‹ Le duel depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 6 sur 122 · xiii · texte numérisé non relu

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Les Grecs et les Romains exposaient leurs enfants (l). Exposons-nous les nôtres ?

En Asie, en Grèce, quelles m(Burs !

Quelles mœurs^ dans le pays de Gan^wl

Quelle fut la femme d'Attila ?

(I) C'était dans les mœurs, dit Montesquieu, mais non dans les lois romaine».

Les jeunes filles de Sparte combattaient nues. Le vol adroit n'y était pas puni. Les mères y étaient sans entrailles.

Dans toute l'antiquité, les pères avaient droit de vie et de mort sur leurs enfants : ce droit n'est plus.

Nous demandons à tous les pères, si Brul^us aura voilé sa conscience comme il voila sa facel Le bruit de la Mcbe des licteurs^ abattant la tête de ses enfants, a dû y trouver un écho.

La torture était plus qu'un u;$age, c'était une loi atroce, qui faisait avouer à l'innocent qu'il était coupable pour échaf^er à d'abominables supplices.

Tout cela n'est plus que dans Thistoire comme attestation que les générations qui suivent pleurent sur les égarements des générations qui les ont précédées.

cxvni.

L'esclavage (1) dans l'antiquité, ce grand

(1) 2 mars 1854. Comme nous écrivions ces lignes , on nous apporte la Presse, et nous y lisons :

« Nous trouvons dans une correspondance de Natchez (Misu sissipi) le récit d'un drame aussi effrayant que ce que les u annales antiques nous offrent de plus terrible. Un nègro « avait frappé un blanc; il a été immédiatement arrêté. La «< justice de TÉlat était prête à sévir contre le coupable ; mais « les habitants exaspérés n'ont pas voulu se soumettre aux « délais des tribunaux. Une foule s*assemble, s*empare de « Tesclave et le traîne à quelque distance dans la campagne. *« On décide bientôt que, pour faire un grand exemple etfrap- « per les nègres de terreur, il faut brûler le coupable vif.

• Pendant tous ces préliminaires, les planteurs des envia rons accourent sur la scène du drame, suivis de tous leurs a domestiques noirs, et lorsque les apprêts de l'exécution « commencent, plus de quatre mille esclaves se trouvent ras- « semblés pour assister au martyre de leur infortuné compa. n gnon. Cependant la victime est enchaînée au pied d'un arbre, « et de gros fagots s'amoncèlent autour d'elle. Soit courage « héroïque, soit stupidité , le condamné ne laisse apercevoir

crime de rhumanité, cette cause efficiente de la ruine des anciennes civilisations, ce crime^

c< Le seul »

sans doute, que Dieu ne pardonnera pas au repentir, Tesclayage a été modiGé par Moïse d*abord, et emporté ensuite par le christia-

« aucun signe d'émotion. On lui demande alors si , avant sa

• mort, il n*a rien à dire. Et lui, jetant un regard indifférent « sur la foule des nègres, leur conseille de se souvenir de sa < fin malheureuse comme d'une terrible leçon : il leur de- « mande aussi de prier pour lui. Se tournant ensuite vers un

• des exécuteurs, il le supplie de lui donner un verre d'eau. « Après avoir bu à longs traits, la victime s'écrie : Maintenant, « mettez le feu, je suis prêt à partir en paix I La flamme pé « lille aussitôt dans le bois sec; elle s'élève en tourbillons, ■ s'approche du condamné , le lèche , l'étreint d'une ceinture « de douleurs, et le dérobe enfin aux regards des spectateurs. « Le cruel supplice qu il endure fait enfin disparaître de son -i cœur les dernières traces de son stoïsme. Il se tord dans t ses chaînes, pousse d'horribles rugissements • se ramasse, « ébranle l'arbre, brise les nœuds qui l'attachent et bondit M tout flamboyant hors du cercle infernal. Dès qu'on le voit « paraître, courant vers l'assemblée comme une boule de « feu, vingt carabines se dirigent contre lui; une grande dé- » tpnation se fait entendre, et le supplicié tombe mort, percé i< de plusieurs balles. Des hommes se jettent h l'instant sur le « cadavre à demi consumé et le repoussent dans le bûcher, « où les flammes ne tardent pas à le dévorer entièrement. »

-" <30 — nisme ; ce qui reste de cette grande scélératesse humaine dans les colonies ne résistera pas longtemps au mépris dont l'accable la religion et la philosophie.

