent! fit le meunier en se levant.

— Avance à l'ordre, mon coasin , (cousin est un mot d'amitié en usage dans le Gàtinais), et reluque-moi un peu ce paroissien avec tes yeux des dimanches. Est-ce que sa physionomie ne te remémore pas un événement du temps où nous étions plus jeunes tous deux?

— Un événement!... Je ne sais pas...

Beaupoil mit sa bouche à l'oreille de Pierrin :

- Oui, cherche bien: le 28 ventôse an V...

Le meunier se pencha avidement pour dévisager Valleroy.

— Le fait est qu'il y a de ça, prononça-t-il au bout d'un instant. Mais Tautre était brun et frisé.

— Parbleu I murmura Beaupoil, comme celle que j'ai retrouvée brune tout à l'heure, était blonde rousse en ce temps-là.

Tout ce colloque avait eu lieu à voix basse.

— Ah çà ! interrogea le marquis avec impatience, m'apprendrez-vous, citoyens, ce que signifie cette inspection ?

— Dame ! bourgeois, fit Pierrin, c'est que vous ressemblez furieusement à quelqu'un...

— Et à qui?

Beaupoil répliqua brutalement :

— A un scélérat qui a mérité d'avoir le cou coupé plutôt douze fois qu'une.

Mademoiselle de Noyan poussa un petit cri. Le gentilhomme se tourna vers elle, lui sourit galamment et la salua de la main. Puis, se versant une larme de curaçao, il reprit du ton le plus léger :

— Fâcheuse ressemblance, en vérité ! Voilà que je vais épouvanter les dames ! D'honneur, c'est à changer sa tête contre celle du citoyen capitaine ou du citoyen meunier.

Celui-ci n'avait pas cessé de considérer le jeune homme avec une scrupuleuse attention. A son tour, il dit à Beaupoil:

— Décidément, nous nous trompons, compère; l'autre est mort et bien mort, et je ne crois pas aux revenants.

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— J'en suis bien revenu, moi? repartit l'ancien brigadier de Moret.

— Mesliuy ! c'est que vous n'aviez pas la conscience chargée. Aussi avez- vous surnagé. Un crime sur la conscience, c'est quasiment une pierre au cou ; il n'y a rien de pareil pour vous tirer au fond.

En ce moment le maréchal des logis Flageolet rentra, la mine assez penaude.

■— Eh bien? s'informa vivement le capitaine, et cette femme ?

— Hélas ! mon supérieur, disparue, évanouie, évaporée, en laissant tout son étalage sur le pavé. Les caaiarades el moi, nous avons battu en vain le champ de foire et les auberges.

— Hé ! ci-devant marquis, fit Beaupoil avec ironie, en connais-tu beaucoup de ces négociantes en plein vent qui abandonnent leurs marchandises pour le plaisir de glisser entre les doigts de la gendarmerie ?

Valleroy haussa les épaules.

— Est-ce que je suis responsable de la fuite de cette femme ?

— En attendant, insista le capitaine, tu vas venir t'en expliquer avec moi à la mairie.

— A la mairie ? Est-ce que mon passe-port n'est pas en règle? Est-ce que je n'ai pas satisfait à tout ce qu'exige la loi?

— C'est possible. Mais ça ne me suffit pas. As-tu à Montereau quelqu'un qui réponde de toi?

— Je vous répète que je suis né à l'étranger, que la révolution m'y a surpris, et que j'ai mis pour la première fois le pied dans ce pays lors de ma radiation de la liste des émigrés, il y a un mois. Je n'y puis donc connaître personne, sauf l'ancien intendant du château de Valleroy, et le notaire de Sens, qui a examiné mes titres de propriété.

— On fera venir le notaire et l'intendant... Pour le moment, dépêchons... La municipalité nous réclame...

— Vous m'arrêtez ?

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— Pas précisément. Je te consigne jusqu'à ce que je sois certain de Ion identité... Flageolet, je t'autorise à offrir le bras à monsieur.

Le maréchal des logis fit un pas. Mais mademoiselle de Noyan se plaça entre lui et le gentilhomme. Comme tous les assistants, la jeune fille avait suivi cette scène avec un intérêt qui se doublait chez elle d'un sentiment indéfinissable d'anxiété et d'émotion. Son teint s'était animé ; ses yeux brillaient d'une flamme fière.

— N'approchez pas, dit-elle au sous-officier en protégeant le marquis par un geste de dignité.

