‹ Le Duc RougeChapitre 6 sur 39 · PREMIERE PRESENTATION · texte numérisé non relu

PREMIERE PRESENTATION

Ce jour-là, le roi Louis XIII semblait de moins méchante humeur que d'ordinaire.

D'abord, Richelieu, calfeutré dans son huen-retiro de Rueil, ne lui donnait plus signe de vie. Foint de nouvelles, bonnes nouvelles. L'élève couronné respirait, délivré, pour un moment, de la lourde férule de son pédagogue à robe rouge.

Et puis, la chasse avait été belle, le matin.

On avait lancé un dix-cors qui s'était proprement conduit.

Enfm, au retour, Sa Majesté avait trouvé l'occasion de faire acte d'économie en retranchant de l'état de sa maison un potage au lait que la générale Coquet se faisait servir à déjeuner et un certain dessert de biscuits dont M. de la Vrillière se montrait fort gourmand.

Tout cela avait rendu le fils du Béarnais, sinon joyeux, — il ne le fut au grand jamais, — du moins, d'un abord plus aisé que d'habitude.

Cependant, quand, du seuil du château, — d'où, comme du haut d'un perron, il embrassait tout ce qui se passait

dans les jardins, — il aperçut la reine en train de deviser avec Monsieur, sa figure se rembrunit sensiblement.

C'est que, depuis qu'il n'était plus jaloux de Buckingham, — lequel avait dû repasser en Angleterre après les romanesques aventures du Louvre et d'Amiens, — Louis était jaloux de son frère.

N'était-ce pas le cardinal qui lui avait soufflé cette idée qu'Anne d'Autriche complotait pour se débarrasser de lui et épouser Gaston?

Aussi, fronçant le sourcil, se mit-il en devoir d'aller troubler l'entretien de la reine et du duc d'Anjou.

Sa main blanche et maigre appuyée sur une longue canne à pomme d'ivoire, il se dirigea rapidement vers la jeune femme et vers Monsieur.

Son premier valet de chambre, La Ghesnaye, le suivait.

Derrière lui marchaient pareillement les capitaines des gardes et des mousquetaires, MM. de Mercœur et de Trévdle, — deux fiers et énergiques soldats, — celui-ci dans la casaque rouge, celui-là dans la casaque bleue de leurs compagnies respectives.

Le mécontentement visible, qui se peignait sur les traits du monarque, n'empêcha point les courtisans de se ranger sur son passage ; dans les résidences royales, mieux vaut encore être vu par le maître d'un œil indifférent ou irrité que de ne pas être vu du tout.

Mais Louis XITI n'eut l'air de remarquer personne.

Il se hâta, pensif, à travers les courbettes aussi humbles qu'intéressées.

Les privilégiés de son intimité n'obtinrent, à défaut d'un sourire, — l'héritier du Vert-Galant ne souriait point, — ni une parole, ni un geste, ni un clin d'œil de sa part.

Aussi éprcuva-t-on une surprise extrême, alors qu'on le vit s'arrêter devant un personnage qui était loin de tenir un rang élevé à la cour, et quand on l'entendit s'écrier d'un ton qui n'avait rien de revêche :

— Ah! vous voilà, monsieur Henriet?... Je suis aise de

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VOUS rencontrer... L'estampe du pont Neuf, que vous m'avez envoyée, est, ma foi, un petit chef-d'œuvre...

— Votre Majesté me comble, répondit en s'inclinant celui à qui s'adressait ce compliment.

Le monarque continua :

— Je me suis diverti une heure à examiner tous ces bonshommes qui se meuvent sur le papier comme s'ils étaient en vie.

Les courtisans se mirent à considérer l'artiste lorrain avec respect, avec admiration, avec envie.

îl avait diverti le roi! Et pendant une heure encore! Un prince si difficilement amusable^ pour nous servir d'un mot qu'une courtisane célèbre devait, quelque cent ans plus tard, appliquer à l'un de ses sucesseurs!

Comme l'on comprenait bien la faveur dont il était l'objet, et que Louis, par reconnaissance, se fût déridé à son aspect.

L'épouK d'Anne d'Autriche reprit :

— A propos, quelles nouvelles de vos deux compatriotes? Israël Henriet poussa du coude son voisin de droite. Celui-ci avança d'un pas.

