LE MOULIN DE FEROTTES
La journée du lendemain se leva triste,et, pour ainsi dire, menaçante : ciel bas, épais, chargé de gros nuages d*uii gris de plomb qui venaient de l'ouest et annonçaient l'orage; chaleur étouiïante ; monceaux de poussière balayés par le vent; soleil rare et comme honteux, laissant tomber par intervalles sur le paysage agité des taches de lumière blanche que l'ombre envahissante buvait presque aussitôt.
Christiane souffrait. Pourquoi ? Elle n'aurait su le dire. Ces sautes barométriques et ces caprices du temps ont une action directe sur les natures nerveuses. Christiane souffrait physiquement et moralement. L'atmosphère, saturée d'électricité, faisait perler des gouttelettes de sueur sur son front et courir lelongde son corps des tressaillements convulsifs et douloureux. Sa jolie tête demeurait rivée a sa main. Une inquiétude indéfinissable bouleversait son esprit. L'ouragan qui assombrissait l'horizon se reflétait en elle : elle voyait noir et pensait noir. Pleurer l'eût soulagée. Ces malaises féminins demandent à se dissoudre en larmes, comme
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la terre haletante soupire après la pluie quand la tempête la rase de son aile de feu.
La veille encore, la jeune fille se riait des pressentiments. Une seule nuit s'était écoulée. Et voilà qu elle comprenait qu'il lui fallait dire adieu, — un adieu éternel, — à tous ses rêves d'avenir.
— Je suis folle, avait-elle murmuré tout d'abord.
Et elle s'était raidie contre les craintes ridicules ; elle avait voulu se calmer, se raisonner, se distraire; elle avait essayé de s'expliquer son état par cette phrase de Gisquette :
— Mademoiselle n'a de goûta rien. C'est l'orage et ce sont les nerfs.
Mais non. Un grand malheur planait sur la maison. Elle le devinait, elle y touchait, elle en était certaine. Que faisait Vaudrillan ? Oii était Valleroy ? Sa solitude l'épouvantait.
La camériste avait ajouté :
— Il faudrait qu'il tombât, comme ça, une bonne averse. Vers le soir, si Christiane se fût mise à la fenêtre, elle
eût pu voir Gisquette causer, à quelque distance du château avec une espèce de paysan en sarreau bleu, debout a la tête d'un bidet qui onduisait une carriole. Le paysan semblait donner des instructions à la fillette. Il lui remit aussi une bourse, et on l'entendit qui disait :
— Ce n'est pas moi qui fourrerais jamais dans une méchante affaire une jeune personne aimable, digne de toutes les adorations et de tous les respects. On est galant homme, Dieu merci, et homme de loi, ne vous déplaise. La basoche est pure et sans tache. Quand on aura gagné, dans un commerce honnête, de quoi acheter une étude, on connaît plus d'une particulière qui ne sera pas fâchée de s'appeler madame la proGureiise.
— Vous avez la lettre ? demanda Gisquette.
— La voici. Portez-la bien vite, mon bijou. Il s'agit de servir deux jolis amoureux.
Servir des amoureux ! La suivante partit comme une
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flèche. L'instant d'après, elle tombait dans la chambre de Chrisliane avec un air tout effarouché :
— Mademoiselle! Ahl mademoiselle!
Mademoiselle de Noyan l'interrogea da regard.
— Mademoiselle, c'est une lettre. Une lettre qu'un exprès vient d'apporter.
— Pour moi ?
Gisquelte fit un signe affirmatif.
— De quelle part?
Sans répondre, la soubrette tendit un papier à sa maîtresse. Celle-ci l'ouvrit et lut :
a C'toyenne,
» J'ai l'honneur de vous prévenir qu'un duel a eu lieu ce matin, près de mon moulin, à Férottes, entre le lieutenant Maurice Desgranges et le ci-devant marquis de Valleroy. Ce dernier a reçu un coup d'épée dans la poitrine. On l'a transporté chez moi, où nous nous sommes empressés de lui prjdiguer tous les soins que son état exige. Je ne puis vous cacher que cet état est des plus alarniants. On doute quv3 le blessé puisse passer la nuit.