Puis, interpellant le capitaine d'un ton sérieux et décidé :

— Je connais monsieur, ajouta-t-elle, et je réponds de lui. Il y eut une sorte de brouhaha de surprise parmi les

auditeurs. Vaudrillan n'était pas le moins étonné de cet incident. Mais, dans les circonstances les plus exorbitantes , rancien agent savait garder le masque du vidame Gobe-Mouche.

Ghristiane poursuivit avec noblesse :

— M. de Valleroy a exposé héroïquement sa vie pour sauver la mienne ; c'est un vrai gentilhomme. Il ne saurait donc y avoir rien de commun entre lui et le malfaiteur avec lequel on semble ici prendre à tâche de le confondre.

Elle désigna le marquis à Vaudrillan :

— Mon oncle, vous savez à quel danger terrible j'ai failli succomber, il y a deux jours, au Carrousel ; je vous présente mon sauveur.

Vaudrillan tendit avec effusion ses deux mains à Hector :

— Est-il possible ? Monsieur, je vous suis tout acquis.

— Capitaine, continua mademoiselle de Noyan avec un air de conviction qui la rendait plus belle encore, capitaine, vous devez être bon juge en matière de courage.

— Certes, citoyenne, je le crois, maugréa d'un ton maussade le vieux soldat, tout déferré de cette intervention inattendue.

— Eh bien, pensez-vous qu'un homme qui brave la mort

pour conserver à l'existence une créature qui lui est complètement étrangère ; pensez-vous, dis-je, que cet homme mérite d'être en butte à je ne sais quels soupçons ridicules et odieux?... J'ai affirmé que M. de Valleroy est honnête et vaillant ; je le répète et je ie répéterai hautement devant qui de droit, si la parole que je vous engage ne vous semblait point, par hasard, une garantie suffisante.

— Tout cela est bel et bon, reprit Beaupoil ,de plus en plus bourru. Tu cautionnes ce jeune cadet, c'est bien; mais qui te cautionnera, toi et ton oncle?

— Le premier consul, répondit Vaudrillan.

Et il tendit, lui aussi, son passe-port à l'officier. Celui-ci, après avoir jelé les yeux dessus, fit une violente grimace de stupéfaction. Ensuite il porta la main à son tricorne et rendant le papier à Vaudrillan :

— Excusez ! dit-il avec une figure assez embarrassée, quand on a dans sa manche les plus gros bonnets et les plus grosses épaulettes...

Le policier était devenu l'objet de l'attention générale. Il offrit une prise à la ronde et sourit avec bonhomie :

— Vertuchoux ! excellents messieurs, quoique de l'ancien régime, on ne manque pas de relations dans le nouveau. Madame de Beauharnais, qui était de noblesse avant de devenir madame Bonaparte, a bien voulu nous recommander au général.

— Tu es heureux, jeune homme, disait Beaupoil à Valleroy, d'avoir pour te patronner les jolies femmes et les amis du gouvernement.

— Gapitame, répliqua le marquis, dont le calme ne s'était pas démenti un seul instant, si tu conserves quelques doutes à l'endroit de mon individualité, je sais prêt à te suivre à la mairie.

— Il n'en est plus besoin à présent, sacrebleu I Mais, c'est égal : j'interrogerai le notaire de Sens et l'intendant de Valleroy.

Et, faisant demi-tour :

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~ Lieutenant Maurice Desgranges, je l'invite à m'accompagner.

Le brave capitaine sortit en fourrageant sa moustache. L'officier de dragons et le maréchal des logis le suivirent. Le reste des convives s'en fat à ses affaires.

Vâudrillan avait pris les mains de Christiane et lui disait :

— Pourquoi ne m'avoir pas prévenu que tu connaissais le marquis? Pourquoi lui-même ne s'est-il pas présenté? Je vous aurais évité, à lui l'ennui d'une enquête désagréable, à toi celui d'avoir servi de cible aux regards de tous ces curieux.

La fillette sentit le reproche indirect dissimulé sous cette douceur. Elle rougit. Il n'en fallait pas tant pour que Tancien agent redevînt le vidame Gobe-Mouche.

— Hé I mignonne, s'écria-t-il, ne crois pas que je veuille te gronder, au moins! Ce que tu as fait est bien fait.

