CHAPITRE XXXVI
INFLUENCE Dp Lk PEINE DE MORT SUR LA SANTÉ PUBLIQUE (1).
a La question de la peine de mort est immense , a elle se rattache^n quelque sorte à la filiation de « toutes les sciences naturelles, ainsi qu'à la légisc lation^ à la politique et à la philosophie. Le mé- « decin juriste peut donc, et doit, non seulement « comme citoyen, mais encore comme naturaliste « profond, la considérer sous toutes ses faces.
c II eut même été prudent, peu^êlre, avant de « demander un moyen plus prompt et moins douce loureux de l'appliquer, de rechercher d'abord « jusqu'à quel point il pouvait être dangereux pour « la morale et pour la santé publique de l'inQiger, « au centre de nos villes, sur une place spacieuse, « en face d'une population aussi impressionnable u que curieuse, tandis qu'autrefois, c'était loin des a villes qu'on offrait au voyageur le spectacle des « coupables immolés à la barbarie des lois sociales.
« Non seulement la vue du supplice, l'idée même
(1) Nous remercions infiniment notre savant ami Pierquîn d'avoir bien voulu nous offrir son travail, pour coopérer à Tœuvre sainte que nous entreprenons.
(NoU de r Auteur.)
<( de la peine capitale ont très souvent déterminé a l'explosion de^la folie chez les spectateurs^ mais « encore chez les juges, chez les jurés y et chez ces « êtres insensibles chargés d'exécuter la sentence. (( Car les faits nombreux tendent également à « prouver qu'aucune condition n'échappe à cette a fatale influence : nous nous bornerons à cîlef ence core les suivants :
«M. Saint-Quentin, brasseur, généralement (( estimé à Cambrai, fut appelé à Douai, pour faire (' partie du jury du trimestre 1829. Arrivé à Douai, « il logeait avec plusieurs de ses collègues à l'hôtel « de Londres. On n'avait rémarqué en lui aucun « signe d'aliénation mentale. Dans une affaire grave « où un individu fut condamné à mort comme as- « sassin, le sort avait désigné M. Saint-Quentin (( pour faire partie des douze jurés. Dans une se- (( conde affaire, où l'accusé fut condaniné aux tra- « vaux forcés à perpétuité, il faisait encore partie «du jury.
« Depuis ce moment, quoique les deux accusés « eussent été déclarés coupables à la presque majo- « rite, M. Saint-Quentin ne fut plus le même; il c( devint sombre ; il disait souvent qu'il était fk- « cheux pour lui de n'avoir pas été récusé dans ces « deux affaires , et fuyait ses collègues. Enfin , ïe « lundi soir, il entra dans son hôtel, s'enferma dans
c sa chambre, étendit son manteau sur le lit, et « s'mfonça dans le cœur un couteau jusqu'au man- « che.
« Quelques exemples puisés dans l'histoire des « anciens , chez lesquels on prenait un très grand < soin de la beauté, de la santé des peuples, au- «raient prouvé que c'était aussi dans un lieu soli- « taire, et souvent dans des cachots^ qu'ils donnaient (( la mort aux convicts. On aurait vu que, par res- « pect pour cette morale et cette santé générale, * quelques peuples de l'antiquité, loin d'appliquer « une mort sanglante et barbare, se bornaient à in- « fliger un vénénicide au criminel condamné à per- « dre la vie.
« Depuis que la médecine politique est cultivée « en Europe, il est très souvent arrivé que les « médecins juristes ont élevé leurs voix contre des *^ supplices publics, non-^seulement sous le point de « vue des expériences nécro-pathologiques ou phy- « siologiques , mais encore sous le point de vue « relatif aux masses. La plupart d'entre eux, à « l'exemple de François Arand , de Jean Grevius, « d'Hackius, de Schaller, de Rhomasiers, de Wit- « trick, de Prélay, d'Hartmann, de Kœrmendi, etc. , a recueillirent avec un égal bonheur tous les argu- <r ments propres à soutenir les dangers ou l'inutilité a de ces moyens de répression.
« Tout prouve, d'ailleurs, que ce n'est que dans c les temps d'ignorance^ dans les siècles barbares, « que les supplices ont lieu en public, afin que cMte « odieuse vengeance, cette prétendue réparation, c celte vaine satisfaction fussent plus éclatantes el ce plus propres à assouvir l'atroce impétuosité des « passions humaines. Mais puisqu'aucune de ces c< recherches n'a eu lieu, il est sans doute impor- « tant, au moment (1830) où la légitimité de cette (( peine est de nouveau mise en question, que l'art <c de guérir, mettant enfin à profit des observations a nombreuses, vienne apporter dans la balance tout (( le poids de ses opinions. »
Nous abrégerons les citations de M. Pierquin, mais nous conserverons à ce qu'il dit toute l'énergie de ses preuves.
En 1828, le bourreau de Besançon devient fou au moment d'une exécution.
La peine de mort détermine l'aliénation mentale, l'apoplexie, la paralysie, soit sur les condamnés « soit sur les spectateurs.
Le général Travot, condamné à mort en 1815, gémissait encore en 1830 dans les cellules d'un morœcée (1) de Montmartre. Il devint fou au moment même de son arrêt de mort.
(1) Maison de santé pour les fouSi
I^tkeil f ambassadeur de Châries XÏI , roi de Suède, tomba en convulsion devant l'appareil de son supplice.
Le prince Alexis^ condamné à mort par son père, Pierre-le-Grand, tomba dans de violentes convulsions, au milieu desquels il mourut. La guillotine a, depuis 93, déterminé toutes ces cruelles maladies nerveuses qui ravagent notre société. Les névral-gies, avant cette époque, étaient presque inconnues. A Londres, à LouvierS; ailleurs, des spectateurs omt été frappés d'aliénation mentale au pied de réchafaud, quand la tête tombait.