~ Sire, dit le graveur, voici le capitaine Abraham Fabert. La physionomie du roi se dérida davantage :

— Vous êtes, demanda-t-il, l'officier dont MM. de Bassompierre et d'Epernon m'ont parlé avec tant d'éloges? Le volontaire qui a commencé par porter la pique dans le rang et qui a conquis tous ses grades à la pointe de son épée? Le soldat du Pont-de-Cé, de Nérac et de Montpellier ?

Le Messin salua en façon affirmative.

Louis releva fièrement sa moustache et se posa sur la hanche :

— Nous aimons beaucoup les gens de guerre, poursuivitil, et vos chefs nous ont affirmé qu'à la bravoure du partisan vous unissiez les qualités du général, de l'administrateur et de l'ingénieur...

Il ajouta avec mélancolie :

— Employez tous ces dons a nous servir, monsieur Fa-

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bert.-.Nous avons grand besoin de serviteurs capables et dévoués... Et ce sera bien l'aventure si vous n'êtes pas un jour chevalier de mes ordres...

— Ah ! pour cela, sire, je ne crois pas, repartit l'autre rondement.

— Et pourquoi donc?

— Parce que, pour porter le collier, il faut avoir fait ses preuves de noblesse jusqu'à la quatrième génération, et que, pour ma part, je serais fort empêché de faire les miennes jusqu'à la seconde.

Ensuite, avec un mouvement plein de résolution :

— Mais si jamais, pour éviter qu'une place, qu'un poste que le roi m'aurait confiés tombassent au pouvoir de l'ennemi, il me fallait mettre à une brèche ma personne, ma famille, et tout ce que je possède, Dieu m'est témoin que je n'hésiterais pas une mmute.

La mâle simplicité de ces accents parut impressionner le flls de Henri IV :

— Capitaine, reprit-il, votre franchise me plaît. J'aurai soin de vous. Désormais, vous appartenez à ma maison.

— Bravo, sire 1 approuva une voix.

Cette voix était celle du voisin de gauche d'Israël Henriet.

Or. ce voisin de gauche n'était autre que le troisième pronsieneur, — l'étranger, l'inconnu, l'énigme en chair et en os, — dont il avait été si vivement question, quelques instants auparavant, dans certaine partie des jardins.

Le monarque se tourna brusquement vers l'intrus qui ignorait ou qui bravait ainsi les lois de Fétiquette:

— Que dites-vous là? demanda-t-il en plissant le front.

— Je dis, sire, répondit l'autre sans se troubler différemment, je dis que c'est avec raison qu'on vous appelle Louis le Juste; car vous savez tenir compte de la sincérité du langage, comme de la probité des sentiments et de la lovauté des cœurs.

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— Et qui êtes-vous, monsieur? questionna de nouveau l'époux d'Anne d'Autriche, — blessé et flatté à la fois :

Blessé de cette dérogation aux usages de la cour qui défendent d'adresser la parole au souverain et d'émettre, sans y être convié, une opinion sur ses dires et sur ses actes;

Flatté de la grosse louange qu'on lui tirait à brûle-pourpoint.

— Sire, se hâta d'intervenir Israël Henriet, que Votre Majesté me permette de lui annoncer l'arrivée à Saint-Germain de mon ami, confrère et coaipatriote Jacques Gallot.

On n'eut pas besoin de pousser le coude à ce dernier. 11 s'avança de lui-même :

— Sire, dit-il délibérément, aussitôt la lettre reçue par laquelle Votre Majesté a daigné me mander à sa cour, je me suis empressé de solliciter congé de mon maître le duc Charles IV, et de venir prendre les ordres du suzerain de mon pays.

Louis souleva son chapeau :

— Messire Gallot, soyez le bienvenu parmi nous!... Il y a longtemps que le bruit de vos mérites a retenti jusqu'à Paris et que j'ai dessein d'en faire profiter mes Etats... Et si vous n'éprouvez aucune répugnance à travailler pour Jle roi de France...

— Sire, je me suis incliné devant les vertus de Louis le Juste : je suis prêt à célébrer la gloire de Louis le Victorieux.

Le monarque, cette fois, se dérida tout à fait.

— Une campagne se prépare contre les mutins de la Rochelle, poursuivit-il après une pause. J'en partagerai la direction avec M. le cardinal. Vous nous accompagnerez à Blois, à Nantes et, de là, sous les murs de la ville rebelle...

— Oui, prononça une voix de femme, c'est à votre talent, messire, que Sa Majesté confie le soin d'immortaliser le succès des plans de M. de Richelieu, qui est, ainsi que chacun sait, le premier capitame de toute la chrétienté.

