‹ Le Duc RougeChapitre 33 sur 39 · DEMANDE EN MARIAGE · texte numérisé non relu

DEMANDE EN MARIAGE

Ce matin-là, — vers onze heures, — une fenêtre s'était ouverte au premier étage du château de Noyan, une des fenêtres qui font face à la route de Voulx,dans Faguelle se jette, à mi-distance à peu près, le chemin de traverse de Valleroy. Ghristiane s'était montrée à cette fenêtre, plus rose, plus fraîche, plus riante, plus fleur que les (leurs du parterre qui s'étendait au-dessous. Elle s'était accoudée sur l'appui de fonte ouvragée. Sas cheveux d'or flottaient à la brise joyeuse, et ses petites mains de nacre arrondissaient, en manière de garde- vue, leurs doigts fluets et transparents au-dessus de ses grands yeux inquiets et chercheurs.

La-bas, sur la route qui serpentait, ainsi qu'un ruban d'un blanc roux, dans la verdure crue des prairies, un point lumineux s'agitait au milieu d'un tourbillon de poussière. Etait-ce un miroir mouvant, ou un caillou poli transformé en diamant par les caresses du soleil? Point : c'était simplement et prosaïquement le cuir Terni de la casquette de

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chasse d'Hector dans lequel se miraient les rayons de midi. Bientôt on aperçut le marquis. Il galopait un train d'enfer. Son domestique Laurent avait peme à le suivre. Tous deux s'engouffrèrent dans lo village. Christiane avait quitté la croisée. Son grand chapeau de paille a la De^houUère<^, — comme Marie- Antomette en portau à Trianon, — mettait de l'ombre sur son front, elle descendit au jardm. Elle savait bien qu'Hector l'y rejoindrait...

Au bout d'un instant, la jeune fille entendit sonner à la grille: c'était M. de Valleroy qui mettait pied à terre devant le château. Tandis qu'un des serviteurs campagnards embauchés par Vaudrillan accourait lui ouvrir, le marquis jetait à Laurent la bride de sa monture, dont les flancs fumaient de sueur, en adressant au domestique cette brève recommandation :

— Les chevaux ici, à la nuit tombante.

Quelques minutes plus tard, les deux amoureux s'enfonçaient dans les allées les plus écarlées du jardin. Tout en cueillant un bouquet Christiane écoutait les doux propos, les doux projets et les serments du gentilhomme et comme il n'était pas dans sa nature de répondre à demi, elle s'engageait, — résolument et pleinement, — sauf refus de son tuteur. Et quelle apparence que celui-ci refuscàt de souscrire au bonheur de sa chère mignonne?

Les heures s'écoulèrent. Un écrivain s'est écrié : « Oh ! comme elles sont charmantes d'ordinaire les occasions oii l'on apprend à oublier l'heure!» Un moment cependant la" promenade fut troublée. Les deux causeurs s'étaient arrêtés en même temps et avaient dressé l'oreille. Christiane s'était imaginée qu'on l'appelait. Et Valleroy avait cru entendre un bruit de pas sous le couvert. Car l'on avait franchi la clôture du jardin pour entrer dans le petit parc. On était allé loin, très loin. On ne dissimulait plus, on ne se querellait plus, on ne s'emportait plus et l'on ne tremblait plus comme à Valleroy, un mois auparavant. On parlait. On par

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lait da lieutcnaal DesgTange"=^, sans violence et presque avec compassion.

Le lieutenant Desgranges était toujours cantonné à Montereau avec ses dragons devenus quasi inutiles. Il avait évité de se retrouver en présence du marquis et de mademoiselle de Noyan, et lorsque son service lui faisait traverser Lorrez pour pousser une reconnaissance jusqu'à Egreville, il se garait, comme de la peste, des abords et des hôtes du château. Yaudrillan s'en était étonné, et Ghristiane avait murmuré :

— Pauvre jeune homme !

On parlait aussi des Masques de Suie.

— La beauté est fée, disait le marquis. Les saphirs de vos yeux ont un éclat magique. Vous avez fait rentrer dans l'ombre Parmée des monstres de la nuit.