» Depuis qu'il est revenu à lui, le pauvre citoyen ne cesse de vous appeler, vous et votre oncle, le ci-devant vidame de Noyan.
» Sur ses instances, je vous expédie un de mes garçons avec ce bout de billet. Ce garçon est chargé de vous ramener dans ma carriole au cas o\x il vous conviendrait de faire acte d'humanité en venant recueillir les dernières paroles de celui qui se dit votre fiancé. Dans ce cas, hàtez-vous. Le médecin désespère.
» Salut et fraternité.
» J.-B. Pjerrin »
Ghristiane faillit s'évanouir. Il éclatait enfin comme un coup de tonnerre, le malheur qui, depuis le matin, grondait sourdement sur sa tête î Dans la surprise poignante qui
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étreignit la inalheareuse enfant, unejoie cruelle sefglissait. Elle n'avait plas à se défendre contre le vague, le mystérieux, l'inconnu. Ce qu'elle redoutait était là : elle le voyait, elle le tenait, elle pouvait en apprécier l'étendue ! Elle n'hésita pas. Un rouge vif remplaça subitement la pâleur de ses joues.
— Où est l'exprès? questionna-t-elle.
— Mademoiselle, il est en bas auprès de sa voiture. Ghristiane s'élança. Le paysan n'attendit pas qu'on l'interrogeât.
— Ah ! citoyenne, s'écria-t-il, l'infortuné jeune homme! Il est plus blanc qu'un linge, avec son grand trou rouge à la place du cœur !... Il vous réclame, oh ! mais, là, il vous réclame, avec des cris, des gémissements à fendre l'âme ! On dirait qu'il n'attend que vous pour trépasser !
D'un bond, Ghristiane fut dans la carriole. Elle jeta à Gisquette la lettre de Pierrin.
— Ce papier à mon oncle, sitôt qu'il rentrera ! Et qu'il vienne me rejoindre!
-- Emballée ! murmura le paysan.
11 allongea un vigoureux coup de fouet à son cheval, qui partit à fond de train.
Le bidet semblait avoir des ailes ; la carriole volait sur la route ; elle dévora en un zeste de temps les deux lieues qui séparent Lorrez de Voulx, traversa cette dernière commune en faisant danser les vitres et trembler les maisons, tourna un coin, doubla un coude, et, sans ralentir son allure, s'engagea sur le chemin qui conduit à Férottes.
A cette heure, le meunier Pierrin, — qui était veuf, — achevait de souper, dans sa cuisine,^ avec sa fille Marguerite, ses trois fils, Isidore, Joseph et Augustin, et son garçon de moulin, Dominique Boulanger. Les pièces du procès nous ont légué les noms de ces dernières victimes des Masques de Suie, Au dehors il tonnait ; de nombreuses rafales faisaient cliqueter les aulnes qui entouraient le moulin; de larges gouttes de pluie fouettaient aux vitres, quelques
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éclairs zébraient çàet là un ciel d'encre que ne mouchelait pas une étoile.
— Voilà l'orage qui se décide, dit Pierrin en allumant sa pipe. Zidore, mon gars, va mettre la barre de la porte.
On entendit au lointain [le roulement d'une voiture. Le meunier écouta un instant.
— Des gens qui se dépêchent, fit-il.
Le bruit se rapprocha. Puis il s'arrêta brusquement.
— Tiens ! reprit un des fils, on dirait que c'est pour chez nous.
— Des pas de femme, appuya le troisième.
— Et voilà la voiture qui repart, dit Marguerite.
— Voyons un peu qui nous arrive, fit le meunier en se levant.