Gette voix était celle d'Anne d'Autriche.

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Pendant les différents colloques qui précèdent, la reine, appuyée sur le bras de madame de Ghevreuse; Monsieur qui causait familièrement avec M. de Fenestrange, et les satellites des deux sexes que ces astres entraînaient dans leur sillage, s'étaient approchés peu à peu.

Aux paroles de la jeune femme qui lui rappelaient les prétentions de son ministre au commandement en chef de l'armée, Louis s'était mordu les lèvres :

— Ah 1 c'est vous, madame, fit-il en reprenant son air renfrogné. Nous allions à vous. Vous êtes venue à nous. C'est une prévenance dont il faut vous savoir d'autant plus de gré qu'elle est moins dans vos habitudes...

Il ajouta avec amertume :

— Surtout, lorsque vous êtes en l'agréable société de votre amie et de mon frère.

Le monarque avait en horreur Marie de Rohan, qui avait joué, dans Tintrigue de Buckingham, un rôle assez préjudiciable à ses intérêts de mari.

Au son de la voix d'Anne d'Autriche, Gallot avait tressailli :

— Oh! oh! avait-il murmuré, voilà un timbre qu'il me semble avoir entendu quelque part...

Israël Henriet se pencha vers lui :

— C'est la reine... Répondez donc... C'est Sa Majesté qui vous parle...

— Ah! c'est la reine!...

Et le Lorrain ajouta in petto :

— Ces beaux cheveux changeants... Ces mains dignes de Phidias... Cette gracieuse fierté d'allures...

Puis, avec une explosion intérieure :

— C'est l'une des dames masquées de l'autre nuit... Celle qui occupait le fauteuil... La comtesse de Madrid... Parbleu, la reine est Espagnole : voilà l'explication de ce titre!...

Il se courba en balbutiant :

— Madame!...

Qaand il se redressa, il vit peser sur lui les yeux de Marie de Rohan.

— Par saint Eucaire! pensa-t-il, je connais ces deux jets de flamme... Je les ai vus jaillir des meurtrières de certain loup de velours noir... Gomme le double rayon de lumière qui s'échappe du front de Moise au Sinaï dans les images de la Bible...

Henriet lui souffla :

— Madame de Gbevreuse, la favorite de la reine. Faiteslui votre' cour, mon cher. La dnchesse est une puissance.

Jacques continua à se dire :

— La duchesse, c'est bien cela... La deuxième amazone... Celle qui tenait le flambeau lorsque ces excellents messieurs montaient me mettre en capilotade.

En ce moment, M. d'Anjou l'interpella :

— Monsieur Callot, les peuples acquièrent une renommée par des gaerres heureuses, mais surtout par le récit de leurs exploits. Il ne nous manque qu'un Xénophon. Soyez celui de notre pays.

— Bien dit, mon frère, approuva Louis, avec cette différence toutefois que la plume de l'historien grec eut à gloritier une retraite, et que le burin demessire Jacques n'aura, je l'espère, que des avantages b traduire.

— Bon! songeait le Lorrain, celui-là, je l'ai remis tout de suite... C'est Son Altesse, du Tourne-Bride... A parler franc, je m'en doutais un tantinet.

Puis, dévisageant successivement Bassompierre, qui était venu serrer la main de Fabert, Chalais, Marcillac et tous les autres conjurés de l'hôtellerie de Chatou, disséminés parmi les seigneurs qui formaient le cercle autour des personnes royales :

— Voici le reste de nos écus... Cette vieille moustache si prompte à décider ma mort... Ce gentil garçon qui a refusé de s'associera mon [massacre... Et celui à qui j'ai emprunté son cheval... Et ceux que je n'ai eu garde d'attendre au gîte... Toute la conspiration, quoi !

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LE DQC ROUGE 31

Parmi les assistants, on mettait volontiers l'espèce d'effarement de l'artiste sur le compte de rembarras naturel à un provincial qui aborde la cour pour la première fois.

Seule, madame de Ghevreuse semblait se défier :

Elle ne quittait pas Jacques des yeux...

Et ces yeux, si clairs et si doux, qui avaient, si nous en croyons un contemporain, « des préférences pour tout le monde », ces yeux s'assombrissaient et devenaient scrutateurs, menaçants, et presque cruels en s'arrêtant sur le Lorrain.