Ensuite, on n'avait plus parlé du tout. Ces silences sont remplis d'embûches. Les regards se cherchenS les mains se serrent, les haleines se confondent. Un moment vint oij Hector fut près d'appuyer ses lèvres sur le front de la jeune fille, qui se défendait mollement, à moitié ployée sur son bras.

Une sorte de rugissement leur fit lever la tête. Vaudrillan, debout à quelques pas, les contemplait avec stupeur. Le policier arrivait de Sens. Gisquette l'ayant averti que mademoiselle était dans le parc, il était venu l'y surprendre. Ce qu'il voyait éclairait brusquement la situation. La surprise et l'indignation, élevées à l'extrême, bouleversaient si éloquemment sa physionomie que Ghristiane eut honte et terreur.

— Mon père, balbutia-t-elle, mon père, pardonnez-moi : je l'aime.

Vaudrillan ne répondit pas et resta immobile. On eût dit que la foudre l'avait frappé. Puis, au bout d'une minute qui parut plus longue qu'un siècle à la jeune fille éplorée, il abaissa lentement vers celle-ci ses yeux on elle vit poindre une larme : il y avait un reproche terrible dans ce re-

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gard ; mais il y avait aussi une étrange et profonde tendresse.

— Ah ! murniura-t-il d'une voix amère et navrante comme un sanglot, ah ! cruelle enfant ! M'avoir ainsi trompé ! Quand j'aurais prodigué mon sang pour te faire heureuse I

— Je serai heureuse, mon père, si j'appartiens à l'homme que j'ai choisi.

La flamme de la colère sécha les larmes sous la paupière de Vaudrillan. Il ferma les poings, et fit un pas vers le nfarquis. Chrisliane se jeta entre les deux hommes.

— Mon père! s'écria-t-elle, si vous le tuez, je mourrai. Le vidame la reçut dans ses bras.

— Tu l'aimes donc bien? interrogea-t-il.

Elle cacha son front dans le sein du vieillard.

— Plus que la vie.

Puis relevant la tête avec fierté ;

— Autant que l'honneure

M. de Valleroy prit la parole :

— Monsieur, dit-il, puis-jeespôrer que vous m'accorderez la main de mademoiselle Christiane de Noyan, votre nièce?

Le vidame tenait la jeune fille serrée contre sa poitrine. Son regard, qui la caressait avec une bonté paternelle, pesa sur le marquis, froid, dur et acéré :

— Monsieur de Valleroy, répondit-il avec une menaçante gravité, j'aurais un compte sévère à vous demander de votre conduite. Vous êtes gentilhomme, dites-vous ? Têtebleu ! est-ce le fait d'un gentilhomme, de profiter de l'absence d'un vieillard confiant, pour lui voler le cœur de son enfant ?

— Monsieur !

— Epargnez-vous les protestations. Vous êtes coupable. Heureusement, l'amour de cet ange vous absout, et, vertuchoux ! rendez-en grâce à vos talents de séducteur ; car, s'il en était autrement, rien au monde, rien au monde, entendez-vous? ni rage qui nous sépare, ni la loi qui défend

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de se faire justice, ni les prières de celle que vous avez si adroitement fascinée, ne m'empêcheraient de vous punir ! Ghristiane supplia :

— Cher oncle!

— G*est bien, chérie, on va être indulgent.

Ensuite à Hector :

— Elle vous adore. Je n'ai plus le droit de récriminer, de me défier, m de haïr. Epousez-la. Je ne vous la donne pas. Vous l'avez prise. Tâchez qu'elle n'ait jamais à se repentir de s'être mise entre vous et moi à cette heure décisive.

La cloche du dîner lintait au château. Vaudrillan parut faire un effort suprême. Il poussa doucement Ghristiane vers le marqui?, et, revenant aux façons de l'ancienne cour :

— Monsieur mon invité, fît-il, offrez le bras à votre fiancée.

Les jeunes gens s'acheminèrent vers le château. Le policier les suivit en se tenant toute sorte de discours :

— Ah ! vidame Gobe-Mouche, va! es-tu assez dupé, battu et mécontent ! On a ben raison de le dire : quand l'amour est d'accord avec les yeux des petites filles, il ôte son bandeau et le colle sur les yeux des pères et des tuteurs.?

