A LA BOMBE
Pierrin ne s'était pas vanté à la table d'hôte de Montereau : Le moulin de Férottes, hérissé ide défenses, pouvait faire têie aux coups de main. La porte de la cour, avec ses verrous, ses cadenas, son aroiature de clous et sa barre de chêne, avait la solidité du granit, et tout autour des bâtiments courait une muraille de la taille d'un rempart, qui avait des barbacanes comme une redoute et des créneaux comme un donjon. Les trois (ils da meunier se multipliaient derrière les ouvertures et leurs carabines faisaient rage. Mais la nuit était noire comme un âtre, et les balles s'égaraient, inutiles, dans les ténèbres. Parfois, quand uq éclair sillonnait cette nappe d'ombre d'un zigzag bleuâtre, les gars voyaient, au pied du mur, moutonner un troupeau d'hommes eiîrayants, dont les armes jetaient des gerbes d'étincelles.
Un cavalier douiinait ces nouveaux malandrins. On l'entendait commander :
— Tirez aux embrasures, morldieu ! aux embrasures !
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Il prit un pistolet dans ses fontes.
— Tenez I voilà comme ça se joue.
Il ajusta dans une meurtrière et fit feu. Augustin, ie plus jeune des fils de Pierrin, poussa un cri, battit l'air de ses bras et s'affaissa.
— -Ahl brigands! rugit le père, qui arrivait.
Il attendit un éclair et déchargea à son tour son fusil double dans le tas. Deux bandits s'affaissèrent en hurlant. Les autres firent mine de plier. Le cavalier les apostropha:
— - Tas de c... 1 si vous avez peur, cachez-vous derrière mon cheval.
Puis il héla :
~ Chamboran 1
— Meg ?
— Assez de cartouches brûlées ! Cette pétarade nous attirerait sur le dos tous les villages environnants. A la bombe /
— A la bombe ! cria Chamboran.
— A la bombe I répétèrent les Masques de Suie.
Une douzaine d'hommes s'avancèrent, portant un énorme madrier, qui ne paraissait pas peser plus qu'une plume dans leurs bras vigoureux. Ce madrier fut lancé comme une catapulte ou un bélier sur la porte de la cour, qu'il se mit à battre avec furie. Les murailles tressaillirent sous cette attaque formidable. La mousquetade faisait rage; la poutre précipitait ses assauts ; les vis de la porte craquaient ; ses gonds sursautaient dans leurs pitons, et, comme si ce n'était pas assez, la tempête se déchaînait et s'exaspérait sur le tout, mêlant les mugissements de son tonnerre au fracas des détonations, des secousses, des gémissements et des jurons. La tempête servait les Masques de Suie. Elle empêchait que le vacarme de la bataille ne fût entendu de Montereau, de Voulx, de Dormelle, de Bichereau et de toutes les localités circonvoisines.
A la fin, la poutre eut raison de la porte. Celle-ci chancela et céda éventrée.
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Les bandits se ruèrent dans la cour et envaîiirent le moulin.
Il y a des scènes qu'il ne faut pas tenter de peindre, sous peine de passer aux yeux du lecteur pour pousser à plaisir les choses au sinistre, raffiner l'épouvantable jusqu'à l'exorbitant, et exagérer en horreur le vraisemblable et le possible. Nous nous tairons donc un instant. Les pièces du procès vont parler : dépositions des témoins, aveux des accusés ; elles ont l'éloquence sèche, froide et impitoyable du vu. Que ceux qui éprouveraient, en parcourant ces documents, une sorte de défiance ou de dégoût, se souviennent que les faits copiés par nous se passaient à quarante lieues de Paris, dans une habitation isolée, et soixante-neuf ans avant que fleurît Jean-Baptiste Troppmann.
« —Ah I vauriens, s'écria Isidore Pierrin, en voyant les bandits faire irruption, vous venez piller 1 Je vais vous effondrer!
» Et il saisit un broc a gerbe et s'apprêta à casser la tête à Maincole. Mais celui-ci tira son sabre et renversa le meunier, le crâne fendu à moitié. Puis, voyant son ennemi à terre, il lui sauta à pieds joints sur l'estomac, y trépigna quelque secondes, et, se baissant, scia le cou du malheureux, qui vivait encore.
» Joseph Pierrin s'était sauvé dans le grenier par un trou du plafond de l'écurie et s'était blotti dans la paille. Trois hommes qui l'avaient suivi sondèrent la paille à coups de baïonnette. Joseph se rendit. On le traîna dans la cour et on l'accota à la muraille, contre laquelle on le fusilla à la clarté d'une chandelle.
