PREPARATIFS D EXPEDITION
Les Masques de Suie avaient fait volte-face, et leur attention se concentrait sur le point de la salle opposé à l'observatoire de Vaudrillan. Celui-ci demeurait cloué à sa place par l'incident inattendu. Une invincible curiosité, — particulière aux gens de son métier, — lui faisait oublier l'imminence du danger qui planait sur sa tête s'il était découvert, et sur les hôtes de Noyan si les brigands donnaient suite à leur projet. La bande lui tournait le dos ; il profita de cette diversion pour allonger le cou hors du redan qui le masquait.
Dans un coin baigné d'ombre, un escalier montait en colimaçon vers la voûte. C'était par là sans doute que les révérends descendaient après les offices. Les profanes les ^croyaient occupés à prier dans les cryptes de la chapelle. Et ils festoyaient à leur aise dans le silence du souterrain 1
L'homme qui venait de parler, — le capitaine, le chef, le meg probablement,— se tenait sur les marches supérieures de l'escalier d'où il dominait toute la salle. Vaudrillan ne pou-
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yait le voir. Et sa voix ne lui arrivait que défigurée, si l'on peut s'exprimer ainsi, par l'écho de la voûte arrondie.
Cette voix vibrait, saccadée et railleuse :
— Ah çà I il est donc question de déchirer un peu l'acte de société et de casser aux gages ce pauvre diable de capitaine ? Ne vous gênez pas, compagnons. Je vous abandonne Pacte de société: pour que mes volontés se fassent, elles n'ont pas besoin d'être écrites sur un méchant chiffon de papier. Quant à vous débarrasser de moi, pardieu ! c'est différent : on chasse les valets, on ne chasse pas le maître.
Il y eut une rumeur sourde de jurons et de menaces. La voix continua avec un éclat de bravade:
— Oui, je suis votre maître, entendez- vous, vieux drôles que j'ai ramassés enBeauce eten Sologne, fuyant comme des oiseaux de nuit devant les balles des gendarmes, el jeunes filous que j'ai péchés dans l'égout de Paris, sous la griffe de la police! Un maître qui vous tient garrottés à ses pieds plus solidement que si tous les noeuds coulants, toutes les menottes et tous les carcans de la rousse y avaient passé 1
La rumeur, cette fois, se changea en explosion. La voix était devenue paternellement narquoise :
— Là ! là ! tout beau ! Ne dérangeons pas les fusils. Si la poudre parlait, elle dirait une sottise. Figurez-vous bien, mes enfants, que s'il m'arrivait malheur aujourd'hui parmi vous, vous seriez tous logés de aia in aux frais de la république. Mes précautions sont prises. Mort, j'aurais assez de force pour vous lier à la bascule les uns après les autres, et pour vous tirer le cordon de l'éternité.
Un frisson courut parmi les groupes. La voix poursuivit :
— Que celui qui a une réclamation à formuler monte jusqu'ici. J'ai sous la main un camarade qui sera enchanté de lui répondre.
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300 LES Masques de suie
On entendit le craquement sec de la batterie d'un pistolet. Le Grand-Harleureul une velléité d'audace. On le poussait. Il mit le pied sur la première marche de l'escalier.
— Toi, tu es un brave, dit le chef. Mais je n'aime pas qu'on ait la pipe aux dents pour causer avec moi. Holà! les autres, rangez- vous !
On s'écarta précipitamment. Un coap de feu retentit. La pipe da Grand-Hurleur vola en morceaux, — enlevée à deux pouces des lèvres par une balle qui alla s'aplatir contre la muraille.
Tout le monde se tut et nul ne bougea plus. La ménagerie était domptée. La voix appela:
— Chamboran ?
— Présent, mon colonel.
— Je ne suis pas content. La discipline se relâche. Je n'ai pas rencontré de vedette sur la route; ici, personne pour me reconnaître ; pas de sentinelle dans la cour, sur le perron de la chapelle, ni à la porte du cellier. Mordieu! on peut entrer chez vous comme à l'église !
— Mon général, on va remédier à la chose.
Vaudrillan frémit.
— Tout à Theure, commanda le chef. Pour le moment, écoutez tous, et que rien de ce que je vais dire ne tombe dans l'oreille d'un sourd.
On ce massa autour de l'escalier pour mieux entendre.