Il décapita un héliotrope d'un coup de sa badine.

— G'est bien fait. N'avais-je pas rêvé de me servir de Ghristiane pour savoir ce qu'il y au fond de cet homm? Je voulais pénétrer chez lui : c'est lui qui s'est faufilé chez moi. Parbleu ! j'étais toujours dehors : la pauvre enfant est excusable. On sait comment ces choses-là arrivent ; les mains qui se rencontrent en courant sur les touches du clavecin, les cheveux qui se mêlent quand on se penche, les bras qui se coudoient lorsqu'on travaille au même pastel. Voilà les vrais coupables: le pastel, le livre et le clavecin. Ge sont eux que j'aurais dû surveiller au lieu de faire la chasse à des larrons imaginaires.

Vaudrillan s'interrompit avec un petit ricanement :

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— Hé ! hé ! hé! pas si imaginaires. Cettenuit, je saurai à quoi m'en tenir sar le compte des Masques de Suie,

Il ajouta en examinant les jeunes gens :

— Joli couple. Parti sortable. M. de Valleroy est riche, beau cavalier, protégé par Fouché, Sieyès et Talleyrand. îl arrivera. J'ai eu tort de le suspecter. Ma Ghrisiiane ne pouvait aimer qu'un gentilhomme.

Il secoua la tête passa la main sur son front.

— Avec cela, je sais furieux. S'éprendre justement de ce marquis ! Tout à l'heure, quand j'ai fermé les yeux pour réfléchir avant de lui répondre, il m'a semblé que mon pauvre Pierre Lombard soulevait la pierre de sa tombe et me criait en agitant sa main ensanglantée: Non! non! non!

Le commencement du dîner fut silencieux et froid. Peu à peu, cependant, le bonheur qui animait la flgure de Chrisliane dérida Vaudrillan. On tondit par avance les moissons de l'avenir ; on fit des plans mignons ; on parla même quelque peu de la corbeille. Quand Hector se leva pour prendre congé :

— Monsieur le marquis, lui dit le vidame, j'ai a vous donner et à recevoir de vous des éclaircissements nécessaires. Voulez-vous bien m'attendre après-demain soir à Valleroy? Nous causerons affaires de famille et nous fixerons, s'il vous plait, le jour de la célébration du mariage.

Hector s'inclina :

— Après-demain soir, à Valleroy, je serai à vos ordres. On se dit au revoir avec effusion.

Plus tard, quand tout le monde fut endormi au château, Vaudrillan revêtit un habit de paysan, abrita son visagesous unlarge chapeau, mitdans ses poches une paire de pistolets et accrocha à sa ceinture, sous sa blouse, un long couteau catalan tout ouvert. Il se munit, en outre, d'une pince, d'un paquet de rossignols^ d'une petite lanterne sourde et d'un briquet. En se retirant, il avait prévenu Ghristiane qu'il était

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obligé de retournera Sens, le lendemain gaetter le passage de la malle, celle-ci ne lui ayant pas apporté Jes papiers qu'il attendait.

— Je partirai de grand matin, avait-il dit, etil se peut que je revienne un peu tard.

Puis, en embrassant le fillette :

— Dormez bien, mademoiselle la cachottière. Ne vous inquiétez pas et ne vous ennuyez pas. On se pressera de vous arranger votre félicité, et vous serez bientôt madame la marquise...

Ses préparatifs terminés, le policier descendit de sa chambre, en retenant son souflle, et sortit du château a pas de loup. Il avait une clef de la petite porte qui s'ouvrait à côté de la grille. Il en fît usage doucement. La porte tourna sans bruit sur ses gonds. Yaudrillan se trouva dehors.

Aussitôt, coupant à travers champs, il piqua droit sur Villechassin.

A peine s'était-il enfoncé dans la nuit, qu'une sorte de fantôme,qui se tenait caché derrière un arbre, de l'autre côté de la route, en face la grille du château, se détacha de cet afi'ût et s'élança à sa poursuite.

