‹ Le duel; comédie en un acte et en proseChapitre 4 sur 13 · L.\ BARONNE · texte numérisé non relu

L.\ BARONNE

Je ne partage pas votre confiance, et je vais vous ouvrir mon cœur comme au meilleur de mes amis. Lorsque mon époux, votre frère, eut péri d'une manière bien malheureuse...

,^ LE GÉNÉRAL , l'interrompant.

Que voulez-vous, ma chère baronne? n'en parlons plus!., laissons en paix la mémoire des braves! ce bon colonel!... il n'y avait plus de guerre; il ne lui restait pour consolation que les duels... il s'ennuyait! c'est comme moi l {^s^ essuyant lesyeiix) N'en parlons plus !

LA BARONNE

Restée à vingt-cinq ans maîtresse de ma fortune et de mes actions , vous savez comment j'usai de cette liberté ,1e vécus quatre ans dans cechûteau, solitaire.., et heureuse ! Hya un an , je voulus revoir encore une fuis ce monde brillant que je croyais avoir quitté pour toujours : je vins à Paris, j'y rencontrai mon jeune cousin, Gustave de Forlis. Arrivé depuis peu d'Amérique, il vivait de la pension assez modique que lui faisait son père. Gustave n'avait pas encore vingt ans.. . je trouvais du charme à le diriger , à lui donner des conseils qu'il semblait se plaire à recevoir; lorsque tout à coup je cessai de voir mon jeune parent : un temps assez long s'ecouie... j'apprends qu'entraîné ù de folles dépenses par l'inexpérience de son âge, il s'est exposé aux poursuites d'avides créanciers. ..

LE GÉNÉRAL l'interrompant.

Ne me parlez pas de ces gens-lâ !

LA BARONNE , continuant.

J'acquitte à son insu ses dettes , je lui écris, je le rappelle, il accourt près de moi ; je crois nécessaire de l'arracher à un séjour qui devenait dangereux pour lui , et je le conduis dans ce château... Bientôt il apprit la mort d'un oncle qui lui laissait su fortune... Il me témoigna le désir de passer sa vie près de moi, et... par reconnaissance sans doute des légers services que je lui avais rendus, il m'offrit sa main que j'eus la faiblesse d'accepter... Je dois l'épouser lorsqu'il aura atteint sa vingtième année.. , C'est dans huit jours que Gustave aura cet

( 8) âge... Mais je vous l'avoue, je suis agitée, inquiète... je tremble (le faire le malheur d'un homme à qui fe porte l'intérêt le plus pur et le plus tendre; et je sens que je pourrais aimer une rivale, si j'étais certaine qu'il trouvât le bonheur auprès d'elle... Ah! Général, en ce moment plus que jamais, j'ai besoin de vos conseils, de vos lumières et de votre bonne amitié !

Mon aimable, ma belle parente, je suis touché de votre confiance; mais je vous proteste que Gustave est amoureux.

LA BARONNE

Où sont les preuves ?

LE GÉNÉRAL, confidentiellement.

Il n'aime ni le billard, ni la chasse... Mais voici mon argument le plus fort.

LA BARONNE vivement.

Je vous écoule.

LE GÉNÉRAL

II y a quelques jours , vous vous promeniez avec ces dames dans le parc. Gustave marchait à quelque distance derrière vous; je le vis soudain se baisser rapidement, et ramasser...

LA BARONNE , avec la plus grande vivacité. Quoi?

LE GÉNÉRAL

Un bouquet de fleurs presqu'effeuillées, qu'il se mit à baiser avec des transports, mais des transports inexprimables!

LA BARONNE , avec un trouble marqué.

Vous savez que je porte bien rarement des fleurs , et loin de dissiper mes soupçons, cette circonstance...

LE GÉNÉRAL

Ah ! il y a sous jeu , je ne dirai pas de la jalousie, mais de petits soupçons... jaloux; je vois ceb». Vous vous alarmez à tort. Vous portiez im bouquet ce jour là ainsi que toutes les dames... Et puis d'ailleurs, de bonne foi, sur qui vos craintes pourraient-elles tomber? Pensez-vous que Gustave soit épris de la petite comtesse du château voisin, qui bavarde, qui bavarde!. . ou de mademoiselle d'Héricourt dont la démarche est si lente, la voix si languissante, la paupière si mourante!... ou de cette grande madame de Sénange , dont le regard est si impérieux, la taille si droite, le ton si cavalier? mais elle me ferait peur,

cette dame là, à moi qui ai vu le feu!... Franchement, madame la baronne, moi qui ne conçois pas qu'on puisse vous préférer pt-rsonne au monde, puis-je ne pas rire de vous voir craindre une rivale parmi ces femmes prélentieuses qui sont venues apporter à votre terre tous les ridicules de Paris? LA Bi«lONNE.

Il est fâcheux, Général, que vous ayez oublié précisément la plus digne d'estime et d'amour.

LE GÉNÉRAL, cherchant.

J'ai beau me creuser la mémoire...

LA BARONNE

Oh ! vous ne la nommerez pas ! vous êtes trop modeste pour parler de votre fille, l'aimable, la jolie Delphine!,..

LE GÉNÉRAL surpris.

Hein!... qu'est-ce que vous dites donc.^ Delphine, y pensez-vous? (A part.) Eh! mais, je crois qu'en effet... je ne lui vis plus ses fleurs. {Haut) Allons donc, c'est une idée folle!... LA BARONNE. ^

Votre sécurité ne peut me convaincre ; vous ne sauriez croire combien je brûle de lire dans le ccuur de mon jeune cousin!

LE GÉNÉRAL réfléchissant.

Ecoutez! il me vient une idée. .. oui, je Ja crois bonne... je vous prouverai que vos craintes sont chimériques... à votre âge, dites-vous, ce n'est plus de l'amour que l'on inspire? non, c'est plus encore! on est à la fois mère, sœu. et amante... on éprouve et l'on réunit sur soi toutes les affections du cœur...

Général, je voudrais penser comme vous, mais je vous quitte pour un instant : je dois rentrer au salon et paraître enjouée, aimable, qutmd de vives inquiétudes...

LE GÉNÉRAL

Allons donc! envoyez-moi Gustave, et je vous réponds du succès.

LA BARONNE

Tâchez de lire dans sa pensée : découvrez-moi le véritable vœu de son cœur; et mon seul désir, ma seule joie sera de le combler... Adieu.

{Elle sort.)

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