« Etablissement d'un droit fondé sur la « force, et qui rend un homme tellement as- « servi à la merci d'un autre, que celui-ci est « le maître absolu de sa vie, de ses biens et (c de sa liberté, » dit Montesquieu.

Les praticiens romains nourrissaient les murènes de leurs viviers avec la chair de leurs esclaves.

Frappez votre domestique aujourd'hui^ il invoquera les lois de son pajs pour rétablir sa dignité humaine, que la religion lui confère.

Néron essuyait ses mains, après sa partie de paume, aux cheveux de ses esclaves ; cet histrion parricide, cet incendiaire qui fil égorger sa mère, et qui n'eut la force de mourir que frappé par son esclave I

cxxn.

c< On vous appelle les maitres du monde, el « vous n'avez pas une pierre où vous puissiez c< reposer voire tête , » disait Gracchus aux Romains. Mais ils avaient un poteau au Forum, où les créanciers les attachaient et les frappaient d'une lanière ferrée. Justice de Dieu contre ce peuple qui a fait une vallée de larmes du monde (1) .

(1) Les Israélites, après Tépouyan table siège de Jérusalem, voyant comment la férocité romaine traitait les prisonniers, les femmes et les enfants , assiégés dans Massara , non loin du

Aujourd'hui I c'est la prison qui atteint le débiteur insolvable.

On marquait les soldats romains d*un fer rouge à la main.

On a aboli la roue.

L'inquisition n'est plus.

lac Asphaltide, et sous les ordres d*Eléazar, après une défense héroïque, plutôt que de se rendre, tirèrent au sort pour que dix d'entre eux fussent charges d'égorger tous les autres : vieillards, femmes, enfants, guerriers, et jusqu'aux bêt*»s elles-mêmes. Quand cet affreux sacrifice fut consommé, les dix qui restaient tirèrent au sort pour qu'un d'entre ces dix êgorge&t les autres neuf; et quand il eut rempli sa mission, et que rien ne restait ayant eu vie, il se tua lui môme.

cxxvn.

On ne marque plus le fraudeur. On ne tes pend plus haut et court, comme le dit insoucieusement madame de Sévigné. On trouvait que c'était beaucoup trop, pour les pauvres, qu'un peu de sel! On les pendait.

CXXVffl.

Est-ce que la maltresse du duc de la Vrillière n'avait pas Tadministration des lettres de cachet? Elle en a vendu qui valaient six livres?

Les champs des pauvres ne sont plus foulés aux pieds par les chevaux et les chiens des puissants, et les chasseurs qui détruiraient les récoltes seraient sévèrement punis.

Et tous des droits du seigneur?

Le duel était appelé le jugement de Dieu ; il a changé de nom : c'est l'homicide volontaire.

Galigaï a'a-t-elle pas été brûlée comme sorcière en 1617?

Urbain Grandier n'a-t-il pas été brûlé comme sorcier en 1634?

Tout c^a a disparu emporté par le courant ' de la perfectibilité humaine. Ces mœurs, ces

— 135 ~ usages ont régné, et étaient-ils bons? Âujour* d'hui ne répngnent-ils pas à nos cœars/à notre raison, à notre dignité plus développés. Que prouve donc à l'endroit du duel, l'usage, rétabli, le convenu?

il n'y â d'arrêté que les lois étemelles de la morale, bien convenues, parce qu'elles sont la conséquence la plus immédiate de notre propre nature ; parce qu'elles expliquent leur inviiibibilité , par TimpoCssibilité d'^/re, sans leur application. Le sens moral, égaré, écarté, détruit, il ne reste que la loi du poing, la lance, la force, le crime. Le convenu, l'arrêté, c'est le Décalogue. Ne tue pas, ne vole pas, ne calomnie pas, ne porte pas faux témoi-gnage.

