‹ Le Duc RougeChapitre 32 sur 39 · PAS DE FEU SANS FUMEE · texte numérisé non relu

PAS DE FEU SANS FUMEE

Le jour où s'ouvre ja seconde partie de ce récit, Vaudrillan était parti à cheval de grand matin pour Sens, où le courrier de Lyon devait lui remettre une dépêche de Fouché. La dépêche était brève et significative. Elle ne renfermait que ces mots :

« Le délai consenti par Bonaparte pour la punition des Masques de Suie expirera dimanche prochain. ,»

On était au mardi.

Le policier s'en revenait au pas vers Lorrez. Comme Hippolyte,

Sa main sur soa coursier laissait flotter les rênes...

11 songeait.

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— Il est certain que j'ai devant moi deux fois quarantehuit heures pour ramasser les Masques de Suie dans mon mouchoir et les rapporter comme un quarteron de prunes au citoyen premier consul... Quels Masquer de Si/2>?... Chimère ! illusion ! légende ! Je pencherais mêmii à penser qu'il n'y en a jamais eu, s'ils n'avaient travaille à mon nez et sous ma patte... Hé! hé! Fouché est un homme très fort. Il a inventé dans le temps de faux chauffeurs pour démonétiser les Compagnons de Jéhu. Il serait bien capable d'avoir fabriqué les Masques de Suie pour avoir la gloriole de les faire disparaître rien qu'en soufflant dessus, et rendre ainsi, dans l'opinion de Bonaparte, son ministère indispensable à la tranquillité de l'État.

Puis, se frappant le front :

— Eh bien ! non. C'est impossible. Les Masques de Suie existent. Ils sont là, à ma droite, à ma gauche, devant moi, derrière moi, partout. Je les ûaire dans le vent. Tout me dit qu'ils nous ménagent, pour demain ou après, un réveil désagréable.

Son regard scrutateur planait sur le paysage.

— Il n'y a pas, à dix lieues à la ronde, une maison de maître, une ferme, un enclos, une chaumière, pas une cabane de berger, pas une hutte de charbonnier, pas un affût de braconnier, que je n'aie visités; pas un taillis que je n*aie battu, pas une ornière que je n'aie sondée, pas une pierre que je n'aie soulevéb. Pays plat. Cinquante hommes ne peuvent se cacher depuis un mois dans des aunaies, des prairies et des vignes. La gendarmerie tient les bois... — Pour sûr, il y a un terrier... Mais où rencontrer quelque indice qui m'indique un semblant de souterrain, de caveau ou de grotte? Je ne peux cependant pas consulter le sol de toute une province avec le bout de ma canne pour savoir si (;a sonne creux.

Vaudrillan passait en ce moment à la hauteur du couvent de Villechassin.

Villechassin avait appartenu à des capucins qui s'y li-

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vraient à la culture. Dès les premières années de la Révolution, les pères s'étaient dispersés; le couvent était devenu propriété nationale, et nul n'ayant eu l'idée de l'utiliser pourquoi que ce fût, les bâtiments en étaient restés vides et ouverts à tout venant.

Vaudrillan les avait explorés avec soin et n'y avait rien rencontré de suspect.

En achevant son monologae, le policier avait, machinalement, tourné les yeux vers Villechassin, dont le toit en éteignoir et les murailles grises émergeaient d'un bouquet de frênes et de bouleaux. Au-dessus de ce toit, bouillonnait un léger nuage de fumée.

— Vertuchoux! pensa Vaudrillan, est-ce que nos révérends seraient revenus faire la soupe dans leur ancienne capucinière ?

Mais la fumée ne s'échappait pas des cheminées du couvent. La spirale, d'un blanc laiteux, filait le long des murs et semblait s'élancer de l'endroit même oij le corps de logis enfonçait dans le sol ses puissantes assises. Vaudrillan fit un soubresaut.

— Têlebleu! bélitreque je suis ! aiurmura-t-il; comment n'ai-je pas songé à cela *?

Un sourire de triomphe fronça ses lèvres minces.

— Les capucins faisaient du vin et le buvaient, c'est clair: voilà mes caves trouvées. Elles sont habitées : on y fricote.

Puis rendant la mam à sa monture qui s'enleva dans la direction de Lorrez :

— Cuisinez le dîner, mes camarades, ajouta-t-il. Moi, je m'invite pour cette nuit, et je fournirai le dessert.