» Le père avait été amené dans la cuisine, garrotté et le bonnet de coton descendu sur le nez, pour qu'il ne pût reconnaître personne. On lui lia les jambes et on le coucha par terre. Le Beauceron et un autre appelé Passepoil allumèrent à la lampe des brandes de paille et les promenèrent sur la figure du bonhomme. La Clef-des-Goffres considérait ce spectacle en amateur. Passepoil poussa son compagnon du coude.
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» — Ils vont bien les farauds, dit-il.
» — Oui, répondit le Beaaceron, les Parisiens sont des pingres qui n'ont jamais taffé (eu peur). »
La bande s'était répandue dans toute la maison. On fouillait les armoires; on brisait les bahuts, les huches et les coffres ; on bouleversait les lits, on crevait les paillasses et les matelas, on arrachait les tapisseries et les boiseries, on sondait les planchers et les murailles. Il fallait trouver le magot !
Mais le magot ne se trouvait pas.
Le chef s'était assis auprès de la cheminée et assistait impassible à cette perquisition tumultueuse. Ses compagnons portaient un masque de suie. Il portait un masque de velours.
Au bout d'un instant, il se pencha vers Pierrin, qui geignait à ses pieds, sur le carreau, affreusement torturé par ses liens :
—Eh bien, citoyen Pierrin, lui dit-il avec une ironie cruelle, tu nous avais donné rendez-vous ; tu vois que nous sommes exacts. Où est ton argent maintenant? Il s'agit de payer pour racheter ta vie.
— Il y a trois cents francs dans la 7né, répondit le bonhomme en gémissant.
— Trois cents francs ! Allons donc ! Est-ce que tu nous prends pour des mendiants, compère ! Ce sont les quinze cents louis qu'il nous faut; tu sais bien, les quinze cents louis que tu devais compter demain à ton notaire.
— Oui, ajouta Ghamboran, où est ton argent, vieux richard? Avoue tout de suite, si tu ne veux pas être mis à la broche.
Pierrin fit un geste de refus.
— Ah ! tu refuses de parler ! fit le chef. G*est bien : on va te chauffer.
Puis, se tournant vers ses hommes :
— Chauffez-le, vous autres.
Trois ou quatre brigands se pricipitèrent sur le vieillard,
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lui tirèrent ses bas et lui retroussèrent sa culotte jusqu'audessus des genoux. Ils le saisirent ensuite à bras-le-corps, le portèrent sous le manteau de la cheminée et lui attachèrent les pieds à la crémaillère. Sur un signe de Chamboran, le Beauceron plaça un fagot en travers sur les chenets, battit le briquet et introduisit l'amadou allumé dans les branches sèches. Le fagot pétilla, des bouffées de fumée blanchâtre montèrent le long de l'âtre, et deux jets de flamme dardèrent leur langue rouge et claire, qui vint lécher les talons du malheureux vieillard. Celui-ci se mit à pousser des cris déchirants.
Pendant ce temps, on continuait les recherches. Mais le moulin, interrogé delà cave au grenier, ne révélait pas le trésor. Quant au meunier, la douleur intolérable ne lui arrachait pas un aveu.
— Apportez des charbojis! commanda le chef.
Ses yeux flamboyaient sous son masque. En ce moment, il aperçut le Grand-Hurleur, qui, ayant trouvé une bouteille d'eau-de-vie, était en train de boire à même.
— Drôle, lui cria-t-il avec un éclat de colère, nous ne sommes pas ici poumons soûler !
Chamboran et le Beauceron soufflaient sur les charbons. Les cris du patient, qui s'étaient convertis en un grognement continu comme le râle d'un mourant, recommençaient avec une violence inouïe. Une horrible odeur de chair grillée remplissait la chambre. Les chauffeurs entouraient la cheminée, et, habitués à ce spectacle, contemplaient froidement le martyre de Pierrin. On eût dit des voyageurs attendant devant la cheminée d'une auberge que le rôti soit cuit à point.
— Misérables, hurla la victime, vous me tuerez, mais vous n'aurez pas mon argent !
Le chef frappa du pied avec rage.
— Pardieu 1 compagnons, dit-il, ne le finissez pas tout de suite, nous ne tenons pas encore les quinze cents louis.
— Attends un peu, capitaine, reprit un des brigands
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appelé Lonjameau, nous allons essayer d'une moc/iinci^e au Beau-François.
Ici, consultons de nouveau le dossier des Masques de Suie.
d Lonjumeau tira de sa poche un couteau à manche de corne de cerf, auquel tenait une forte aiguille à passer, et il perça la plante des pieds de l'infortuné Pierrin. Un autre chauffeur, surnommé Sans-Pouce, promena la flamme sur les blessures saignantes. »
Pour cette sinistre besogne, on avait détaché Pierrin de la crémaillère et on l'avait couché sur les dalles de l'âlre. Pendant que Lonjumeau et Sans-Pouce s'acharnaient sur ses jambes, le chef s'était agenouillé et le secouait à la cravate:
— L'argent, vieillard slupide! Entends-tu bien, Pargent! Le meunier fît un effort surhumain :
— Je vous ai indiqué celui qui était à moi. Les quinze cents louis ne m'appartiennent plus; ils sont aux gens qui m'ont vendu le moulin ; ils sont au notaire de Voulx...