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LES GAVES DE VILLECHÀSSm

Villecliassin était distant de trois lieaes environ de Lorrez. Vaudrillan avait un jarret d'acier et des chaussures de chasseur. Quand il toucha au but de sa course, une heure après minuit sonnait aux clochers des deux ou trois paroisses endormies dans la plaine.

L'ancien couvent des capucins se composait de deux corps de bâtiment réunis en équerre à une grosse tour ronde qui avait servi de chapelle. Il paraissait inhabité depuis plus d'un deaii-siècle, quoi qu'il y eut à peine dix ans que les révérends pères l'eussent abandonné. Les toits pliaient sous le poids des végétations parasites; le lierre attachait ses griffes aux murailles ; les volets disloqués, les fenêtres ruinées, les serrureries rouillées semblaient devoir tomber au premier souflle d'une tempête.

— Bon, se dit Vaudrillan en arrivant, il s'agit de retrouver Tendroitpar oii s'échappait la fumée.

Il ne fut pas longtemps sans y parvenir. Au pied delà tour, quelque chose comme un ver luisant scintillait parmi les violiers et les joubarbes. Le policier se coucha par terre,

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écarta avec précaution ce fouillis de plantes sauvages et mit sa tête au niveau du ver luisant. Puis, au bout d'un instant :

— Je m'en doutais, fit-il. Il y a un soupirail : cheminée le jour, meurtrière la nuit.

Il ne fallait pas songer à s'introduire par ce conduit long et étroit. Une fouine seule aurait pu s'y glisser. Mais le point lumineux qui oscillait au fond et dont le rayonnement se projetait comme une luciole au milieu des pariétaires, prouvait à Vaudrillan que les caves de Villechassin ne manquaient pas de locataires.

Notre chercheur de pistes se releva et marcha droit à la porte du couvent.

Un des battants de cette porte pendait, déchaussé par l'humidité des agrafes de fer qui mordaient la pierre des montants.

Vaudnllan pénétra dans la cour. Autour de lui, tout offrait l'image de la désolation. La lune, qui traversait de lueurs indécises et flottantes les planchers disjoints, les façades échancrées et les croisées sans vitres, donnait à l'ensemble des constructions la physionomie d'un squelette. Une chouette et des chauves-souris, qui s'envolèrent en piaillant, ajoutaient un trait de plus à cette funèbre ressemblance. Dans un angle de la cour, au bas d'un escalier aux marches vert~de-grisées d'ilôts de mousse, la porte trapue d'un cellier montrait ses solives sombres et ses clous à tête plus large que des écus de six francs. Le policier se dirigea vers cette porte. Elle était fermée. La pince fit son jeu entre le pêne et la gâche. La porte s'ouvrit. Vaudrillan en franchit le seuil, battit le briquet et alluma sa lanterne sourde.

Il se trouvait dans une sorte de cave principale, asse^ spacieuse et aménagée en rotonde. Quelques futailles vides pourrissaient dans les coins. Les chantiers de briques sur lesquels les barriques reposaient autrefois étaient encore visibles çà et là. Dès l'entrée, une mortelle odeur de vin

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moisi étreignait le visiteur au nez et à la gorge. Six caveaux latéraux aboutissaient à cette rotonde. La porte de cinq de ces caveaux était ouverte. Celle du sixième était close.

Vaudrillan alla à cette porte et l'attaqua avec ses rossignols. Elle céda. Le policier souffla sa lanterne et se coula dans le caveau. Il s'était orienté et avait facilement reconnu que celui-ci devait s'étendre dans la direction du soupirail.

Alors, l'oreille au guet, la pupille dilatée, tous les sens aiguisés par le désir d'entendre, la difficulté de respirer et l'impossibilité devoir, il s'avança lentement, un pistolet tout armé d'une main, et s'appuyant de l'autre à la paroi de la muraille. Il chemina ainsi un quart d'heure. Au bout de ce quart d'heure, il sentit que le caveau se rétrécissait au point de devenir un véritable corridor. A l'extrémité de ce corridor, une illumination assez vive se réfléchissait sur le mur, et un bourdonnement confus retentissait.

