EMBUSCADE
Des ombres s'agitaient derrière un rideau d'arbres, sur la lisière du bois.
— A moi, dragons ! cria Maurice Desgranges en mettant le sabre à la main.
Les dragons dégainèrent.
— Chargez ! commanda le lieutenant.
Mais les assaillants ne se laissèrent point aborder. Ils se replièrent en tiraillant. Les dragons se perdirent à travers les taillis à leur poursuite. Quand Vaudrillan, qui avait mis la tête hors de la patache, les eut vus disparaître sous le couvert :
— Imbéciles ! s'écria-t-il avec colère. Nous voilà bien perdus maintenant I
— Qu'est-ce donc ? Qae se passe-t-il? demanda le marquis en s' éveillant brusquement !
— Têtebleu! il se passe que ce grand niais d'officier aurait été payé par les Masques de Sideponv nous laisser assassiner qu'il n'agirait pas autrement.
— Gomment ?
— Eh ! vertuchoux I ne savez-vous pas qu'au lieu de
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rester poar nous défendre contre une attaque qui va probablement nous tomber sur le dos, il est en train de galoper derrière deux ou trois coquins qui vont l'entraîner au diable, tandis que leurs compagnons nous rançonneront ici à bourse-que- veux-tu !
Vaudrillan n'avait pas achevé que le conducteur piaulait en sautant à bas de son siège :
— Les Masques de Suie ! Sauve qui peut !
Une bande d'une douzaine d'individus venait en effet de s'élancer des massifs qui bordaient le côté gauche de la route et entouraient la patache, — le pistolet au poing. Tous avaient la figure couverte d'une épaisse couche noire, qui en calfeutrait, pour ainsi dire, les méplats. Des yeux luisant de convoitise et de férocité roulaient dans cette nuit impénétrable.
— Mon Dieu ' mon Dieu ! murmurèrent les deux femmes affolées de terreur au fond de la voiture.
M. de Valleroy se pencha vers Vaudrillan :
— Que faire ? interrogea-t-il.
— Rester tranquilles : c'est le plus sûr. Est-ce que nous sommes en force? Nous serions fusillés au premier mouvement ; puisque nous sommes dans le guêpier, tachons d'en tirer notre vie à défaut de notre argent.
Un sourire bizarre passa sur les lèvres du marquis.
En ce moment, celui qui paraissaitêtre le chef de la bande prit la parole. C'était un homme de grande taille et de puissante encolure, harnaché d'un ancien dolman de hussard et d'un vieux pantalon d'uniforme radoubé de pièces de cuir. Sa tête éuorme, assise sur un cou enfoncé entre deux épaules larges et bombées, était coiffée d'un bonnet de police à turban brun, à flamme bleue, à galons blancs. Il avaitun sabre de cavalerie au côté et des pistolets d'arçon à la ceinture.
— Citoyens voyageurs, dit-il d'ua ton goguenard, ne craignez rien pour votre peau, et rassurez ces deux poulettes qui s'effarouchent là-bas, au fond ; nous ne sommes pas
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venus pour vos bijoux ou pour voire quibus, mais pour les fonds du gouvernement. Les fonds sont dans le coffre que ce poltron de conducteur vient de déserter : vingt-cinq mille livres, vous voyez que nous soiumes bien renseignés. Par ainsi, qu'on descende en douceur, sans un cri, sans un geste: autrement on serait obligé de vous farcir la caboche de quelques onces de plomb, ce qui serait désagréable à cause des citoyennes.
Le marquis et Vaudrillan obéirent les premiers. Puis Ghnstiane s'avança à son tour au bord de la voiture. Là jeune fille, pâle et frissonnante, avait peine à se soutenir. Un des Masques de Suie lui tendit la main :
— - Appuyez-vous, la petite mère. On est galant. Amour aux belles !
Le rouge de la fierté blessée monta à la joue de mademoiselle de Noyau: une lueur de colère s'alluma dans ses yeux. Debout sur le devant de la voilure, elle repoussa dédaigneusement du pied la main que lui présentait le bandit.
— Tonnerre! grinça celui-ci en dirigeant le canon de son pistolet sur la jeune fille.
Le marquis se précipita sur l'arme, en même temps que Vaudrillan recevait dans ses bras Christiane évanouie. On entendit gronder la voix du chef :
— Le premier qui s'avise de faire jaser la poudre sans ma permission, je lui sers un plat de mort subite. Que les conscrits se le tiennent poar dit. Les voyageurs, à dix pas en arrière ! et nous autres, à la besogne !