Mais déjà Christiane avait compris que le mouvement, — spontané, irrésistible, — auquel elle venait d'obéir, n'était pas de ceux dont une jeune fille fait montre publiquement. Elle se demandait, avec une frayeur candide, quel sentiment nouveau avait déterminé chez elle ce mouvement. Et elle s'alarmait, d'instinct, dans sa pudeur, d'être sortie de l'attitude de réserve et de modestie qui convenait à une personne de son âge et de sa condition.

Aussi, quand Vallerov s'approcha en disant :

— Âh! mademoiselle, combien je suis sensible au généreux intérêt que vous avez daigné me témoigner tout à l'heure !

Mademoiselle de Noyan répondit sans lever les yeux :

— Ne me remerciez pas, monsieur. Vous m'aviez rendu le plus signalé des services. N'était-il point de mon devoir de vous prouver que je ne l'avais point oublié?

Vâudrillan intervint avec rondeur :

— Voyons, jeune homme, vous aviez donc fait bien peu

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attention à ma nièce en la secourant dans un péril extrême, pour ne pas l'avoir reconnue à table ce matin?

— Oh! monsieur, protesta le marquis, quand une foison a vu mademoiselle de Noyan, il est bien difficile de ne pas se rappeler toujours ses traits, sa grâce, son...

— Trêve de compliments, têtebleu ! Je gâte assez ma Ghristiane pour que les autres ne s'en mêlent pas!... Eh bien, alors, que signifient cette timidité, cette discrétion, ce mystère ? Puisqu'un heureux hasard nous rassemblait ici, pourquoi continuer à vous soustraire à une gratitude que j'aurais été non moins enchanté de vous exprimer à Montereau qu'à Paris? Vous vous seriez ainsi épargné les sottes inquisitions de ce brave serviteur.

— Croyez, monsieur, repartit Hector avec un naturel parfait, que je n'avais rien à redouter de ces inquisitions, sinon le désagrément d'une captsivité momentanée. Dieu merci, je compte en France assez d'amis et de parents pour que l'autorité soit promptement édifiée à mon endroit. Il eût suffi, d'ailleurs, de prendre des renseignements près de mon intendant et de mon notaire.

Le gentilhomme salua:

— Je ne vous en sais pas moins, à mademoiselle et à vous, un gré sincère et infini de votre bienveillante intervention.

Vaudrillan poursuivit :

— Il ne faudrait point en vouloir au capitaine de sa méprise et de son entêtement. Nous vivons dans un temps où l'excès des attentats justifie celui des précautions.

— Oh ! je ne lui en veux pas, monsieur! Mademoiselle Christiane était si belle et si émue alors qu'elle plaidait ma cause...

— Mon oncle, votre bras, je vous prie, fit la jeune fille avec embarras. J'ai besoin de prendre un peu de repos avant notre prochain départ, et je voudrais remonter dans ma chambre.

— Ah ! c'est vrai, nous partons ce soir par la patache de

Lorrez, Vous êtes des nôtres, je crois, monsieur de Vaileroy?... Oui, n'est-ce pas?... Vertuchoux ! je ne serai pas fâché d'avoir pour compagnon un preux chevalier de votre espèce.

Le marquiss'inclina profondément. Mademoiselle de Noyan lui répondit par une révérence un peu cérémonieuse.

Quand l'oncle et la nièce furent sortis :

— Diable! murmura Hector en consultant sa montre, diable! voilà une heure que mes hommes m'attendent ! Mes instructions à Chamboran !

Il écrivit rapidement quelques lignes sur une page de son carnet. Puis, avec une colère sourde :

— Mordieu! damné Beaupoil, je vais te faire payer le mauvais quart d'heure que tu m'as fait passer !

Sur le terre-plein du pont de Montereau, — à l'endroit où s'élève aujourd'hui la statue équestre de Napoléon J^'' — une sorte de Jeannot ou de bohème ambulant, un grimacier,

— le type à la mode, — dans le costume traditionnel, — habit, veste et culotte serin, perruque d'étoupes à queue rouge et tricorne exagéré, au-dessus duquel deux papillons artificiels se balançaient au bout d'un fil d'archal, — nasillait avec force contorsions comiques toute sorte de vaudevilles égrillards, et raclait d'un crincrin de haute fantaisie, composé d'un manche à balai et d'une chanterelle à cheval sur une vessie. La foule était compacîe et bruyante à l'entour. On riait, on applaudissait, on reprenait en chœur le refrain des couplets.