Cependant, Anne d'Autriche et Gaston avaient échangé un bout de conversation avec le roi :

— Ainsi, s'informa ce dernier en fouettant sa botte de sa canne, c'est une de vos nouvelles dames d'honneur que vous demandez à me présenter?

— Oui, sire : mademoiselle Géralde de Fenestrange

— De Fenestrange ?

— La pupille d'un brave gentilhomme que je viens de m'attacher, appuya le duc d'Anjou.

Le monarque fit la grimace :

— Un nouveau gentilhomme ?.,. Une nouvelle dame d'honneur ?,.. Ventre-samt-gris ! comme disait feu notre père, il faut que vous ayez plus d'argent que moi à dépenser, monsieur mon frère, et vous pareillement, madame, pour entretenir ce train d'oisifs à votre suite...

Puis avec un hochement d'épaules :

— Après tout, c'est l'affaire de votre cassette.,. Puis encore, avec un bâillement d'impatience :

— Va pour le gentilhomme et pour la dame d'honneur!... Mais faites vite, je vous en prie... Il faut que j'aille de ce pas rendre visite à mes gerfauts, dont l'un est fort souffrant depuis ce matin.

— Approchez, baron, fit Monsieur.

— Mademoiselle de Fenestrange, approchez, dit la reine.

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DEUXIEME PRE^^ENTATIOX

Il y avait derrière Anne d'Autriche un buisson de jolies femmes qui s'écarta pour livrer passage à celle que visait l'invitation de la souveraine.

Et Calloieut peine à retenir une exclamation faite de surprise, d'admiration et de bonheur.

Ce cou gracieux, que les concetti italiens en vogue à cette époque n'auraient point manqué de comparer au pistil de la corolle d'une fleur, et ces épaules d'albâtre qu'encadrait une collerette empesée et découpée à jour...

Ces cheveux imprégnés de rayons, au milieu desquels les perles de la coiffure scintillaient comme des gouttelettes de rosée dans une aurore...

Cette figure qui empruntait un charme de plus à une certaine gravité et à une certaine pâleur ; cet œil toujours fier ; ce front toujours pur; cette bouche à la fois pleine de caresses et de commandements...

Tout cela, c'était Diamante, — mais Diamante, de jeune fille devenue jeune femme et, de bohémienne, grande dame, — Diamante, dont la taille allongeait encore sa finesse et sa

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soaplesse dans la gaine d'an corsage en pointe de drap d'argent...

Diamante, non moins à l'aise sous les bouillonnements de sa jupe de satin d'un vert glauque que sous les ajustements écourtés de la zingare...

Diamante, qui maniait son éventail de plumes blanches aussi dextrement que, jadis, le fouet à manche d'ébène de la reine des Grands-Scorpions...

Bref, Diamante, dont la beauté s'imposait à tous avec une si aveuglante intensité de splendeur qu'un murmure général s'était élevé à son aspect parmi les dames et parmi les cavaliers : murmure d'adoration contenue chez ceux-ci, murmure de jalousie étouffée chez celles-là...

Que l'émail aux vagues reflets de la prunelle de Monsieur s'était échauffé d'un désir soudain...

Et que le roi, enfin, s'était senti rougir du sentiment qu'elle éveillait en lui. ..

Car, si capricieux et si infidèle qu'il fût, l'ancien amant de mademoiselle de La Fayette et de mademoiselle de Hautefort voulait qu'on l'appelât Louis le Chaste aussi bien que Louis le Juste ; caractère que l'histoire n'explique que par des faits et jamais par des raisonnements.

Jacques était placé en arrière du monarque.

Emu, tremblant, la tête en feu, le cœur sautant dans la poitrine, il dévorait du regard la jeune femme qui se dirigeait vers le roi avec une allure libre et digne.

Anne d'Autriche la prit par la main.

Elle la présenta dans les formes.

On remarqua qu'au lieu de l'accueillir avec les quelques paroles brèves et sèches qu'il avait coutume d'adresser aux créatures de la reine, dont il se défiait d'instinct, Louis s'efforça détourner à la nouvelle dame d'honneur un madrigal assez embarrassé et assez confus, d'ailleurs.

Lorsque Géralde — ou Diamante — on nous permettra de lui donner indistinctement ces deux noms, — après avoir

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salué, confondue de tant de bienveillance, fit un pas pour se retirer et pour céder la place à Monsieur, qui amenait au roi M. de Fenestrange, les yeux de notre artiste s'appuyèrent sur elle avec une si ardente passion, et l'étincelle qu'ils dégageaient, vibrante et chargée de fluide, alla si droit à son but, que la jeune femme éprouva une sorte de frémissement fiévreux.