11 marcha vers la porte et l'ouvrit. Christiane était sur le seuil. Elle promena autour d'elle un regard égaré. Puis, d'une voix que l'angoisse faisait trembler :
— M. de Valleroy ? demanda-t-elle. Oii est M. de Valleroy?
— Meshiiy ! s'écria Pierrin, avec un profond étonnement, c'est la jolie Parisienne qui déjeunait, il y a un mois, au Peuple- Souverain ! la nièce de ce bon petit vieux poudré d'aristocrate que le premier consul avait recommandé ! Entrez, entrez donc, citoyenne, et donnez-vous la peine de vous asseoir. Qu'est-ce qu'on peut vous offrir ? Toute la maison est à votre service.
Mademoiselle de Noyan pénétra dans la cuisine d'un pas pénible et lent. Ses yeux cherchaient quelque chose autour d'elle. Elle se laissa tomber sur une chaise.
— Sainte Vierge! fît Marguerite Pierrin, la citoyenne se trouve mal !
— Sacrebleu ! c'est vrai. Joseph, Isidore, Augustin, vite, du vinaigre, un verre de vm, une goutte de cognac !
— Papa, dit Marguerite, un verre d'eau sucrée vaudrait mieux.
— Tu as raison, fillette. Joseph, voilà la clef du bahut:
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apporte-moi le sucrier. Zidore, cherche-nous de l'eau fraîche au puits ; et toi, Augustin, monte à la chambre ; il y a encore des gouttes de fleur d'oranger dans l'armoire aux chiffons de ma pauvre défunte.
Ghristiane les retint du geste.
— Merci... Je me sens mieux... La fatigue de la course... l'émotion... la douleur... Je m'attendais si peu à cette nouvelle...
— Ah ! mon Dieu ! s'exclama Pierrin, est-ce qu'il vous serait arrivé un accident, à vous ou à monsieur votre oncle ?
La jeune fille se leva.
— Il est ici, n'est-ce pas? dit-elle. Vous l'avez recueilli, secouru, soigné? Oh ! soyez bénis, braves gens I Sa fiancée vous gardera une reconnaissance éternelle.
Elle voulût prendre les mainsdu meunier. Celui-ci se recula avec une surprise que partageait le reste de l'assistance.
— (Conduisez-moi près de lui, continua Christiane. Le médecm esta son chevet, sans doute. Il le sauvera! oh I oui, il le sauvera. Je serai là, d'ailleurs, et, en me voyant, en m'entendant, en me sentant penchée sur sa blessure... Et puis, je prierai Dieu. Dieu est si bon 1 C'est devant lui que je suis la femme d'Hector ; pourquoi m'empêcherait-il de devenir sa femme devant les hommes ?
La jeune fille parlait avec une volubilité si fiévreuse que la stupéfaction des paysans commençait à tourner en frayeur. Ils s'entre-regardaient effarés. Mademoiselle de Noyan remarqua leur trouble, leur immobilité, leur silence.
— Seigneur ! gémit-elle, il est mort !
Marguerite Pierrin n'eut que le temps de la recevoir dans ses bras. Elle se tordait dans des spasmes affreux. Le vinaigre, l'eau sucrée et la fleur d'oranger lui furent administrés copieusement.
A la fin, elle reprit connaissance, et d'une voix plus faible qu'un souffle:
— S'il est mort, ne me le cachez pas, supplia-t-elle. Je serai forte, je serai résignée, je serai calme 1
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Le meunier perdait la tête.
— Voyons, ma chère demoiselle, dit-il, tâchez de vous remettre et entendons-nous. De qui diable s'agit-il? Est-ce du citoyen yidame ?
Christian^halbutia :
— Le marquis...
— Quel marquis ?
— M. de Valleroy...
— M. de Yalleroy ? Ah ! oui, ce beau fringant de la table d'hôte, qui ressemble si fort à une défunte canaille... Eh bien?
— Il s'est battu ce matin aux environs, il a été blessé, on l'a amené ici...