Vaudrillan continua sa route en redoublant de précaution. A mesure qu'il approchait, la clarté et le bruit devenaient plus distincts. Il n'était plus guère qu'à dix pas du foyer de cette clarté et de ce bruit. Il se colla contre la muraille, — progressant par mouvements imperceptibles et silencieux. On eût dit, au milieu des ténèbres, un basrelief mobile. Enfin, sa tête arriva à dépasser un angle du corridor, et son regard plongea dans un spectacle original, pittoresque et fantastique comme une halle de bohémiens de Gallot, comme le campement des brigands de Schiller, comme la Cour des Miracles dans Hugo !

Figurez-vous une vaste salle reproduisant exactement la circonférence de la tour dont elle formait le sous-sol. Des tables de chêne, des bancs massifs et un large fourneau de briques, avec tous ses accessoires de fours, de broches, de casseroles et de bouilloires, en dénonçaient suffisamment la destination primitive. Les capucins de Villechassin étaient des gourmets, des gourmands. Mais il fallait respecter la règle. Nos révérends se dédommageaient de la sobriété du

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réfectoire par la bombance de la cuisine et du cabaret souterrains.

Pour le moment, leur salle à manger clandestine était devenue le dortoir, la buvette, le restaurant et la place d'armes des Blasques de Suie. Le repas de ceux-ci, — déjeuner, dîner ou souper, — mijotait sur les fourneaux avec de véhémentes odeurs d'assaisonnements. De nombreuses torches de résine, fichées dans des chandeliers de fer, reflétaient leur flamme vacillante sur les faisceaux des carabines et le râtelier des sabres, des pistolets et des poignards. Une litière de paille faisait face aux fourneaux.

Une cinquantaine d'hommes, des enfants et des femmes grouillaient dans ce repaire. Pour les femmes, c'était un mélange de haillons et d'oripeaux. Chez les hommes, les sabots, la futaine et la peau de bique des patauds (paysans) dominait; on remarquait cependant dans les groupes quelques farauds parisiens de la Gourtille et plusieurs individus d'apparence militaire drapés de lambeaux d'uniformes. Les femmes se querellaient en surveillant la pot-bouille. Parmi les hommes, les uns dormaient sur la htière: les autres buvaient, fumaient et jouaient aux cartes ; il y en avait qui tenaient conciliabule dans un coin. Les mioches, — garçonnets et fillettes, graines du bagne ou delà Salpetrière, — étaient assis en rond autour d'un grand vieillard à cheveux blancs, vêtu d'un reste de soutane, qui parlait et s'écoutait parler.

C'était l'aumônier et l'instituteur de la troupe; car, comme toute société complète, l'association avait ses membres actifs, ses affiliés sédentaires, ses hommes, ses femmes, ses vieillards, ses enfants. Elle avait même se? institutions morales, calquées sur celles que respectait encore la société française. Le mariage y avait ses rites: un voleur y présidait, en robe de prêtre, à des cérémonies sacrilèges, et, comme il n'est pas de société possible sans un système d'éducation, un des voleurs était chargé de l'instruction et de l'éducation des mioches, c'est-à-dire des enfants.

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M. Fouquier, à qui j'emprunte ce détail caractéristique, crayonne ainsi, dans ses Causes célèbres, la curieuse physiologie du cui'é des pé<jres :

0. Il a conservé toutes les traditions du bien faire et du bien dire, en fait de vol : il parle et enseigne le plus pur argot des vieux truands. C'est lui qui a entrepris l'éducation des jeunes mendiants, des enfants volés, des enfants de troupe. Jeunes garçons et jeunes filles sont confiés par le meg à son expérience. Il leur dit les finesses du roulement en plaine (vagabondage). Il les poste aux bons endroits pour retailler la radie a hoidcr (examiner les passants sur la route). Il leur apprend à ne rien laisser traîner autour des fermes, ni linge dans Tétendoir, ni bêches ou pioches dans la cour de ferme, ni môme le mouchoir ou la chemise de paysan qui sèche sur la haie. Il faut de l'ordre et de l'économie dans le métier de voleur. »

Parmi ceux des brigands qui s'entretenaient à l'écart, le Grand-Hurleur était en train de pérorer :

— Il est certain, citoyens et chers confrères, que l'homme est une fleur et la femme un soleil ou une rosée, comme vous voudrez ! Gloire au jupon ! Or, de même que la fleur, privée de son soleil ou de sa rosée, s'étiole, se sèche et dépérit, l'homme, séparé de ses amours, soupire, languit et...