Son œil, invinciblement attiré, rencontra celui du Lorrain.

Elle reconnut l'ami de ses jours de bohème.

Aussitôt, ses joues s'empourprèrent ; ses paupières aux longs cils battirent ; elle appuya son éventail sur ses lèvres pour étouffer le en qui allait s'en échapper..,

— Qu'avez-vous, mon enfant ? interrogea la reine.

— Rien... Oh ! ce n'est rien, madame I répondit l'ancienne gitane d'une voix dont elle ne pouvait dissimuler le trouble.

— Vous souffrez, cependant... Estefana, mes sels 1 Diamante refusa du geste le flacon que la camériste espagnole s'empressait de lui présenter :

— Merci... C'est inutile... Cette crise est passée... Â.nne d'Autriche insista :

— D'où venait votre mal ?

— Je ne sais... Une douleur violente et subite... Là... Au cœur...

La jeune femme ajouta :

— Je n'ai pas été maîtresse de moi dans le premier momeQt...Qae Votre Majesté me pardonne... J'ai honte de ma faiblesse...

Madame de Chevreuse s'approcha :

— La chaleur, sans doute... On étouffe au milieu de tout ce monde... Si madeaioiselle de Fenestrange acceptait l'appui de mon bras pour aller respirer dans une allée moins encombrée ?...

Puis, rapidement et bas à la reine :

— Us se connaissent, j'en suis stire... Laissez-moi faire... Il faudra bien qu'elle m'apprenne...

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Mais Géralde, remerciant :

— Mille grâces, madame... Les forces me font encore défaut... Il me serait impossible de marcher...

La duchesse eut peine à réprimer un mouvement de dépit. Anne d'Autriche appela son valet de chambre :

— La Porte, un pliant !

Ensuite, avec bonté :

— Asseyez-vous, mon enfant... Et vous, messieurs, que Ton s'écarte... Mademoiselle de Fenestrange a besoin d'air.

Louis XITI ne s'était pas aperçu de cet incident.

11 semblait absorbé dans sa conversation avec M. d'Anjou et avec le baron de Fenestrange.

Celui-ci avait pâli en entendant nommer Callot quelques instants auparavant.

Mais nous savons que le visage, comme la parole, lui avait été donné pour dissimuler sa pensée.

Il s'était donc remis promptement.

Nous n'ignorons pas non plus que c'était un courtisan rompu à toutes les finesses du métier.

^ Ce qui nous le prouve, c'est que, Monsieur ayant mis, dès l'abord, l'entretien sur la chasse, l'adroit gentilhomme déclara avec une brusquerie franche que, dans toutes ses pérégrinations tant en Lorraine qu'en Italie et en Allemaone, il avait entendu citer le roi de France comme le premier veneur du siècle.

Le successeur de Henri IV avait hérite de son père ce goût « de parler aux chiens et de malmener le gibier »

Aucun sujet ne pouvait lui être plus agréable à traiter que celui abordé — avec intention ~ par Gaston.

Pour s'en occuper à l'aise, il eût offert une trêve à son ennemi mortel.

— Ainsi, avait-il demandé, on parle à l'étranger de nos chasses de Fontainebleau, de Vincennes et de Saint-Germain ?

— Si Ton en parle, sire I s'était exclamé le baron avec un

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Ion de convictiuu et d'cnlboasiasmo qui eût fait honneur au plus habile comédien ; mais c'est-à-dire que l'on y répète unanimement que Votre Majesté n'a pas d'émulé pour détourner le cerf sans jamais le méjuger ni au pied ni aux fumées !

— Vraiment !

— Que personne ne sait mieux décider du choix de la bête, frapper aux brisées, attaquer, garder ferme la voie...

Le monarque se frottait les mains...

— Enfin, achevaChristian, qu'il n'y a qu'elle pour sonner comme Nemrod et pour forhuer comme feu Stentor !...

Le rusé compère savait s'échauffer à propos.

A propos pareillement, il savait s'arrêter.

S'interrompant avec humilité :

— Que le roi daigne m'excuser... Je ne suis ici qu'un écho... L'écho des maîtres en vénerie qu'il m'a été donné d'approcher...