Certainement, la peste de l'an mille , le mal

des ardentSi les exhalaisons da Gange, les miasmes du Nihil, ont fait moins de mal à rhumanité que le virus de Tignorance.

Examinons maintenant ce grand mot de dignité (l)y et voyons s'il j a là un refuge queW conque où puisse, comme lieu d'asile, se retirer le duel.

cxxxvn.

Etablissons l'objection :

H L'homme est seul juge dans sa dignité « offensée. Cette dignité ne peut relever d'aua cun juge, d'aucun tribunal. »

cxxxvin.

D*abord, par l'intervention du duel, nous

(1) « Uiftdéliige de mots sur un désert d'idées. »

VOLTAIRB.

ne pouvons faire que l'absurde et Tatroce (1).

La loi seule peut faire ce que la raison indique, ce que Téquité prescrit, et s'il manque des articles à nos quarante mille lois, faites encore des articles. L'Angleterre et la Suisse nous offrent leurs législations dans des cas spéciaux.

Examinons^ et tâchons d'expliquer tout ce fracas de grands mots employés à grand renfort d'arguties pour prouver qu'un homme a le droit de tuer un homme!

(1) La sœur de Beaumarchais est séduite ; Beaumarchais se bat, Beaumarchais tue^ le séducteur. Il yerse le sang d'un homme d*abord, et puis, d'un malheur privé, il en fait un scandale européen ; et sa sœur est-elle moin# séduite pour avoir tué le séducteur ?

Est-ce qu'il est donné à quelqu'un, sur la terre , de flétrir , d'avilir , d'amoindrir l'honnêteté y la dignité d'un homme qui a la conscience de sa dignité et de son honnêteté?

Est-ce que Royer-CoUard, Lamartine, l'abbé Barucl, Dupont de l'Eure, peuvent être avilis par quelqu'un ?

Est-ce que le for intérieur est soumis à une omnipotence quelconque ?

De ce qu'un brutal aurait donné un soufflet à Royer-Collard , Royer-Collard aurait-il été,

jQn assassin.

Un usurier,

Un calomniateur, Un voleur.

Un mauvais fils»

Un mauvais ami, Un incendiaire.

D'un malheur arrivé à.Royer-Collard, qu'y a-t-il à induire autre chose qu'un brutal a frappé un homme de bien, et que la loi doit intervenir.

En quoi cette brutalité , pas plus qu'une tuile qui serait tombée sur sa tête , peut -elle amoindrir la valeur religieuse, philosophique et morale de Royer-Collard?

Si, au lieu d'un soufflet, Royer-ColIard eût reçu un coup de couteau, l'opinion n'aurait rien à dire, le plus exonère du duel, le moins le prescrit.

Où en voit-on la cause ? C'est que le couteau veut dire haine, elle soufflet mépris. — Mais qu'est-ce que le mépris appliqué à rhonnéteté? qui peut en dispenser la honte?

— uo — Saint Vincent de Paul aurait reçu un souiQet^ saint Vincent de Paul sera méprisable s'il ne tue celui qui lui a donné ce soufflet, ou s'il ne se fait tuer par lui.

En vérité, il y a des choses qui ne sont pas discutables, et les mauvaises passions doivent s'en tenir au fait, et renoncer à la logique.

cxLin.

On est méprisable, ou on ne Test pas. Si vous l'êtes, cent duels n'empêcheront pas que vous ne le soyez, et si vous n'êtes pas méprisable, cent soufflets ne peuvent vous le rendre.

Mais à ce compte, Thonneur, l'honnêteté d'un homme, de tous les hommes, seraient à la merci du premier brutal qui aurait intérêt à vous rendre méprisable.

cxuv.

Si Royer-CoUard s'était battu pour avoir

reçu un soufflet, et qu'il eût été tué par celui qui rayait offensé, Royer-CoUard n'aurait pas été méprisable ; mais comme il a déféré aux tribunaux l'offense qui lui a été faite, Royer- Collard est méprisable.