— Méchant avocat de Pantin ! interrompit brusquement un pataud, auras-lu bientôt fini de nous taquineries oreilles avec tes largues (femmes) et ton linsant (soleil)? C'est donc bien dificile de dire sans balivernes, à la bonne franquette, que ça nous emb(He, tous tant que nous sommes ici, de passer des mois dans un trou, comme des marmottes ou des renards, pendant que le 7neg va voir sa belle ? Misère de moi! autant vaudrait être bouclé dans la tour Bonbec au Châtelet ou à la double chaîne au pré !

— Le Beauceron a raison, grondèrent plusieurs voix, ça nous embête !

— Ça nous embête ! répétèrent les buveurs et les joueurs.

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— Ça nous embête ! grognèrent les dormeurs sur la

paille.

— Ça nous embête ! glapirent les femmes et les enfants.

Le Beauceron poursuivit :

— Au temps du Beau-François, du Borgne-de-Jouy et du Rouge-d'Auneau...

— Mômes, fit sévèrement le curé des pègres, ôtez vos bonnets et faites la révérence ; on a parlé du Rouge-d'Auneau, du Borgne-de-Jouy et du Beau-François, les héros de la bande d'Orgères 1

— Dans ce temps-là, continua l'orateur, on ne faisait pas des affaires de vingt-cinq mille livres comme celle de la patache de Lorrez, c'est vrai ; mais on travaillait au grand air, à la douce et devant tout le monde, que c'en était une bénédiction. On goupinait (volait) un jambon à celui-ci, un fromage à celui-là, à un autre sa ^ogi^anie (montre), ses attaches (bondes de soulier) et son poignon (argent) : ça vous entretenait la main. Et puis, toutes les nuits on chauffait pour l'honneur, pour le plaisir, pour rien ! Moi qui vous parle, j'ai flambé une vieille femme pour quatre sous! C'était divertissant et jovial.

— Pour sûr, murmura le Grand-Hurleur, il n'y avait pas que des vieilles femmes. Hommage à la beauté ! Salut à la jeunesse !

Le curé des pègres disait de son côté :

— Vous avez entendu, polissons et drôlesses? Un fromage par-ci et un jambon par-là. Gardez-vous d'avoir l'air de mépriser les pauvres gens.

— La paix ! grommela Ghamboran de sa place. Tout ce que conte le Beauceron se passait sous le Directoire.

H y eut parmi les anciens une explosion de regrets :

— Le Directoire, voilà des bons enfants !

— La crème des gouvernements !

— Le père du peuple, quoi !

— Sous le Directoire, prononça un pa^awci appelé Main-

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cole, je riffaudals (brûlais les gens) en famille, avec ma femme et mes enfants, et les gardes champêtres m'indiquaient où il y avait gras.

— Oui, mais avec le premier consul, pas moyen de gagner sa vie honnêtement.

— C'est un gàte-métier.

— Il entrava le commerce.

— Exactement comme à Paris. On n'y est plus en sûreté. Y a trop de police.

— En attendant, conclut le Beauceron, j'aime mieux boire du caillé (lait sûr) en forêt avec tous les marchands de lacets (gendarmes) de la république à mes trousses, que de m'engraisser dans une cave comme un habillé de soie (pourceau) qu'on entripaille pour le boucher.

— Le fait est, appuya Casse-Museau, que nous devons joliment sentir le renfermé.

— Nous moisissons, ajouta la Clef-des-Coffres. Il doit m'être poussé des champignons dans le dos.

— Moi, je donne ma démission, déclara Pantinois. Je m'ennuie à ne rien faire.

—Puisqu'on te paye pour ça, riposta Chamboran, qu'estce que ça te f...iche ?

— Tiens ! ça m'huQiilie^ donc î

— D'autant plus, insinua le Petit-Clerc, qu'il y a un coup superbe à manigancer ici près.