Le marquis avait descendu laGrand'Rue nonchalamment,

— bayant aux grisettes et aux enseignes, — avec l'allure d'un homme qui cherche à tuer le temps. Sur le pont, il s'arrêta et s'accouda au parapet, en face du chanteur. Celui-ci, entre deux ponts-neufs, était en train d'amadouer son public :

— Allons, voyons, citoyennes et citoyens, un peu de courage ! la main à la poche ! N'oubliez pas l'artiste parisien !

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Nous allons avoir l'honnmir do vuiis régaler de la nouvelle superlative et autheiitiquo compiamlo de Cadet-Roussel, par le citoyen Aude, — de l'Institut, — telle qu'elle est exécutée — tous les soirs dans les principaux salons de la capitale, et, en particulier, à la Galiote et à la Râpée, par votre serviteur Coq-en-Pàte, dit le Tombeau de la vertu deA Dames, ex-premier sujet de la chapelle du Grand-Turc.

— Hé! l'ami! cria Valleroy.

Le pitre sursauta :

— Mon prince'^

Le marquis tira un écu de trois livres de sa poche et fit mine de le lui jeter. Mais auparavant il parut chercher dans tous ses goussets un morceau de papier pour entourer la pièce. N'en trouvant pas, il arracha une feuille de son carnet :

— Attrape!

Le chanteur tendit son chapeau, et l'écu tomba dedans. Goq-en-Pàte, dit le Tombeau de la vertu des Dames, déploya lestement le papier, qu'il plaça ensuite sur son cœur, entre sa chemise et son gilet, avec un geste grave qui souleva l'hilarité de la foule. Puis, montrant la pièce au public :

— Trois livres! trois livres à la vache! Ce jeune seigneur est magnifKjue comme le sultan. Qu'on se le dise! Les personnes qui auraient à cœur d'en faire autant sont invitées à aller m'atlendre sur la route de Lorrez au bout des Noues, au cabaret du Barbillon aristocrate, où je serai dans une demi-heure.

Cette dernière facétie obtint un succès de fou rire.

Quelques minutes plus tard, du point oii il s'était placé et qui domine le quai par lequel on arrive aux Noues, Hector de Valleroy put voir six individus (jui, se marchant pour ainsi dire dans les semelles des uns des autres, [se dirigeaient, à travers la prairie, vers le cabaret désigné.

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Vlïl

LA PATAGHE

La route de Montereau à Egreville — par Voulx et Lorrez-le-Bocage — est bossaée de côtes qui, aujourd'hui encore, en rendent le parcours assez long et assez pénible aux deux ou trois voitures dont s'anime, à de rares intervalles, sa mélancolique solitude.

Au temps où se passe notre drame, les travaux des ponts et chaussées n'ayant point raboté les arêies vives de ces côtes, l'ascension en était des plus difficiles et la descente suffisamment dangereuse. En outre, les coudes nombreux, que l'on a redressés depuis, augmentaient la durée et retendue de ce trajet de deux grandes heures et de deux bonnes lieues. Partie à Vangelus du soir, la patache ne devait pas arriver avant minuit a destination.

Cette patache n'était guère qu'un méchant cabriolet à deux roues très hautes et à deux banquettes très rapprochées, dont le coffre, placé sur le devant et servant de siège au conducteur, était exclusivement réservé au transport des dépêches et des valeurs. Des rideaux de cuir, qui glissaient en grinçant sur une tringle rouillée, protégeaient les

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voyageurs contre le vent, la pluie, le froid et le soleil. Derrière les voyageurs, les bagages étaient ficelés sous une bâche.

Vaudrillan et le marquis occupaient la première banquette; Christiane et Gisquette étaient assises sur la seconde. Les dragons trottaient deux à droite et deux à gauche du véhicule; le lieutenant, un peu en avant, éclairait la marche.

Le commencement du voyage fut silencieux. Tout le monde songeait. Christiane, la tête doucement inclinée, ne regardait pas le paysage qui s'enfuyait en tournoyant. Mais, ce qui se représentait à son esprit, ce n'étaient point les événements qui, depuis quelques jours, avaient fait invasion dans sa vie, — événements dans lesquels jouait un si grand rôle le fringant cavalier qu'elle touchait presque du genou. Non, sa pensée, s'envolant en arrière, s'en revenait planer dans le cimetière de Moret, oii Ton s'était arrêté la veille. Elle revoyait la dalle de marbre, dans un angle, sous l'herbe haute. Elle entendait la voix de Vaudrillan :

— En face de cette tombe, promettez-moi, Christiane, de taire à tout le monde que vous êtes la fille de Thomme qui dort ici. Plus tard, quand je vous aurai relevée de cet engagement, vous m'approuverez, j'en suis certain, de vous l'avoir fait prendre, car c'est au nom de votre père que j'exige de vous ce silence momentané.