Bien plus encore, si Royer-Collard, pour un soufflet reçu sous l'influence de la colère, de l'emportement, Royer-Collard eût tué l'offenseur, Topinion aurait applaudi Royer- Ck)Uard.

Et contradictoirement à l'opinion, et d'accord avec tous ceux qui auraient eu sa valeur morale, Royer-Collard aurait certainement trouvé que tuer un homme pour un soufflet était une juridiction sans mesure, sans proportion avec le délit, sans équité. Royer- Collard eût reconnu que rendre un cadavre sanglant à un père et à une pauvre mère^ à une épouse et à ses enfants, c'étaient cent

coups de couteau rendus pouur un soufflet! Il aurait trouvé^ lui^ que nul n'a le droit de jeter la famille, toujours innocente^ dans un désordre tel, qu'il porte une grave atteinte à la société.

Ce que M. Odilon-Barrot a dit sur la guerre, il faut aussi l'appliquer au duel.

« Et lorsque la civilisation sera arrivée à « amener dans toute l'Europe Tabandon des « vieux usages de la barbarie, la guerre ne a sera plus possible; car il n'y aura plus de a forces matérielles qui puissent lutter contre (( les forces morales.

« Odilon-Barrot. »

Supposons quatre mille pères de famille tués aujourd'hui en duel à Paris, comme, sous

Henri lY, il y eut quatre mille hommes qui restèrent sur le pré ; supposons que la famille se compose de dix personnes, et voyez ces quarante mille pères, mères, épouses, frères, sœurs, enfants, cousins^ cousines, oncles, tantes, remplissant la cité de leur douleur. La vingtième partie de la population en deuil I Et si la vengeance suivait cet holocauste de la barbarie, la vengeance même par le duel, il faudrait mieux emprunter aux bois un asile où il fut permis de croire en Dieu, et d'être homme de bien.

Dissolution de la famille, dissolution de la société, outrage fait à Jbieu, à la morale, à la religion^ à la raison humaine ; c'est certainement l'histoire du duel.

Il est malheureusement certain qu'il y a en France plus de duel en un an qu'en vingt

- U4 ans dans toute l'Europe. Cela a une raison d'être. Alléchons-nous le sang humain (1) avec plus de volupté que les autres nations? Pas le moins du monde, Dieu merci! <c Machines c nerveuses, » comme nous appelait Napoléon ; notre caractère n'est ni noir , ni implacable. Cependant le fait existe, et ses causes en sont complexes.

On se bat peu en Espagne , peu en Portu-

(1) Il faut dire aussi que nous battant pour rien, un rien nous fait tomber les armes de la main. 11 n'en est pas ainsi dans certains pays, où le duel, c'est^ toujours la mort, comme aux colonies.

Les adversaires sont placés a trois pas, dos à dos, ils se retournent, et celuià qui il incombe de tirer le premier, fait feu à cette distance.

Très souvent aussi le duel a lieu à la carabine, arme à laquelle ils sont très forts, ei Ton conçoit que dans des duels où la mort est infaillible, on ne s*y détermine que pour des causes réputées grave?. Dans plusieurs Ëtats du Mexique et en Espagne, ce sont souvent d*autres natures de duels.

{Note de C Auteur.)

— U5 — gai et peu en Italie. La religion y est un frein puissant (1).

En Allemagne, faisant abstraction des étudiants» cette excellente nation affectionne peu le duel, et les crimes y sont fort rares aussi. Les duels^ entre étudiants, sont réglés de manière à ce qu'ils ne donnent pas la mort. On ne pointe pas , on sabre , et même on est garanti contre les coups portés à la tête et aux épaules.

On connaît peu le duel en Pologne, quelque irritable que soit le noble caractère de ce peuple.

(1) Un Espagnol dit à un autre : Si vuTd tiene corazan satiremos al campo.

« Si vous ayez du cœur, nous irons sur le terrain. ' Perdane vmd cavailero, yo nosoy Berdurjo. € Pardon» monsieur, répond Tautre, je ne snis pas bourreau. »

cm.