Louis XIII était rouge de plaisir et d'orgueil. Il prit familièrement le flatteur sous le bras, et faisant à son frère signe de l'accompagner ;

— Allons voir mes gerfauts, dit-il.

Sur quoi, sans prendre autrement congé de la reine et du reste de la cour, il se dirigea vers les communs du château.

Pendant tout ce temps, Gallot eût bien voulu aborder l'exfille adoptive de Pharam et de Mani.

Mais celle-ci était assise près d'Anne d'Autriche, au milieu des dames d'honneur qui s'empressaient à son endroit en petits soins et en prévenances.

Notre artiste lui-même était devenu le centre d'un groupe déjeunes seigneurs, qui l'interrogeaient à l'envi sur son oeuvre, ses aventures, ses voyages, — sur le duc Charles IV et la cour de Nancy, — et il lui fallait répondre à tout ce monde, qu'il eût si volontiers envoyé au diable pour renouer connaissance avec l'ancienne souveraine des Grands- Scorpions.

Aussi, jugez de son bonheur, alors qu'il entendit madame de Chevreuse dire gaiement à ces fâcheux :

— Messieurs, Sa Majesté vous adjure par ma voix de ne pas confisquer ainsi messire Gallot.

Elle ajouta en s'adressant a ce dernier avec une expression et un geste également enjoués et engageants :

— Çà, venez un peu par ici, monsieur l'événement du jour ; ma maîtresse veut avoir sa part de votre savoir-dire et de votre savoir-faire.

Le Lorrain se hâta d'obéir.

— Madame, dit-il en s'inclinant profondément devant Anne d'Autriche, faites état de moi. Je suis vôtre. Toute ma volonté n'aspire qu'à devenir l'esclave de celle qui est non seulement souveraine par la naissance et par le rang, mais encore par les perfections de la beauté, de l'esprit et du cœur.

Anne lui adressa un sourire oii l'amour-propre satisfait s'aiguisait d'une pointe de raillerie :

— Voilàqui est d'un phébus achevé !... Mes compliments, monsieur Gallot... Je vois avec plaisir qu'à la cour de Lorraine on n'est pas plus en retard sur les formes de l'ingénieuse galanterie que sur les modes de France et de Paris.

Puis, avec ce léger accent d'autorité naturellement empreint dans la parole des grands :

— - Nous allons vous mettre à l'épreuve. On prétend que vous êtes passé maître en l'art de faire danser sur le papier les scaramouches, les gilles et les trivelins à la manière italienne... Vous siérait-il de nous donner un échantillon de ce talent ?

Jacques s'inclina de nouveau :

■— Mon Dieu, madame, veuillez croire que, si j'avais sous la main ce qui m'est nécessaire pour déférer immédiatement au désir exprimé par Votre Majesté...

Madame de Chevreuse tira de sa poche d'élégantes tablettes

reliées en ivoire avec les coins et le fermoir en vermeil

les tablettes dont toutes les précieuses du temps étaient

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munies et sur lesquelles elles mettaient leurs soupirants à contribution de sonnets.

— Il ne s'agit, fit-elle, que de quelques coups de crayon sur l'un des feuillets détachés de ce mémento...

Le Lorrain salua la jeune femme :

— Madame la duchesse, je suis prêt à m'exécuter.

Il prit le petit livre qu'elle lui tendait, l'ouvrit et, sur l'une des pages blanches, du bout du crayon enchâssé d'or qui servait à la belle Marie à écrire ses billets doux et, d'après Richelieu, « ses machinations politiques de révolte et de bouleversements », il se mit à tracer rapidement un croquis.

Géralde-Diamante demeurait silencieuse.

Elle ne levait pas les yeux.

Mais son émotion n'avait point cessé :

Son sein battait sous le satin et les dentelles ; sa tête se penchait comme une fleur mourante, et ses joues conservaient les teintes ardentes de la fièvre.

Son travail terminé, Gallot le présenta respectueusement à Anne d'Autriche.

Celle-ci poussa un cri de surprise :

— Mais c'est un portrait, cela !... Celui de mademoiselle de Fenestrange !... Voyez plutôt, mesdames !

On se passa les tablettes de main en main, — et toute une nichée d'exclamations s'envola de la bouche des jolies curieuses :

— C'est frappant !... Etonnant!... Ravissant!

— Mademoiselle de Fenestrange, oui, vraiment !

— En vêtement court!