— Si je vous ai tenus pendant un mois à vous reposer, avec défense de mettre le museau dehors, c'est que l'air du pays était malsain pour vous. Où les chiens de garde veillent, il est prudent aux loups de ne pas montrer leurs crocs. Aujourd'hui la situation a changé : notre inaction a rassuré les paysans ; les gardes nationaux commencent à trouver qu'il fait meilleur dormir chaudement dans un lit que de faire patrouille, la nuit, en chasse d'un rhume de cerveau, et la gendarmerie s'est mise à nous chercher du côté de Fontainebleau.
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Il veut un grognement de satisfaction.
— Demain, une fausse alerte, que j'ai organisée, attirera en forêt Beaupoi', le lieutenant Desgranges et leur? cavaliers. Alors, nous opérerons en plaine; et cette fois-ci, mes gars, c'est moi qui dirigerai l'expédition.
On cria :
— Bravo le 7neg !
Le meg continua :
— Ah ! dame, c'est qu'il ne s'agit pas de risquer sa peau et sa boule pour gueuser à des malheureux un mauvais quartier de lard rance ou une couple d écus cachés au fond d'un bas de laine. Pouah ! ces rapines maigres et basses étaient bonnes tout au plus pour votre Borgne-de-Jouy, pour votre Rouge-d'Auneau, pour votre Beau-François, des goujats qui ont déshonoré l'état, et à qui la révolution a fait beaucoup d'honneur en les traitant comme le feu roi !... Non, c'est de l'or, un tas d'or, de l'or à vous partager à poignées que je vous promets pour demain.
Toutes les prunelles s'étaient allumées. Toutes les poitrines bondissaient de désir. On répétait :
— De l'or, — l'or a poignées, — un tas d'or ! La VOIX reprit :
- Le meunier Pierrin, celui-là même qui, l'autre jour, àMontereau, défiait les Masques de Suie de pénétrer dans sa bicoque...
Un grondement de colère interrompit un instant l'orateur.
— Le meunier Pierrin a depuis hier en caisse quinze cenU louis qu'il doit compter après-demain au notaire Paupardm, de Voulx, pour prix des terres et du moulin qu'il vient d'acheter a Féroltes.
Quinze cents louis !
L'idée de la somme faisait bouillonner les cerveaux.
— La nuit prochaine, poursuivit le chef, nous rendrons visite à Pierrin. Mais songez-y, compères : le moulin est fortihé, le meunier est un dur-a-cuire, et l'argent doit être caché.
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Une clamear féroce s'éleva :
— On jouera du couteau 1
— On entrera à la Bombe !
— On chauffera le bonhomme.
Vaudrillan pensa:
— Je sais tout ce que je voulais savoir. Moi aussi, je serai au moulin de Férottes. Il faut faire retraite à présent. Le chef va sans doute sortir par la chapelle : embusqué au dehors, je pourrai le voir et le suivre.
Le policier reprit à reculons le chemin qu'il avait fait une heure auparavant. 11 atteignit ainsi l'extrémité du corridor. Tout à coup, comme il se retournait pour rentrer dans le cellier, il trébucha contre une corde tendue en travers de la porte. Un cri voulut jaillir de sa poitrine, mais ce cri resta étouffé sous une main de fer qui lui serrait la bouche. En même temps, deux autres mains le happèrent à la gorge, tandis que cinq doigts énergiques comme une pince d'acier lui tordaient le poignet et le forçaient à lâcher son pistolet.
A son râle, une voix répondit :
— Ficelez et enlevez !
En un clin d'œil et sans qu'il pût opposer aucune résistance, il eut les pieds et les poings liés. On l'emporta comme un paquet inerte. On traversa le cellier. On traversa la cour. Puis, on entra dans les bâtiments et l'on descendit une douzaine de degrés. Une porte grinça sur ses gonds rouilles. Vaudrillan fut déposé sur les dalles.
Il n'avait pu distinguer dans l'obscurité profonde ni ceux qui le portaient, ni ceux qui l'avaient assailli. Une voix de femme murmura à son oreille :
— Vous êtes dans une des cellules disciplinaires du couvent. Un m pace. Nulle issue que la porte. Or, la porte a autant de verrous qu'il en faut, et deux carabines sont amorcées derrière, aupomg de deux des hommes que vous auriez voulu perdre. Par ainsi, tenez-vous tranquille et ayez patience. Dans quelques heures, on reviendra vous dire si vous devez recommander votre âme à Dieu.
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