D'abord de toutes les hordes (1) barbares, parmi lesquelles te duel a pris naissance^ celle des Francs était la plus eucline à cette mauie^ et ce sont les Francs qui se sont établis dans les Gaules^ et qui nous ont asservis.

Du haut en bas, l'exemple est effrayant. On croyait s'élever en faisant ce que faisait le maître; on se grandissait à ses propres yeux. Puis, disons-le encore , autrefois c'était le jugement de Dieu : une juridiction ; c'était une obligation à laquelle les prêtres eux-mêmes n'ont pas toujours échappé.

Une autre cause, c'est l'incroyable mépris

(1) C'est au Mexique que se trouvent les plus forts joueurs de couteau. Il suffit qu'une nouvelle célébrité se produise pour qu*un grand amateur la provoque : la cape sous le bras gauche, et la navaja, ou conchillo, è la main droite, on règle le nombre de pouces qu'on enfoncera. Nous avons encore vu cela en Espagne entre deux ouvriers; ceux-ci avaient leur sombrero à la main gauche.

de la vie chez les Gaulois^ mépris qui s'est conservé jusqu'à pos jours^ taat l'humanité est solidaire I Les Anglais qui ont suivi nos troupes en Afrique ne comprenaient pas ce mépris chez nos soldats.

Ce mépris, chez les Gaulois, prenait naissance dans une vigoureuse croyance. Tout Gaulois brave entrait après sa mort dans un lieu de délices^ âme^ corps et armes t

Avec une croyance bien sentie, on amène les hommes à l'apogée du bien ou du mal.

Pendant dix ans, les Gaulois ont résisté à

César et à la civilisation romaine. Si les Gaulois eussent eu l'épée espagnole, ils auraient vaincu les Romains. Hs furent toujours le seul effroi de Rome.

« Vous ne craignez donc rien, vous autres m Gaulois? )» disait Alexandre-le-Grand.

« Nous ne craignons que la chute du ciel, a parce que nos lances ne seraient pas assez « fortes pour le soutenir. »

A ces causes primordiales, nous oserions dire natives, s'en joignent beaucoup d'autres. En France, les liens de famille sont moins resserrés que partout ailleurs. L'émancipation filiale plus large, trop large peut-être, et notre génération en a fait une triste expérience.

CLVffl.

Le Français est Thomme qui vit le moins au sein de la famille. Il n'a pas pour la maison, l'amour de l'Anglais pour le at home. C'est un grand malKeur.

CLK.

< Que de mal se font les hommes pour ne « savoir pas rester dans leur chambre, » dit Biaise Pascal.

Il n'y a pas de malheur aussi cruel à l'homme que les plaisirs, d'où leur viennent presque tous les malheurs.

Que de maux ont fait aux familles la détes-

table habitude des cafés !... éloignemenl de la famille, de la société, de l'étude*

On se demande avec étonnement comment le peuple le plus accueilleurj le plus jovial du monde a aussi le regard le plus hostile ! Il faut que tout le monde sache bien que le Français n'a pas peur! Mais il y a deux mille ans qu'on le sait !

(( Si le dieu Mars voulait des gardes du corps, « il les prendrait dans les grenadiers français, » disait Frédéric-le-Grand, qui s'y connaissait.

Ce regard hostile soutenu a produit mille duels, et le regard, cette enseigne' de l'âme, cependant, devrait attracter l'homnie vers l'homme.

La paUiologie trouverait une surabondance

d'influs nerveux dans l'oi^anisme des Fran-

fl

çais.

cLxin.

On pourrait aussi, en abordant un autre ordre d'idées, assigner, si non d'autres causes, du moins des raisons qui entretiennent cette infirmité morale, si vivace, qu'elle tient comme le lichen sur la pierre. *

Généralement parlant, c'est une grande faute de troubler les idées d'un peuple trop hâtivement (1), et de vieillir l'enfance prématurément.

n y a des fruits qui tuent quand ils ne sont pas mûrs.

(1) À dix-huit ans un jeune homme a tué un de ses amis. A quinze ans, un autre a servi de témoin è son frère.

Historiquement parlant, cinq ou six fois, cela a été fatal à la France.