— Parole sacrée ! citoyenne, on a voulu se gausser de vous. Personne ne s'est battu, personne n'a été blessé et il n'y a personne ici que moi et mes enfants. Que je crève dans la peau d'un modère, si je comprends un traître mot à cette mauvaise {jjaisanlerie !...
— Votre lettre pourtant...
— Ma lettre ?
— Celle que vous m'avez écrite pour m'avertir... Pierrin haussa les épaules et répondit simplement :
— Hé ! citoyenne, je ne sais pas écrire.
— Impossible î
— Il n'y a pas de déshonneur, poursuivit le meunier. On ne m'a jamais envoyé à l'école, je n'ai été qu'un soldat et je ne suis qu'un paysan. Vérité vraie : c'est tout au plus si j'peux tracer ma croix en signature.
Chrisliane se dressa tout debout et prit son front entre ses deux mains, comme si la violence du sang qui affluait à son cerveau allait le faire éclater.
— Mais ce garçon ? s'écria-t-elle, ce garçon que vous m'avez envoyé et qui m'a conduite au moulin?...
— Citoyenne, je n'ai qu'un garçon, et il n'a pas bougé de la journée.-» Avance un peu pour voir, Dominique. — Le reconnaissez- vous ?
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La jeune fille fit un geste négatif.
— D'ailleurs, hasarda Augustin, la voiture, qui a transporté la citoyenne s'est éloignée aussitôt.
— Au triple galop, dit Joseph.
— On aurait dit, confirma Isidore, que le conducteur et le cheval avaient la pluie, les éclairs, le tonnerre et tout le tremblement de l'orage à leurs trousses.
Pierrin réfléchissait :
— Pour sur, c'est une farce, une méchante farce ou un piège. Il convient d'ouvrir l'œil et de veiller au grain... Dominique ?
— Patron?
— Prends ton fusil, détache le chien et file-moi t'assurer qu'il n'y a rien de suspect aux alentours.
— Oui, patron.
Le garçon du moulin sortit.
Christiane semblait changée en statue. Elle essayait de ressaisir le fil de ses idées et de comprendre le pourquoi des événements étranges qui se précipitaient en l'entraînant. Marguerite et les gars l'examinaient avec un intérêt légèrement ahuri et conversaient tout bas de cette singulière aventure. Pierrin, inquiet, prêtait Toreille. L'averse clapotait aux carreaux: le vent chargeait les aulnes, qui pliaient sous l'assaut et se redressaient ensuite avec des plaintes d'agonisants ; la foudre canonnait la nuit à coups précipités et furieux.
Le chien aboya avec rage. On entendit Dominique crier :
— Qui vive ?
Un coup de feu lui répondit. Deux minutes s'écoulèrent. Puis la porte de la cuisine se rouvrit avec fracas, sous l'effort d'un corps pesant qui s'abattit contre elle, et le garçon du moulin, la poitrine ruisselante de sang, vint rouler aux pieds de Christiane.
— Les Masques de Suie! râla-t-il en expirant» Le meunier bondit.
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— Aux armes, les enfanls ! A la barre et aux meurtrières î Feu partout I Courez, sacrebleu ! je vous suis !
Les gars se précipitèrent. La barre tomba lourdement. Une vive fusillade pétilla.
Il y avait dans la cuisine une haute et large cheminée dont le manteau s'avançait comme un auvent, et dont le fond était garni d'une épaisse plaque de fonte. Pierrin s'élança vers cette cheminée. 11 fit partir un ressort : la plaque s'enleva et laissa voir une sorte de niche oii deux personnes pouvaient tenir en se serrant. Le meunier poussa Marguerite et mademoiselle de Noyan dans cette cachette. Le ressort joua de nouveau. La plaque s'abaissa sans bruit. En un clin d'œil, Pierrin eut bouleversé les cendres du foyer de manière à effacer toute trace du passage des jeunes filles. Ensuite, sautant sur son fusil :
— Tenez ferme, les gars I me voici.
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