— Avec des colliers et des bracelets sauvages !

— Et un diadème sur le front I

— Il est certain, opina madame de Chevreuse, que l'on jurerait de l'une de ces filles d'Egypte qui dansent dans les carrefours.

— En effet, questionna la reine ; que signifie ?... Géralde n'avait pas eu besoin de jeter les yeux sur le

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papier pour se reconnaître alors qu'elle était Diamante.

Ces yeux, qu'elle avait tenus baissés jusqu'alors pour en dissimuler les révélations, elle finit par les lever sur Jacques pleins de tendresse passionnée et d'interrogation craintive.

Ils disaient clairement dans leur muette éloquence :

— Je ne vous avais pas oublié, moi non plus... Mais quels peuvent être vos projets ? Je ne les comprends pas bien, et je suis inquiète.

L'artiste la rassura par un regard dans lequel il essaya de faire passer l'amour exalté qui revivait en son âme. Ensuite s'adressant à Anne d'Autriche :

— Madame, reprit-il, j'ai voulu simplement prouver à Votre Majesté que mon crayon sait attraper la ressemblance, — comme on dit dans nos ateliers, — et faire, en même temps, œuvre d'imagination et de fantaisie...

— Ah !...

-— J'ai donc pris au hasard l'une des personnes présentes ; je me suis efforcé de reproduire ses traits aussi fidèlement que possible, et je l'ai habillée de mes souvenirs en \ui donnant le costume de l'une de ces fées de bohème qui me sont apparues, à l'aurore de ma vie, dans l'éblouissement du soleil italien...

Il ajouta, en faisant un mouvement pour ressaisir le croquis :

— Mais, si cet humble travail a le malheur de déplaire à la reine ou d'offenser celle qu'il représente, —et pour laquelle je proteste de mon inaltérable respect, — il est facile de le détruire et d'en recommencer un autre...

— Non pas ! non pas ! protesta Anne vivement : ce dessin est charmant, — et je le garde.

Pais, se tournant vers mademoiselle de Fenestrange.

— Je le garde pour en faire don à celle qui Ta inspiré. Puis encore, revenant à Callot :

— Offrez-le lui vous-même, messire ; ce sera votre récompense.

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— Ah ! madame, uae récompense bienau-dessas de tout ce que je aiérite !

La main du Lorrain tremblait en présentant le papier à la jeune femme...

El celle de la jeune femme ne tremblait pas moins en le recevant.

En ce moment, madame deLannoy se leva.

Madame de Lannoy était cette vieille dame qui, assise au chevet du lit d'Anne d'Autriche, alors que Buckingham était venu s'agenouiller devant cekii-ci, à Amiens, s'était écriée en se signant :

— Jésus Dieu ! madame, n'a-t-il pas osé dire à Votre Majesté qu'il l'aimait !

Marie de Médicis l'avait placée auprès de sa bru comme une sorte de camerera mayor chargée de lui inculquer les usages de la cour de France : soin dont la bonne dame s'acquittait avec tant de minutie, de sévérité et de raideur, que la duchesse deChevreuse l'avait baptisée illadame de l'Etiquette, et que toute la cour ne la connaissait plus que sous ce sobriquet.

Madame de Lannoy se leva, disons-nous.

Elle adressa à Anne d'Autriche une révérence cérémonieuse et prononça aussi gravement que si elle eut rendu un arrêt :

— J'ai l'honneur de rappeler à Votre Majesté qu'il est l'heure de son goûter.

La jeune femme fit un geste d'impatience :

-— Le goûter ?... Déjà 1... Vous devez vous tromper, ma bonne.

La grande-maîtresse consulta Vhorlogt de poche — ou grosse montre — qui pendait sur l'un des côtés de son vertugadin.

Ensuite avec une nouvelle révérence :

— J'ai l'honneur d'affirmer à Votre Majesté que je ne me trompe jamais dans l'exercice de mes fonctions. Il est trois

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heures moins deux minutes. Le goûter est servi à trois heures...

— Eh bien, nous sommes en avance...

— Pardon, j'ai l'honneur de faire observer à Votre Majesté qu'il nous faut trois minutes et demie pour aller d'ici au château. Nous serons donc en retard, au bas mot, de deux minutes et d'une fraction, — ce qui est d'un déplorable exemple dans le relâchement actuel...

Pais, avec une troisième révérence et un ton qui, du grave, passait au solennel :

— Songez que si la reine Marie de Médicis était exposée à attendre...