Jamais la voix de son tuteur n'avait eu cet accent de gravité énergique et solennelle. Le vieillard avait appuyé :

— Quoi qu'il arrive, ces jours prochains, en votre présence, soavenez-vous, jusqu'à nouvel ordre, que vous ne connaissez pas Pierre Lombard, et que je suis le vidame de Noyan, votre grand-oncle. Ne vous étonnnez de rien; ne vous alarmez de rien; c'est pour votre bien que j'agis, et j'agis avec la justice.

La jeune fille avait promis. Mais le voyage lui apparaissait maintenant enveloppé d'une ombre menaçante que son imagination travaillait en vain à éclaircir.

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Gisquette, elle aussi, avait reçu de Vaudrillan des instructions précises et sévères. Eh bien, le croira-t-on? Quelque curieuse que dût être une camériste, doublée d'une Parisienne, Gisquette ne s'ingéniait nullement à percer cette nuit mystérieuse. Sa tête était ailleurs. Ah 1 dame, on ne pérégrine pas impunément pendant vingt lieues, dans une rotonde de diligence, avec des chevaliers français. Oai, vraiment, des chevaliers français : le Grand-Harleur et le Petit-Clerc! De drôles de sobriquets, tout de même ; mais quoi ! la gloire de la société et la crème de la basoche! Si attentionnés et si tendres ! A bas les pipes ! Tout pour les dames !

Vaudrillan faisait semblant de sommeiller et étudiait le pays enf^e ses paupières mi-closes.

Qnant au marquis, il enrageait, m petto^ de ne pouvoir, sans éveiller l'attention de son voisin, se retourner pour satisfaire sa passion naissante en dévorant Ghristiane des yeux.

On arriva au bas d'une rampe plus escarpée que les autres, à peu près où se trouve aujourd'hui le cabaret de la Tchernaia. Le conducteur dit :

— Si les voyageurs voulaient monter la côte de leur pied, ça Trait rudement plaisir à mes bêtes.

— Ma foi, s"écria le prétendu vidame de Noyan, je ne suis pas fâché de aie dégourdir un peu les jaQibes. Et toi, mon enfant, ajouta-t-il en s'adressant à Ghristiane, ne veax-tu pas aussi te promener ?

— Volontiers, mon oncle, répondit la jeune fille en se levant, enchantée d'échapper par le mouvement aux vagues inquiétudes qui commençaient à l'envahir.

M. de Valleroy était déjà à terre et, avec une affectueuse politesse, offrait ses services pour descendre. En touchant le sol, Ghristiane heurta une pierre et fit un faux pas.

— Mademoiselle de Noyan me fera-t-elle l'honneur d'accepter mon bras? demanda le marquis, qui poursuivit en saluant Vaudrillan : si monsieur le vidame veut bien le permettre.

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— Hé I hé! répondit celai-ci avec une joviale bonhomie, je n'y vois, vertuchoux ! aucun inconvénient. La jeunesse avec la jeunesse, letebleu! Moi, j'ai ma canne.

Le lieutenant Maurice Desgranges assistait à cette petite scène du haut de son cheval.

— Quelle ravissante fille, murmura-t-il en regardant Ghristiane, et comme ce muscadin est heureux ! Je crois que, pour être à sa place, je donnerais une de mes épaulettes, et les deux, oui, vraiment, les deux, pour qu'il m'offrît une occasion ou un prétexte de me couper la gorge avec lui.

Le crépuscule enveloppait la campagne d'une vapeur tiède et bleuâtre. Les étoiles s'allumaient une à une à la voûte du firmament, qui s'arrondissait ainsi qu'un immense velariwn de soie violette, broché d'or, au-dessus des mamelons qu'escaladait la rouie poudreuse. Des senteurs vivifiantes s'élançaient des prairies qui s'étendaient en contre-bas et semblaient une pâture apportée aux désirs dont le printemps remplit les êtres. Les clochers de Bichereau à gauche, et de Dormelle à droite, tintaient, sonores et invisibles, au lointain noyé d'ombre.