Cette pensée n'est pas un sproposito. Tout se lie dans les mœurs d'une nation.

Les hommes de lettres du dix-huitième siècle ont cpmmis cette faute.

L'horloge de Dieu ne se règle pas sur nos cadrans. Nous n'avons que l'heure qui passe I Il a réternité, et les temps qu'il a absorbés ont une liaison avec le temps qui n'existe pas.

Tuer à dix-huit ans !...

Porter cinquante ans dans son cœur le ver

rongeur du remords ! Marcher ployé sous le cauchemar du sang versé , cinquante ans à travers la vie pour descendre dans la tombe , en tueur d'homme^ et comparaître devant le juge naturel sous la bannière du crime t.. •

CLXvra.

Est'-ce la société qui réagit sur la littérature, ou la littérature réagit-elle sur la société?

A ce que produisit la Nouvelle Héloïse et VEmile, on pourrait croire que c'est la littérature qui réagit sur la société.

Ceux qui ont pris envers eux-mêmes l'engagement de n'être sur la terre que spectateurs^ comme Pythagore ; ceux qui écoutent sans répondre, cherchent, examinent, comparent et jugent ; ceux-là savent combien est grande Tignorance de l'humanité I

Ceux qui sont appelés à commander aux hommes le savent aussi. Ceux qui savent, savent peu, lire fort mal, plus mal orthographier.

C'est le malheur du malheur, souvent aussi le malheur de la paresse et de la dissipation. La force dans le bien est invincible, conduit à tout, et va jusqu'à Dieu.

La masse des hommes, appliquée au travail pour obvier aux tristes réalités de l'existence, a bien assez à faire pour acquérir le plus strict nécessaire (1). Quand le pauvre a-t-il le temps

{!) Strict nécessaire que des. milliers d'hommes n'arrivent pas à se procurer. Nous avons vu des fonctionnaires publics qui, depuis vingt ans, avaient mille francs par an.

— <5S — d'apprendre? Le besoin de la faim ne s'ajourne pas, il commande.

La plupart des hommes vont par habitude et pensent d'emprunt intellectuel.

L'intelligence a sa mendicité.

U y a peutrêtre quelque chose de plus mauvais pour soi et pour les autres que l'ignorance complète : c'est le demi-savoir ; c'est la pensée de Bacon. C'est celle de beaucoup d'hommes éminents.

N'ayant pas le jugement formée n'ayant pas assez d'étendue dans l'esprit pour juger par soi-même, pour rectifier, pour applaudir juste

et blâmer avec discernement, on s'imboit des idées d'autrui sans examen, on se les assimile saines ou pernicieuses, saugrenues ou réfléchies; c'est inévitable. Celles qui flattent le plus nos passions, nos instincts, sont accueillies avec ferveur.

On se fait un vocabulaire, un Gradus ad Pamassum, où l'on puise inconsidérément, et que l'on va débitant, sans se rendre aucun compte de la vérité et de l'applicabilité de ce qu'on cite.

Parlez de probité, on répond :

« L'honneur, sans de l'argent, est une maladie t

De clémence :

« La vengeance est le plaisir des dieux. »

De modération^ à l'endroit de la fortune : « Quiconque est riche, est tout. »

Les idées qui impliquent les événements les plus graves dans l'histoire, sont appliqués aux niaiseries de la vie commune et Tornière devient le Rubicon.

« Jacta est aléa. »

Une mère de famille a-t-elle manqué à son devoir.

« Frailiy, % name i$ tvoman (1). »

Et tout est dit.

A la moindre contrariété, c'est la malédiction de Job :

« Maudit soit le jour où il a été dit : Un <( homme est né. 9

(1) Fragilité, ton nom est: femme I

Shakespeare.

~ 158 — Plaignez-vous d'une malice, la réponse est prête :

« Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

CLXXVTII.

C'est dans ces conditions intellectuelles que la littérature saisit la masse des hommes, et s'empare de leur esprit et de leur cœur ; et, comme cette masse n'a pas le temps d'entreprendre de grandes lectures, elle tombe sur les plus passionnées et les plus faciles.