Anne étouffa un soupir :

— C'est vrai. Vous avez raison. Grime de lèse-belle mère ! Ensuite, avec résignation :

— Allons, mesdames, nous rentrons.

Il y eut un mouvement général.

La souveraine continua en s'adressant à mademoiselle de Fenestrange :

— Vous nous accompagnerez, mignonne. Quoique, sur la demande du baron, votre tuteur, vous ne deviez commencer que dans quelques jours votre service auprès de nous, nous vous gardons jusqu'à ce soir. Vous prendrez place à notre table.

Puis, interpellant le Lorrain :

— Etes-vous descendu au château, monsieur Gallot ?

— Madame, répondit celui-ci, jo n'aurais point osé le faire sans une invitation expresse : c'est chez mon ami Henriet que j'attends le bon plaisir de la reine et du roi.

— Nous nous reverrons avant le départ de l'armée pour la Rochelle, et, au retour de la campagne, j'entends que vous preniez vos quartiers au Luxembourg.

— Tant de bontés !...

— Vous rencontrerez là nombre d'artistes français et étrangers qui concourent a la décoration de ce logis : Rubans, Poussin, Simon Vouet, Philippe de Champagne...

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— Madame, je serai fier et heureux de me trouver en si illustre compagnie.

La jeune femme lui tendit la main.

Jacques effleura respectueusement de ses lèvres le bout de ces doigts adorables de forme et de blancheur.

Puis Anne reprit, en faisant signe de la suivre à sa petite cour enjuponnée :

— Venez, mesdames. Allons goûter. Il ne faudrait point faire attendre la reine, — la reme-mère, — la vraie reine.

Pour faire le croquis demandé, quelques moments auparavant, Jacques avait dû ôter ses gants.

Il les tenait de la main droite, lorsque l'épouse de Louis XIII avait allongé le bras vers lai.

Tout ébloui de cette faveur inattendue, notre Lorrain, pour prendre la main d'Anne d'Autriche avait lâché — machinalement — ces gants qui avaient glissé à terre.

Madame de Ghevreuse mit le pied dessus.

Pais, d'un mouvement rapide de ce pied, elle les fit disparaître sous l'ampleur de sa traîne.

Pais, plus rapidement encore, elle tira de sa poche ceux qu'elle avait trouvés chez maître Bonnebault, dans la chambre un instant occupée par Gallot.

Celui-ci, penché sur les doigts de la reine, n'avait rien vu de ce manège.

La duchesse se baissa et feignit de ramasser quelque chose.

Ensuite, présentant à l'artiste les gants oubliés par ce dernier au Tourne-Bride :

-^ Ceci n'est-il point à voas, monsieur Gallot ? questionna-t-elle.

— En effet, madame... Je vous remercie... Et combien je suis confus de la peine...

Le Lorrain s'excusait sans savoir ce qa'ildisait... Son cœur se dilatait d'ivresse...

Il avait retrouvé Diamante...

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Et celle-ci l'aimait toujours...

L'émotion de la jeune femme, sa rougeur, son sein palpitant, l'éclair humide de sa prunelle, jusqu'à son silence plein d'aveux, tout cela le lui prouvait assez...

Il prit les gants qu'on lui offrait, les reconnut pour siens sans s'apercevoir de la substitution, et se mit d'instinct à se reganter en regardant de tous ses yeux, de toute sonàme, la nouvelle dame d'honneur qui s'éloignait à la suite d'Anne d'Autriche.

Puis il s'en fut rejoindre Henriet et Fabert, qui l'attendaient un peu à l'écart : celui-ci tout heureux de la façon cordiale dont le roi Tavait accueilli, celui-là aussi joyeux que s'il en avait été l'objet de la réception flatteuse que Louis avait ménagée à ses deux compatriotes et amis.

Marie de Rohan, de son côté, s'en revenait vers le château.

Elle marchait lentement, — pensive, — la tête basse.

On eût été épouvanté de la flamme sombre qui couvait sous ses paupières abaissées, de l'ondulation vipérine qu courait sur ses lèvres convulsivement agitées et de l'expression de colère haineuse qui transformait ses traits en un masque de Méduse grimaçant au milieu d'un éparpillement de serpenteaux.

— Ainsi, murmurait-elle, j'avais bien deviné... Ce Gallot est l'homme de Chatou... Pardieu! nous allons aviser à le mettre hors d'état de nous nuire.

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