Près d'un mois s'était écoulé. Quoi qu'elle en eût dit à Hector, Ghristiane n'ayant point insisté pour retournera Paris, le tuteur et la pupille habitaient, à Lorrez, la propriété du feu président de Noyan. Quelques jours après qu'ils eurent fait élection de domicile dans ce domaine,

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Vaudrillan reçat du ministère de la police une lettre ainsi conçue :

« La personne sur laquelle se sont égarés vos soupçons est bien l'unique rejeton de la famille de Valleroj^ L'administration en possède les preuves authentiques.

» Le défunt marquis Charles-Honoré-Sigismond était un original. Il employa à parcourir l'Europe la majeure partie de sa vie, et mourut en Russie, à la cour de Catherine II, après avoir fait, pendant ses vingt dernières années, de rares apparitions en France et dans sa terre du Gàtinais.

» Son fils, Louis-Tancrède-Hector, a aussi beaucoup voyagé. Il a su rester étranger à toutes les mtiigues politiques de son parti. Sa demande d'autorisation à rentrer dans sa patrie est en date de Prague. Elle lui a été accordée à la requête des citoyens Sieyè» et Talleyrand. Il est alors venu à Paris, a déclaré son intention de se soumettre aux lois et a prêté serment à la Constitution.

• Sur la justification de ses titres, il a été envoyé en possession de Théritage paternel. »

En marge de ce document, Fouché lui-même avait écrit:

« Vous avez fait fausse route.

» Le marquis de Valleroy doit être l'objet des plus grands égards. C'est un garçon inoffensif, de capacités médiocres, qui n'entreprendra rien contre le gouvernement et a fait sa soumission sans arrière-pensée.

» L'ex-évôque d'Autun le protège, Joséphine en a répondu à son mari, et le premier consul paraît avoir sur lui des vues pour l'avenir.

)) Evitez de l'indisposer. )>

— Vertuchoux ! avait murmuré Vaudrillan en jetant le papier au feu avec humeur, on n'ignore pas pourquoi Bonaparte est si gracieux pour les ci-devant : c'est qu'il ne peut pas souffrir les républicains. S'il veut un trône, s'il a dessein d'égorger la liberté, il doit chercher dans les rangs des adversaires de celle-ci des partisans et des complices. Eu attendant, j'en suis, moi, pour mes frais de conjectures

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et d'investigations. Voilà qui me lie les bras et me bouche à la fuis les yeux et les oreilles !

Le policier avait renillé une prise :

— Et pourtant, il y avait du louche dans ce marquis 1 Malgré tout le parfum degentilhommerie dont il avait imprégné ses manières et son langage, ça sentait furieusement le m>slère autour de lui ! Les vieux chiens de chasse ne se troQipent pas à ces odeurs-là. Beaupoil, qui a du nez, est tombé eu arrêt rien qu'en l'apercevant. C'est drôle, il m'a semblé que le capitaine reconnaissait en lui l'ancien meunier de Nemours.

Puis se raisonnant:

— Allons ; il paraît que j'ai eu affaire à un vrai marquis. Fouché l'affirme: il faut le croire. Il n'y a plus rien à faire de ce côté. Cherchons ailleurs le secret ùes Masques de Suie.

Or, le secret des Masques de Suie était bien gardé. Il y avait plus : depuis l'arrivée a Lorrez de Vaudrillan et de Ghristiane, les Masques de Suie avaient disparu instantanément et absolument! Disparu sans laisser derrière eux une trace révélatrice, un indice accusateur ; sans une ombre de piste, sans une apparence de vie! Disparu comme si la terre s'était entr'ouverte tout à coup pour les engloutir!

Le vol des vingt-cinq mille francs de l'Etat avait été leur dernière prouesse. A partir de ce moment, plus d'embuscades pertides au coin des bois, plus d'exploits effrontés en plein soleil, plus de figures suspectes dans les campagnes. Voitures et voyageurs allaient en paix par les chemins, et le tocsin haletant avait cessé d'appeler chaque nuit les citoyens au secours de quelque ferme en feu.

D'abord, on n'avait point osé croire à une délivrance aussi inespérée. La garde nationale était restée organisée et armée dans les petites villes, les bourgs et les villages. Les paysans des hameaux et des métairies isolées n'avaient pas déposé le fusil. Les gendarmes et les dragons continuaient à protéger les diligences. On faisait bonne garde: un système de patrouilles volantes, dû à l'imagination de

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Beaupoil, correspondait entre chaque localité et scrutait de ses baïonnettes les moindres plis de terrain.

Les Masqups de Suie avaient-ils jugé prudent de ne point se heurter à un état de choses aussi hérissé de précautions? S'ctaient-ils décidés à liquider leur association après bénéfices raisonnables? Ou bien encore s'en étaient-ils allés exercer dans une province voisine leur périlleuse et sanglante industrie? On ne savait.