Il se fit un mouvement général d'attention. Les joueurs lâchèrent leurs cartes, les buveurs désertèrent les pots, les dormeurs se mirent sur leur séant, les femmes et les enfants se rapprochèrent avec curiosité.

— Eh! oui, continua le Petit-Clerc, cette pimbêche et son vieux bonhomme d'oncle qui était dans la patache...

— Eh bien ?

— Eh bien, ils se sont casés à Lorrez, dans un petit château en dehors du village, avec deux ou trois paysans pour tous gardes du corps. Pas de chien, des murs hauts comme ma botte et absence complète de voisins. Du vrai nanan. Les

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armoires sont pleines de jaunets, d'argenterie, de linge et de bijoux.

— En es-tu sûr ? demandèrent plusieurs voix avec convoitise.

— Parole d'honneur. C'est des richards de l'Ile-Saint- Louis. La suivante nous Ta dit dans la diligence.

— Une succulente fillette ! soupira le Grand-Harleur, en se passant la langue sur les lèvres. Mon cœur à ':ille ! Ma vie à toutes !

— Il faut faire le coup, reprit le Beauceron. On nous montrerait au doigt dans le pays si noascontinaions à fainéanter.

— J'en suisl s'écria Maincole. Je me roaillais. Quand je reste une semaine sans sauter au colas d'un yante (à la gorge d'une victime), ça me tracasse.

Le Petit-Clerc s'était rapproché du Grand-Hurleur.

— Sont-ils assez montés, hein ? lui dit-il à l'oreille. Johanna ne se plaindra pas. Je lui en donne pour son argent.

Le Grand-Harleur cligna de l'œil avec appétit :

— Une savoureuse créature, encore qu'elle soit en pain d'épice ! Obéissance et discrétion ! C'est la devise des troubadours !

On s'agitait dans l'assemblée ; les femmes excitaient les hommes ; Maincole cria aux enfants :

— Çà, la marmaille ! qu'on nous apprête de la suie, de l'huile et des chitfons poar nous marmoser (barbouiller). Faut faire un brin de toilette quand on va courtiser les élégantes de Paris.

Chamboran intervint:

— Potence de Brest ! êtes- vous fous ? Le pays est couvert de gendarmes, de militaires et de mouchards ? Avez-vous donc envie d'aller ramera la petite marine (aux galères) ou A'éternuer dans le sac (être guillotiné) sur la place du marché de Melun ?

Mais on était lancé. Pantinois eut un mouvement héroïque. Il désigna les armes amoncelées :

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— Voilà des brûle-gaeule pour les soldats et les gendarmes !

Les femmes battirent des mains. Vaudrillan, qui, de sa cachette, n'avait pas perdu un mot de toute cette scène^ pensa :

— Les femmes s'en mêlent : c'en est fait de nous.

Et il se prépara à elfectuer sa retraite. Peut-être, en fournissant un élan furieux, arriverait-il à temps àLorrezpour faire sonner le tocsm?

Chamboran avait repris :

— Pas de bêtises, mes fils. Les gens de Paris sont en franchise. Il y a l'acte de société.

Les patauds, p'^esque tous épaves des bandes de l'Orléanais et de la province de Chartres, avaient le respect des traditions transmises d'association en association par les successeurs du Beau-François et de ses lieutenants. Un contrat les liait, qu'ils avaient accepté. Devant le rappel de Chamboran à l'observation de ce contrat, ils se regardèrent avec hésitation. Mais en leur qualité de Parisiens, les farauds étaient sceptiques, turbulents et frondeurs.

— OLi*est-ce qu'il chante, ton acte de société? demanda la Clef-des-Coiïres.

— Il donne au 3Jeg le droit de punir quiconque en enfreint les statuts.

La Clef-des-CoCfres fit un geste d'insouciance :

— Bah ! le général Bonaparte a bien violé la Constitution de l'an III ! Au diable l'acte de société!

— Au diable l'acte de société 1 répétèrent les patauds électrisés.

— Et à bas le meg ! glapit un gamin de son coin.

— A bas le mcg !

Une vaix sembla tomber du ciel.

— Cornes du diable' je crois qu'on se révolte ici 1

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