Puis, se tordant sous la douleur:
— Seigneur! Seigneur I vous me tuez!... Assassins!... Un prêtre, par pitié, un prêtre!
Le chef lui mit son poignard sous les yeux.
— Voilà ton confesseur, dit-il. Allons, parle. Où sont les quinze cents louis?
Pierre ferma les paupières.
— As-tu recommandé ton âme à Dieu ? poursuivit le bandit.
— Oai, misérable. Tu peux frapper.
~ L'argent ?
— Non.
— Une dernière fois, l'argent?
— Jamais.
— L'argent ? l'argent ? l'argent?
Pierrin ne répondit que par un geste de refus désespéré.
— Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux !
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Et le Meg des Masques de Suie enfonça son poignard jusqu'à la garde dans la gorge du vieillard, qui, soit force de volonté, soit qu'il eût succombé, une seconde auparavant, aux tortures qu'il venait d'endurer, ne poussa pas môme un soupir.
Dans leur cachette, les jeunes filles n'avaient pas perdu un détail de ces scènes affreuses. Toutes deux étaient mortes d'épouvante et d'horreur. Pourtant, quand la menace suprême du chef arriva jusqu'à elles, Marguerite murmura à l'oreille de Christiane :
— L'argent est ici, je le sais, et je connais le secret du ressort.
— Alors, sauvons votre père malgré lui ! s'écria mademoiselle de Noyan, emportée par la vaillance de sa nature, et sans se demander si, en essayant d'arracher le meunier au péril qui planait sur lui, elle n'allait pas s'exposer à des dangers cent fois plus terribles encore.
Le ressort joua. La plaque se leva. Et les chauffeurs poussèrent une grande et unanime clameur. Christiane, debout, se détachait en blanc, comme une apparition surnaturelle, sur le fond sombre de la cheminée.
— Malheureux ! prononça-t-elle d'une voix grave, voulez-vous donc lasser la patience de Dieu ?
Puis, quand elle aperçut le cercle des têtes hideuses et grimaçantes, la lame rouge au poing du chef, le sang qui bouillonnait et le cadavre dont les plaies fumaient avec d'atroces odeurs, le vertige la prit, son regard papillota, ses bras battirent l'air, son corps s'infléchit en avant, et elle fût allée se broyer le crâne sur la pierre du carreau, si le Grand-Hurleur ne l'eût enlevée au passage et déposée sur un escabeau.
— Soyons courtois et paladin ! La main aux dames !
La fille du meunier s'était précipitée à la feiille! de Christiane eÉ était venue s'évâftoiiir sur* le (ikd^ne de feôn père. Ce mouvement démasqua une cassette cachée dânS tin coii^
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de la niche. Il n'y eut qu'un seul et même rugissement
-- Les quinze cents louis 1 ! !
En un instant la cassette fut tirée au milieu de la cuisine et brisée à coups de hache.
A l'aspect de mademoiselle de Noyan, le meg des Masques de Suie avait reculé jusqu'à la muraille comme devant une effrayante vision. Il y demeurait hébété et pétrifié. Ni le son tentateur, ni l'éclair fauve du ruisseau d'or qui bondissait sur le plancher, ni les éclats de la joie sauvage et tumultueuse de ses gens ne pouvaient le tirer de son étrange torpeur. On voyait la sueur sourdre sous le velours de son masque, et l'on eût dit que des deux trous qui lui servaient d'œillères deux jets de lumière s'échappaient qui se rivaient à la jeune fille.
Tout à coup Ghamboran, qui s'était accroupi sur la cassette, se releva et parut écouter. Les autres l'imitèrent. La nuit semblait s'être émue. Des tocsins s'appelaient et se répondaient. Lèvent apportait des bruits d'armes, de voix confuses et de chevaux.
— L'éveil est donné, cria le brigand. A Vescane ! (En retraite !)
— Oui, fit quelqu'un du seuil, sauvez-vous tous ! Il n'est que temps.
— Johanna !...
— Fuyez ! J'accours vous prévenir! Dans un moment vous seriez pris !
— A la rousse! (la police.) A Vescane! répétèrent les bandits en s'élançant dehors, sans plus songer à leur victime, à leur butin et à leur chef.
Celui-ci hésita une minute... Mais la bohémienne se jeta entre la porte et lui. D'un mouvement prompt, elle ferma cette porte à double tour et en mit la clef dans sa poche.
— A nous trois, maintenant! dit-elle.
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