Toujours est-il que, depuis l'affiire de la patache, la justice n'avait pas eu, dans le Gàtinais, a verbaliser au sujet du moindre délit: nionlre ch'pée sur un marché, ou canard maraudé dans une basse-cour. Que dis-je? les populations auraient pu s'imaginer ({u'elles avaient fait un rêve affreux, peuplé de cauchemars et de spectacles sinistres, si la volumineuse procédure en cours d'instruction devant le jury de Melun, si les ruines fumantes çà et la, si les larmes, les plaintes et les habits de demi des familles dont quelques membres avaient été égoro^és par les brigands, n'eussent témoigné hautement et lamentablement de la réalité trop évidente, hélas! des attentats et de la férocité de leurs auteurs.

Vaudrillan enra.iîeait. Quoi ! il s'était établi au cœur du pays dévasté, dans la ferme persuasion qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour saisir tous Ips lils de cette conspiration contre la loi, ourdie par les Masquer de Suie! Et, pour accaparer l'honneur et le profit du succès, il s'était résolu à agir seul, sans se découvrir a Beaupoil, qu'il regardait comme un concurrent dangereux, sans invoquer l'appui de qui que ce fût, et se réservant de faire appel au concours de l'autorité à ce moment suprême où il n'aurait qu'à lui servir, pour ainsi dire, les coupables tout chauds du flagrant délit.

La capture des Masques de Suie n'était pour lui, du reste, qu'une question secondaire. L'homme de police, en général, Vespion a besoin d'élever son rôle. Vaudrillan avait placé le sien à la hauteur de l'amitié vengée. Son idée fixe

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était qa'cii poursuivant ces malfaiteurs de fraîclie date, il retrouverait, par cela même qu'il opérait aux environs de Moret, des renseignements nouveaux sur le meurtre de Pierre Lombard et sur celui qui l'avait commis. Peut-être cet homme n'était-il pas mort ?

— Ah ! pensait Vaudrillan avec une rage froide, ah I mon pauvre Pierre Lombard, quel plaisir j'aurais a voir ton assassin saluer de la tête le cadran de l'hôtel de ville sur la plate-forme de V abbaye de Monte- à-Eegr et !

Mais voilà que les fils qu'il comptait tenir s'étaient brisés avant qu'il les touchât.

Sous le prétexte d'arrondir le patrimoine de sa pupille en achetant des terrains, l'agent chevauchait du matin au soir, par monts et par vaux, entrant dans les maisons, s'attablant dans les cabarets, faisant jaser les aubergistes, les maires, les femmes, les enfants, les braconniers, les roulante, les bûcherons, les domestiques et jusqu'aux plus misérables journaliers.

Tandis qu'il faisait ce métier, — laissant Christiane en compagnie de ses livres, de son clavecin, de ses crayons et de ses pinceaux, — Hector de Valleroy fréquentait avec assiduiié le château de Noyan. La première fois qu'en revenant de lâchasse il avait trouvé le marquis assis auprès de la jeune fille, Vaudrillan avait froncé le sourcil. Mais après le départ du jeune homme, Christiane avait dit avec tant de câlinerie :

— Cher oncle, si vous saviez comme je m'ennuie !

Les visites du marquis avaient été d'abord discrètement espacées. Puis, il était venu tous les jours.

Je n'ai pas le loisir, dans ces pages rapides, de suivre et de décrire les méandres de l'amour. Il me faut aller droit au but. Ce but, le voici :

Christiane de Noyan et Hector de Valleroy s'aimaient. Pour Christiane, c'était le printemps du cœur, — ce doux et gai printemps non moins fleuri, non moins embaumé, non moins lumineux que celui qui fait éclore les premières

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pousses du buisson, et qui épand sur la nature, avec les frais parfums du bouton entrouvert, les caressantes harmonies du concert des oiseaux !

Le marquis, au contraire, entrait dans son automne. Ces étés de la Saint-Martin ont souvent des ardeurs terribles. Nous le savons : M. de Valleroy ne ressemblait que fort imparfaitement à ces galants, — timorés, poétiques et nébuleux, — que les traductions avaient mis à la mode en les faisant sortir des brouillards d'Ossian.

Malgré cela, à cause de cela peut-être, Christiane Tavait laissé lire au fond de son âme. Et tout le canton s'entretenait du mariage du beau ci-devant avec la nièce et pupille du vidame de Noyan, que celui-ci s'imaginait encore que le marquis n'était pour la fillette qu'une distraction, bonne tout au plus à marcher de pair avec VOratorio de la Création, du citoyen Havdn, ou les Lettres à Emilie, du citoyen Demoustier, qu'il lui avait fait acheter à Paris.

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