Ghristiane et le marquis marchaient, l'un vers l'autre l'aatre penchés, sur l'étroit ourlet de gazon qui séparait la chaussée du talus en pente déclive. Ils avaient commencé par faire l'éloge de la soirée, du paysage et du doux mois de floréal, père des marguerites, des coquelicots et des bleuets; puis ils s'étaient avoué, avec une franchise réciproque, tout le plaisir qu'ils avaient éprouvé à se retrouver au Peuple Souverain ; enfin, M. de Valleroy ayant, d'un ton légèrement ému, déploré la rupture prochaine d'une aussi charmante liaison :

— Cette rupture, avait demandé Ghristiane, vous paraîtelle donc si nécessaire et si immédiate? Si j'en juge par ce qui a été dit à Montereau, le château de Valleroy ne doit pas être fort éloigné de Lorrez...

— Oh ! d'une couple de lieues au plus.

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LES MASQUES DE SUIE 2i9

— Eh bien, puisque nous allons nous fixer pendant quelque temps k Lorrez, qui vous empêcliedenous y venir vo.r? Vous n'êtes plus, que je sache, un étranger pour nous, et des voisins convenables ne doivent pas être bien communs dans ce pays rempli d'embûches et de (erreurs.

— Ah ! mademoiselle, vous me rendez bien heureux ! Et si j'étais certain que M. de Noyan ne me vît pas avec trop de défaveur...

— Rassurez-vous : tout ce qui me plaît plaira toujours à mon tuteur.

Il n'y a rien de tel comme ces petites filles pour s'avancer parfois. Le marquis répondit à cette étourderie en pressant sous son bras le bras de Christiane. Les joues de celle-ci devinrent plus blanches que la mousseline de son canezou, agitée violemment par les soubresauts de son petit cœur; et Gisquette, qui marchait à quelques pas derrière elle, eût pu la voir rougir depuis la naissance de son col admirable jusqu'aux tresses de ses merveilleux cheveux blonds.

Mais Gisquette s'occupait bien, en vérité, de sa maîtresse 1 Gisquette n'avait point cessé de galoper — dans la rotonde '— entre la queiip de morue caca dauphin et le spencer raisin de Corinthe du Petit-Clerc, et la culotte jaune, le gilet rouge et l'habit canelle du Grand-Hurleur! Hélas! tout cela s'était évanoui en arrivant à Montereau !

Je ne sais sur quelles banalités roula le reste de la conversation de Christiane et du marquis. On prétend que c'est dans les romans seulement que l'échange des coeurs se fait vite. Pourtant lorsque, sur l'avertissement du conducteur, chacun reprit sa place dans la patache, on aurait parié que les deux jeunes gens s'aimaient.

Le soir avait tourné rapidement à la nuit. On s'arrêta un instant à Voi]lx pour allumer les lanternes. Dans le village, toutes les portes étaient déjà closes. Toutes les fenêtres étaient éteintes. Au delà de Voulx, la route s'aplanit et se boise. Elle

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cesse de partager une nappe de verdure ponctuée çà et là d'aulnées et de cours d'eau et se resserre entre deux futaies, que des coupes lucratives ont éclaicies depuis, mais qui, alors, se prolongeaient, pour ainsi dire, jusqu'à Lorrez-le- Bocage, — ainsi que l'indique suffisamment le nom de cette dernière localité.

La fraîcheur s'était levée et semblait avoir engourdi tout le monde. Le conducteur avait enfoncé son bonnet de loutre sur ses oreilles ; le marquis paraissait dormir dans son manteau ; on avait tiré les rideaux de cuir, et Christiane, encoqueluchonnée dans une pelisse dont elle avait relevé le capuchon, appuyait son front chargé de sommeil sur Tépaule de Gisquette, laquelle, pour se tenir droite, n'en ronronnait pas moins avec sonorité.

Vaudrillan avait recomaiencé son manège d'observation. Tandis qu'il dodelinait de la tête de droite à gauche, comme un individu écrasé de fatigue, ses petits yeux perçants fouillaient à des profondeurs extraordinaires l'obscurité de la nuit et l'épaisseur du bois, en même temps que son oreille tendue écoutait avec une attention inquiète tous les bruits, fugitifs et indécis, qui passaient dans le silence.

On atteignit ainsi à l'endroit dit Ips Carrefours,

Soudain un taillis s'enflamma sur le côté droit de la route. Un coup de feu retentit. Et l'un des chevaux de la patache s'abattit, — foudroyé I

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