Deux des brigands grimpèrent aassilot sur la patache, enfoncèrent le coffre à coups de hache et jetèrent les sacs d'argent à leurs compagnons. D'autres avaient dételé le cheval qui restait. On le chargea des sacs. Puis le chef, l'enfourchant :
— En route, garçons. Il est temps. On se retrouvera où vous savez.
11 talonna vigoureusement la bèlo, qui partit ventre à
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terre. En une minute, le reste de la bande se fut évaporé dans les fourrés.
On avait emporté Christiane à quelques pas de la voilure, et on l'avait couchée sur le manteau de M. de Valleroy, au bord d'un fossé. Son évanouissement prenait peu à peu le caractère d'une attaque de nerfs. Des mouvements saccadés agitaient tout son corps et des gémissements sourds s'échappaient de sa poitrine. Vaudrillan, le marquis et la camériste s'empressaient à l'envi autour d'elle. Le faux vidame était au désespoir :
— Les misérables ! répétait-il, ils me l'auront tuée avec cette épouvante ! Oij trouver une maison, des soins, un médecin ? Savons-nous seulement où nous sommes ?
M. de Valleroy fit mine de s'orienter :
— Parbleu ! mon cher monsieur, nous sommes encore heureux dans notre malheur. Les drôles nous ont arrêtés juste au moment oii j'allais prendre congé de vous. Valleroy est à peine à vingt mmutes d'ici, et j'aperçois là-bas, coupant la route, l'avenue de tilleuls qui y conduit en droite ligne. Si vous voulez m'en croire, nous y transporterons lajeune demoiselle;il nelui faut que des calmants du repos, un bon lit, et, Diea merci, elle aara tout cela au château.
Vaudrillan accepta avec effusion.
En ce moment, deax dragons revinrent, harassés et fourbus. La poursuite des bandits chargés de les éloigner les avait séparés du lieutenant et de leurs camarades. Ils s'étaient empêtrés d l'aventure dans la forêt en quête d'ennemis invisibles, dont tout à coup ils avaient complètement perdu la piste.
On en dépêcha un à Lorrcz pour avertir le maire, le juge de paix et la gendarmerie. L'autre, qui consentit à se laisser démouler provisoirement, fut commis à la garde de la païache et des bagages, que, du reste, \es Masques de Swie avaient » respectés.
On installa Christiane sur le cheval du soldat ; Gisquette,
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assise en croupe, la soutenait. Vaudrillan, conduisait le cheval par la bride. M. deValieroy, muni de l'une des lanternes de la palache^, ouvrait la marche.
Guidée par lai, la petite caravane tourna à gauche, s'engageadans une allée de grands arbres et chemina environ une demi-heure, après quoi,« à la blanche clarté qui tombe des étoiles,» elle vit une masse haute et sombre se détacher d'ane façon nette et brusque sur la feuillée glacée d'argent.
— Nous sommes arrivés, dit le marquis.
Il prit dans sa poche un sifflet d'ivoire, et en tira une modulation aiguë et prolongée.
— De grâce, ajouta-t-il en souriant, que cette façon de m'annoncer ne vous fasse pas me prendre pour un capitaine de voleurs. Dans cette maudite époque de crimes et dans ce damné pays de malfaiteurs, sait-on jamais qui sonne à la grille ou qui frappe à la porte? Laurent, mon domestique, n'obéit qu'à mon sifflet.
Une lumière vint, comme un feu follet, à la rencontre des voyageurs. Une voix demanda :
— Est-ce bien vous, monsieur le marquis?
— Oui, mon brave Laurent. Ouvre-nous vite.
— Je ne vous attendais que demain. Mon Dieu, auriezvous fait quehjue mauvaise rencontre ? On s'est battu aux environs. J'ai entendu des coups de feu, et je veillais auprès de mon fusil.
La grille tourna sur ses gonds, et le marquis s'adressant à Vaudrillan :
— Il y a trop peu de temps, dit-il, qu'il m'a été permis de remettre le pied dans le domaine paternel, pour que tout dans ce château ne vous paraisse pas singulièrement en désordre. Si j'avais su y recevoir des hiMes tels que vous, j'aurais pris quelques précautions, sinon de luxe et d'élégance, du moins de bien-etre et de bon goût. Mais, enfin, acceptez Valleroy pour ce qu'il est. La maison et le propriétaire sont à votre entière discrétion.
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