Jetez sur cet élément l'infamie du marquis de Sades, et d'autres infamies encore, et ne TOUS étonnez pas de ce qui est !

La pensée a ses Locaste (1), non moins scélérats que Néron.

axxx.

Un mauvais livre est le plus atroce des crimes; le don le plus funeste que la haine puisse faire aux hommes.

Un bon livre est un ami donné par Thonnêteté.

L'assassinat et le duel sont en perversité à mille piques d'un mauvais livre.

(I) Fameuse empoisonneuse sous Néron.

Un assassin tue un homme. La société^ dans son indignation que Dieu jugera aussi ^ relève te gant et tue l'assassin. Le sang coule ; la terre bojt, et tout est dit.

Mais un mauvais livre vicie^ corromift des générations entières ! Il pourrit les cœurs^ intoxique la pensée et jette l'âme dans le délabrement du sens moral perdu!...

Combien en pourrions- nous citer? Les plumes à cinq centimes dont parle M. Lymairac.

(XXXXIIL

C'est conduire l'aveugle au bord de l'abtme; en l'amusant, et ly pousser!...

Du seul esprit des lois, la postérité dira

peut-être ce qu'elle a dit d'Homère, et avec plus de raison :

« Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère^ « Et depuis trois mille ans Homère respecté « Est jeune encore de gloire et d'immortalité. »

Nous ne parlons pas du seul livre que garda Diderot, quand il dut vendre sa bibliothèque.

La Bible^ cette grande lumière de l'âme! cette grande constitution du monde.

« Tephila Lemoché (1). »

« Seigneur, tu as été notre refuge de généa ration en génération ; avant que les montait gnes fussent créées, et que tu eusses formé « la terre et l'univers, lu étais, ô Dieu, et tu « seras éternellement ; lu réduis l'homme jus- « qu'à la dernière humiliation, puis tu dis :

(1) Prière de Moïse.

- \6% — tt< ô Fils de rHomme, convertisrtoi ; car mille « ans sont à tes yeux comme le jour d'hier « qui est passé , et comme une veille de la « tAwt. [Eu »«mpMtes ^tes iafxoéw ,àœ (hommes c< comme^tWitorrenll Le^matio^ iiseont comme « un songe ^t comme une herbe qui se « fane. »

axxxv.

La littérature française est une fournaise où bouillent toutes les passions (1), et cependant « L'homme digne d'être écoulé est celui a qui ne se sert de la parole que pour la (( pensée^ et de la pensée que pour la vérité et « la vertu. »

c( Fénelon. »

(1) Il n'y a que du sang et des larmes sur les palettes de nos hommes de lettres, disait Charles Nodier.

La littérature devrait être un saint postulat. Elle devrait être initiatrice et enseigneuse : consoler^ amuser, instruire.

Il y a peu de livres, de ceux que lit la foule, de ceux que les femmes lisent, et les femmes font les hommes, qiii n'offrent des duels, qui ne posent en héros les grands donneurs de coups d'épées, et qui ne glorifient ce que si mal à propos on appelle courage.

On se croit incomplet si Ton n'a pas reçu le baptême d'un duel! Lauzun, de Guiche et Bassompierre sont si beaux à imiter ! On prend six mois de salle, comme viatique (1), et l'on

(1) Tous ces petits querelleurs ne se doutent pas qu'après deux ans d'études, ils ne savent pas^se mettre en garde, et qu'n< près quatre on cinq ans, ils se font donner vingt-cinq coups de bouton sans en rendre un seul. DemAadeZffola eu grand pro fesseur Cordeloy. L'épée est plus difficile que le violon. Cet avis est bon h donner aux tranche-montagnes.

est prêt. — On ne sait pas ce qui peut arriver. Tant de soins pour tuer un homme I

CLXXXVIL

Il en est sur les théâtres comme dans les romans; mais ici Palleinte est plus profonde* Le cœur bat, le sang bouillonne ; on touche, on voit, on s'enfièvre, et tout cela reste dans l'esprit.

« Le bien qu'on peut y faire est immense^ et « immense le mal. »

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