(( Il devient donc évidemment onéreux à TÉtat « de déterminer volontairement des maladies spon- « tanées, aussi monstrueuses et aussi diverses, ins- « pirées seulement par l'horreur même du supplice « capital.
« // est plus que barbare ^ devant tous les cœurs, « de compromettre la santé morale et physique de M tous les citoyens, sous le faux prétexte de garan- « tir leur sécurité matérielle, ou de venger leurs a droits lésés. Si les gouvernements conservaient «longtemps encore la persuasion irraisoniiabie, « qu'ils peuvent et qu'ils doivent tuer les criminels, H il faudrait au moins que ce fût, dès aujourd'hui, « sans porter atteinte à la santé ou à la vie des ci- « loyers innocents, paisibles et vertueux, ce qui n'a
ic presque jamais lieu dans une exéc^ion. » {Tuez dans les prisons.)
C'est ainsi que s'explique le docteur en médecine Pierquin.
Il cite la tireur héréditaire de Marie Stuart.
Après les maladies intellectuelles, le docteur Pierquin aborde toutes les maladies physiques que détermine la vue du supplice capital. Il cite les exemples multipliés de maladies aiguës ou chroniques^ douloureuses ou mortelles, dont parlent les auteurs qui se sont occupés des passions tristes, et de leur influence sur les passions.
Ainsi, dit-il, « Von voit survenir très souvent y au Qc pied de l'échafaud, des syncopes, des apopleocies^ ce des paralysies^ des avortements et la mort même. » Il prouve :
ce Une jeune fille de douze ans, ayant eu la curiou site, malgré la défense de ses parents, d'assister (( à l'exécution d'un criminel, fut tellement saisie. a au moment où le couteau sépara la tête du tronc, « que son bras fut sur-le-champ paralysé » (1).
Les faits de ce genre sont, ainsi qu'on doit le présumer, extrêmement communs ; nous nous bornerons donc à citer encore les suivants :
« Une femme est appelée devant la cour d'assises
(1) Journal analytique de médecine, janvier 1828.
« de la Meurlhe, dans ie mois de mai 1829 ; elle « doit déposer dans une accusation d'assassinat ; a elle sent qu'un seul mot, un geste mème^ déplacé, K peut faire tomber la tète du patient; elle se « trouble^ et soudain elle est frappée d'une muti- (( surdité qu'on eut beaucoup de peine à faire « disparaître ; elle tombe ensuite dans un état de a stupeur profonde, ses traits sont altérés, un trem- « blement universel la saisit, ses yeux sont hagards, « un état cataleptique très prononcé, termine cette « scène affreuse (1). »
« Diderot était à peine âgé de trois ans, lors-- « qu'on le conduisit voir une exécution publique ; « sa jeune sensibilité en fut profondément blessée ; « il en devint malade, et fut pris spontanément d'une « jaunisse violente (2). »
« L'illustre Sauvage tomba en défaillance en « voyant rompre un criminel.
Ailleurs, il continue son thème appuyé sur des « preuves irrécusables. Il dit : a Par une fatalité « toute conséquente^ les désastres causés par la déa capitation publique ne se bornent même pas à « l'homme formé, la peine de mort n'a pas même « en sa faveur le triste avantage de voir cette cohorte
(1) Ûazettedes Trilmnam^ 25 et 26 mai 1829.
(2) Mémoire pour servir à Thistoire de la vie et des ouvrages de Diderot.
«d'affections physiques et morales sévir directe « « ment sur le peuple, et sa puissance homicide est « telle, que quand même, dès aujourd'hui, la peine « de mort serait abolie, son influence congéniale ne « s'en ferait pas moins ressentir dans la génération « future, et cinquante années d'un oubli parfait, « n'apporteraient peut-être pas encore ce bienfait <( dans nos mœurs. En effet, les liens secrets et « invisibles qui unissent la mère à l'enfant, rendent « celui-^i solidaire àetonie impression désagréable, (( à une époque même où probablement il n'en re- « çoit aucune. Non-seulement des lésions physiques-, ce nombreuses, des vices de conformation hideux et « fréquents, peuvent être le résultat de la simple « vue du supplice capital^ mais elle peut produire « encore des lésions congéniales et affreuses de l'in*- « telligence, telles que VidiotisiMy la folie, etc. »
« Une dame enceinte* allant à la campagne, voit c< deux hommes pendus depuis peu de temps ; frap- « pée d'horreur, elle se jette à genoux et supplie « l'Étemel de préserver d'un pareil malheur l'être (( qu'elle porte dans son sein. Cet enfant, devenu (( homme, eut pour les potences et tous les lieux « de justice, une horreur insurmontaUe et pré^- « coce. »
« II y a sept ou huit ans, dit riflustre Malle- « branche, qu'on voit aux Incurables un jeune
« homme qvi était né fou, et dont le corps était « rompu aux mêmes endroits dans lesquels on rompt « les criminels. Il a vécu près de vingt ans dans in cet étal, plusieurs personnes Vont vu, et la reine- « mère, étant allée visiter cet hôpital, eut la curioce site de le voir, même de toucher les bras et les « jambes de ce jeune homme, aux endroits oà i75 c( étaient rompus.
Des observations analogues, et on ne peut plus nombreuses, recueillies par des hommes de. l'art, ont mathématiquement prouvé que le même résultat avait très fréquemment lieu à l'époque où Ion rouait publiquement. De ce nombre sont^ entre autres, Muys, Hartsœcker, Chaussier, etc.